Les inefficiences du réseau énergétique européen

Par Gatien Du Bois | 2 avril 2012

Pour citer cet article : Gatien Du Bois, “Les inefficiences du réseau énergétique européen”, Nouvelle Europe [en ligne], Lundi 2 avril 2012, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1467, consulté le 05 juillet 2022

Alors que les sources d’énergies se multiplient, alors que des débats sur la durabilité de certaines d’entre elles se font jour un peu partout, alors que la sécurité énergétique de l’Union européenne reste au cœur des préoccupations des autorités et des experts, quel est l‘état des réseaux électriques et gaziers en Europe ?

Par tous les moyens, les autorités nationales et européennes cherchent à assurer une meilleure fourniture énergétique à leurs populations. La fin programmée du pétrole, la décision de certains pays de sortir du nucléaire et la préférence pour les énergies renouvelables sont quelques unes des réflexions qui façonnent le débat sur la sécurité énergétique européenne. Cependant, celle-ci passe également par des réseaux électriques et gaziers efficients ; or, à l’heure actuelle, des faiblesses subsistent.

Les réseaux électriques européens : la possibilité d’une île

Le principal problème en ce qui concerne les infrastructures électriques sont leur vétusté et leur déconnexion. Aujourd’hui, le réseau énergétique est exploité verticalement : l’électricité produite à un endroit est distribuée uniformément aux utilisateurs locaux. Conséquence : la surproduction d’électricité de certaines régions n’est pas (ou insuffisamment) exportée vers d’autres. Cette situation mène à des gaspillages de ressources et provoque des insécurités d’approvisionnement ainsi qu’un prix élevé permanent.

La déconnexion des réseaux entraine la formation d’ "iles énergétiques". Ainsi, les Etats baltes restent encore hors du réseau européen, même si des plans existent pour relier la Lituanie à la Pologne et connecter le réseau nordique au réseau balte. Les Pyrénées constituent un autre point noir. Le peu de liens entre la péninsule ibérique et la France empêche le surplus d’électricité produite par les éoliennes et les panneaux solaires espagnols de compléter l’approvisionnement énergétique français. Il en résulte un gaspillage des ressources et un manque à gagner financier pour les consommateurs français qui pourraient bénéficier autrement de la différence de prix entre ces deux pays. Troisième point faible : la mer du Nord. Ici, l’Union européenne (UE) a pour ambition de rassembler le Royaume-Uni, les Pays-Bas, le Danemark et la Norvège au sein d’un super-réseau électrique et d’y connecter les fermes d’éoliennes offshores. Enfin, au sud, il faudrait améliorer la connexion entre les installations solaires du Sahara et l’Europe en posant sous la Méditerranée des câbles à haute capacité énergétique.

Une solution : des réseaux électriques exploités horizontalement

Les projets de connexion des réseaux entre eux visent à l’exploitation horizontale des infrastructures électriques. Dans cette optique, l’électricité provient de différentes sources (elle n’est plus seulement produite à proximité) qui peuvent être intermittentes. Avantages : cette exploitation intelligente des ressources évite la surproduction à certains endroits et conduit à produire l’électricité là où elle est la moins chère à produire à un moment donné. Il ne s’agit pas d’une solution miracle car il reste des problèmes. Ainsi, on ne peut pas encore stopper la production des centrales au charbon ou nucléaires en cas de production à plein régime des sources d’énergies renouvelables. C’est pourquoi, malheureusement, des milliers d’éoliennes sont encore mises à l’arrêt de temps à autre, même dans des conditions météorologiques optimales. Les avancées technologiques en matière de centrales électriques (de type CCGT, utilisant du gaz) devraient remédier à ce problème.

Toutefois, si la connexion des réseaux énergétiques entre eux ne pose pas de difficultés en théorie, en pratique elle est longue à mettre en œuvre et coûte cher. La Commission européenne estime à 200 milliards d’euros le coût des investissements d’ici à 2020 pour mettre en place de tels projets (dont 140 milliards juste pour les lignes à hautes tensions). Il est certain que la crise économique actuelle ne va pas accélérer leur mise sur pied. L’autre élément retardateur est à rechercher dans la pesanteur des procédures administratives (permis de mise en place et de construction, autorisations en matière de santé et de sécurité, etc.). En octobre dernier, la Commission européenne avait fait une proposition allant dans le sens d’une réduction à 3 ans du délai pour l’obtention de permis pour des projets d’intérêt commun.  Les Etats membres résistent pourtant à ces efforts, à tel point que Günther Oettinger (Commissaire européen à l’énergie) a exprimé son mécontentement à ses collègues nationaux en déclarant : « Soit on le réalise au niveau européen, soit on ne fait rien du tout. Nous avons [déjà] perdu assez de temps et eu beaucoup trop de discussions [à ce propos]».

Les réseaux gaziers européens : des risques de rupture d’approvisionnement

Les imperfections du marché gazier européen sont au nombre de trois : manque de compétitivité du secteur, réseaux disjoints et décousus et imperfections de l’infrastructure.

La libéralisation du secteur énergétique européen a provoqué le découplage des compagnies d’approvisionnement des réseaux de transmission. Cette obligation de l’UE a entrainé l’apparition de compagnies actives dans toute l’Europe dans un environnement concurrentiel ainsi que des renégociations de contrats. Cependant, l’ouverture complète des marchés se fait attendre car les Etats membres tardent à transposer les directives de libéralisation (la deadline de 2014 ne sera donc pas respectée) et rechignent à faciliter la procédure d’obtention des permis pour les projets d’infrastructures énergétiques paneuropéennes (voir plus haut).

En second lieu, les réseaux gaziers européens souffrent des mêmes problèmes que les réseaux électriques : il y a encore trop peu de coopération entre Etats membres pour pallier aux éventuelles ruptures d’approvisionnement. Les Etats membres préfèrent les solutions par à-coups et bilatérales, comme entre la Pologne et l’Allemagne (la première profitant du gaz russe destiné à la seconde en cas de nécessité).

Enfin, des investissements sont nécessaires au niveau des infrastructures de transport du gaz. Cela requiert un saut technologique qui tienne compte de la vitesse de transport, de la pression du gaz, de la température, de la composition des sols, de la nature du produit (mise en conformité pour le transport du gaz de schiste et du biogaz) et du prix. Pour Astrid Dolak (Gas Infrastructure Europe) : « le marché du gaz fonctionne mais il a besoin des bons signaux et d’un climat favorable [pour réaliser les investissements nécessaires] ».

Libéralisation plus complète du secteur gazier européen, amélioration de la connexion des réseaux gaziers entre eux et investissements dans la modernisation de ceux-ci sont les conditions pour assurer convenablement le transport et la livraison du gaz en Europe. Toutefois, l’effort d’investissement et de recherche et développement est aussi à faire du côté des producteurs de gaz (Etats ou compagnies productrices). Au premier chef : la Russie qui doit en finir avec son économie de rente pour moderniser ses pipelines datant de la période soviétique.

En conclusion, il reste des efforts à fournir en Europe dans le domaine de l’électricité et du gaz afin d’atteindre la sécurité énergétique tant recherchée. Il s’agit à la fois de difficultés techniques et politiques, de savoir faire et de volonté.

 

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Souce photo: Electricity transmission lines, Wikimedia Commons