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Les groupes de supporters ultras : un miroir des Balkans

RĂ©daction Paris Par Julien Guzan — Mercredi 16 novembre 2011 | Tags : Sport, Balkans
Les groupes de supporters ultras : un miroir des Balkans

Le soutien apporté aux clubs sportifs des Balkans, permet d’entrevoir, à travers l’activité des groupes de supporters ultras, la réalité régionale des deux dernières décennies et la manière dont le sport est utilisé comme instrument politique. Mais aussi comment la violence s’est banalisée dans des contextes locaux souvent peu favorables à la sérénité.

Les ultras au service du morcellement de la Yougoslavie

La fin des années 1980 avait vu les tensions s’exacerber aux quatre coins de la Yougoslavie. Les pierres des futurs affrontements avaient été posées par Slobodan Milošević et Franjo TuÄ‘man. En 1990, la Slovénie et la Croatie furent les premières républiques yougoslaves à tenir des élections multipartites libres. En Croatie, les élections parlementaires des 22 avril et 6 mai 1990 virent la victoire des mouvements favorables à l’indépendance, en particulier le HDZ (Union démocratique croate) de Franjo TuÄ‘man.

C’est dans ce contexte que s’est tenue le 13 mai 1990 une rencontre de football au stade Maksimir de Zagreb entre le Dinamo Zagreb et l’Étoile Rouge (Crvena Zvezda) de Belgrade, c’est-à-dire deux des meilleurs clubs yougoslaves, l’un des meilleurs clubs européens du moment (l’Étoile Rouge) et deux vitrines des nationalismes croate et serbe.

Plusieurs milliers de supporters membres du groupe ultra Delije (les héros) de l’Étoile Rouge de Belgrade, créé en 1989 et emmené par le futur chef de guerre Arkan (de son vrai nom Ĺ˝eljko RaĹľnatović), étaient présents à Zagreb dans une ambiance électrique face à plus d’une dizaine de milliers de locaux acquis à la cause indépendantiste croate, en particulier les membres des Bad Blue Boys, groupe ultra fondé en 1986 et très en avant dans la lutte pour l’indépendance croate.

Ce que certains craignaient et que d'autres souhaitaient arriva : ce match fut l'occasion d'une des pires batailles rangées de stade au monde. Les forces de l’ordre yougoslaves s’interposèrent, empêchèrent les Croates de rejoindre les Serbes, frappèrent beaucoup, notamment sur les Croates, et, épisode fameux, un militaire, qui se révéla par la suite bosniaque, fut même pris à partie par Zvonomir Boban, alors jeune joueur du Dinamo, qui devint dès ce jour un héros dans toute la Croatie. Cet affrontement long et violent est considéré par certains comme le coup d’envoi des guerres de Yougoslavie, même s’il les précéda de longtemps et s'il ne faut pas oublier qu'il ne fut pas un évènement isolé. Alors que l'Étoile Rouge de Belgrade était l'un des meilleurs clubs de football d'Europe, le Hajduk Split était également régulièrement présent, et tandis qu'en basketball, le Jugoplastika Split emmené par Toni KukoÄŤ était plusieurs années de suite (1989, 1990 et 1991) champion d'Europe, les incidents se multipliaient autour des clubs sportifs yougoslaves en ces années de tensions : le Hajduk Split fut ainsi exclu trois ans des compétitions européennes de football suite à des émeutes impliquant des ultras du club, la Torcida, à Marseille en 1988.

Quelques mois après le funeste match entre le Dinamo et l'Étoile Rouge, les Bad Blue Boys furent parmi les premiers à se porter volontaire pour l’embryon d’armée croate, tandis que nombre de Delije rejoignirent les Tigres, groupe paramilitaire formé par Arkan. Tous furent les premiers à tuer et être tués, notamment en Krajina, au début des années 1990. Toujours leader des Delije, Arkan fut quant à lui témoin de la victoire de l’Étoile Rouge (avec notamment le Monténégrin Dejan Savićević, le Croate Robert ProsineÄŤki et le Serbe Siniša Mihajlović) face à l’Olympique de Marseille lors de la finale de la Coupe d’Europe des clubs champions en 1991. Il se servit ensuite en 1992 des tribunes du Marakana de Belgrade lors d’un derby face au Partizan Belgrade, pendant lequel des Tigres en uniforme exhibèrent des panneaux routiers montrant l’avancée des troupes serbes vers Vukovar. Ce moment fut l’occasion d’une rare communion entre ultras des deux clubs ennemis de la capitale serbe, le nationalisme transcendant, comme en Croatie, la rivalité inter-clubs.

Repli sur soi et baisse de niveau depuis 20 ans

Il résulte de tout cela une situation paradoxale encore partiellement d’actualité vingt ans après l’éclatement de la Yougoslavie. À l’avant-garde des mouvements nationalistes, les ultras du Dinamo Zagreb et de l’Étoile Rouge de Belgrade n’eurent bientôt plus pour adversaires de tribunes que leurs homologues des championnats nouvellement créés. L’adversaire sportif quasi-unique devint donc au fil des ans le Hajduk Split pour le Dinamo Zagreb et le Partizan Belgrade pour l’Étoile Rouge de Belgrade, alors même que les supporters de ces clubs d’un même pays faisaient corps dès lors qu’un enjeu supranational apparaissait.

Néanmoins, même si des ultras du Partizan Belgrade, membres des Grobari (les fossoyeurs), ont fait partie des Tigres d’Arkan aux côtés de Delije, et si des ultras du Hajduk Split, membres de la Torcida (créée en 1950, bien avant tous ses homologues européens), ont combattu contre les Serbes aux côtés de Bad Blue Boys, cela n'a pas empêché les affrontements entre ultras croates d'une part et serbes d'autre part. Les rencontres entre le Hajduk Split et le Dinamo Zagreb et entre le Partizan Belgrade et l’Étoile Rouge de Belgrade sont devenues les seuls temps forts programmés des saisons croates et serbes. Après la fin des guerres en Croatie, Bosnie-Herzégovine et Serbie et après le conflit du Kosovo, la violence autour des rencontres en Croatie et en Serbie a connu une nouvelle hausse : 1999, 2000 et 2001 ont été des années très violentes avec plusieurs batailles rangées lors des derbys belgradois ou des matchs entre le Hajduk Split et le Dinamo Zagreb.

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