Les femmes politiques européennes : une parité de jure ou de facto?

Par Maryliz Thymaki | 27 janvier 2011

Pour citer cet article : Maryliz Thymaki, “Les femmes politiques européennes : une parité de jure ou de facto?”, Nouvelle Europe [en ligne], Jeudi 27 janvier 2011, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1002, consulté le 13 août 2022

L'égalité des genres : une politique de plus en plus mise en avant ces dernières décennies, pas seulement en Europe mais dans le monde entier. Cependant, il est souvent considéré que la participation des femmes et des hommes dans la prise de décisions, et notamment dans la vie politique, n'est pas équilibrée. Qu'en est-il de la situation en Europe ?

L’égalité entre les hommes et les femmes constitue un droit fondamental et une valeur commune de l’Union européenne. C’est le Traité de Rome (1957) qui pose le principe de l’égalité de rémunération entre les hommes et les femmes (art. 119), le Traité d’Amsterdam (1997) qui fait de l’égalité des genres un des droits fondamentaux de l’UE et la Charte des droits fondamentaux de l’UE (2000) qui étend le principe d’égalité hommes/femmes dans tous les domaines. Depuis, l’Union européenne (UE) a pris plusieurs mesures et a mis en œuvre de nombreuses politiques afin de mettre les hommes et les femmes sur un pied d’égalité dans tous les domaines, y compris dans la vie politique.

D’après Fernanda Nissen (1862-1920), féministe et femme politique norvégienne, « Pour que les femmes aient leur mot à dire dans la vie qu’elles mènent, il faut qu’elles fassent de la politique ». Ajoutons qu’une démocratie pluraliste forte, représentative et participative ne peut exister que s’il y a une inclusion à part entière des citoyens qu’elle représente - et les femmes comptent pour la moitié de cette population.

Union Européenne et Conseil de l’Europe mettent l’accent sur l’égalité

La Commission européenne a identifié l’égalité hommes-femmes dans la prise de décision en tant que priorité dans sa « Feuille de route pour l’égalité » (2006-2010) ainsi que dans sa « Stratégie pour l’égalité entre les femmes et les hommes » (2010-2015) adoptée le 21 septembre 2010. Le Conseil de l’Europe, lui aussi a adopté une Recommandation Rec(2003)3 sur la participation équilibrée des femmes et des hommes à la prise de décision politique et publique. Selon cette recommandation, la participation équilibrée des femmes et des hommes est définie comme une représentation d’au moins 40% de chacun des deux sexes dans toute instance politique ou publique.

Néanmoins, quelles que soient les initiatives prises pour une parité complète entre les hommes et les femmes dans la vie politique européenne, quel est dans les faits le rôle réservé aux femmes sur la scène politique européenne ?

Parlement européen : un point de référence pour l’égalité des genres ?

Les dernières élections européennes ont eu lieu en juin 2009, et d’après celles-ci, 34.9% des membres du Parlement européen (PE) sont des femmes et 65.1% des hommes. Même s’il y a eu une légère amélioration par rapport à la composition du Parlement européen en 2004-2009 où 31% des membres étaient des femmes et 69% étaient des hommes, il devient évident qu’en Europe, continent connu pour sa puissance normative en matière de droits de l’homme et de démocratie, nous sommes encore loin d’une parité complète entre les genres.

De plus, il semble qu’en ce qui concerne le taux des députées européennes, la majorité des pays européens n’atteint même pas le taux de participation recommandé par le Conseil de l’Europe (40%), le taux moyen européen étant de 34,92%. Cependant, certains pays constituent des exceptions et possèdent un taux de députées supérieur ou égal à 40%. Un tel exemple nous est donné par les pays nordiques qui ont une longue tradition de représentation paritaire des genres dans le domaine politique - la Finlande et la Suède, par exemple, ont plus de femmes que d’hommes au PE.  

Tableau 1 - Femmes au sein du Parlement européen (novembre 2009)

Rang  État membre Nombre de députés européens Nombre de femmes  %
 1 Finlande  13  8  61,54
 2 Suède  18  10  55,56
 3 Estonie  6  3  50,00
 4 Pays-Bas  25  12  48,00
 5 Danemark  13  6  46,15
 6 France  72  33  45,83
 7 Autriche 17 7 41,18
 8 Slovaquie 13 5 38,46
 9 Lettonie 8 3 37,50
 10 Allemagne 99 37 37,37
 11 Belgique 22 8 36,36
  Hongrie 22 8 36,36
  Portugal  22 8  36,36
  Roumanie  33 12  36,36
 15 Espagne  50  18  36,00
 16 Bulgarie  17  6  35,29
 17 Chypre  6 2  33,33
   Royaume-Uni  72  24  33,33
 19  Grèce  22  7  31,82
 20 Slovénie 7 2 28,57
21 Irlande 12 3 25,00
  Lituanie 12 3 25,00
23 Italie 72 16 22,22
 24 Pologne 50 11 22,00
25  République tchèque 22 4 18,18
 26  Luxembourg  6  1  16,67
 27  Malte  5  0  0,00
   TOTAL  736  257 34,92
 

 

 

 

Source : Fondation Robert Schuman

 

Et les nouveaux États membres ?

Il est intéressant de voir que 6 nouveaux États membres de l’UE ayant fait partie de l’ancien bloc soviétique (Estonie, Slovaquie, Lettonie, Hongrie, Roumanie, Bulgarie), ont actuellement un nombre de députées européennes qui est au dessus de la moyenne européenne (cf. Tableau 1 « Les femmes au sein du PE »). Par ailleurs, l’Estonie a même atteint le taux de 50%, en arrivant troisième sur la liste juste après la Finlande et la Suède, un fait dont la racine se trouve vraisemblablement au “héritage communiste” (voir l’article de Sara Pini « Femmes et éducation en Europe de l'Est » sur Nouvelle Europe) de ces pays de l’ancien bloc.

 

 

Parlements nationaux versus Parlement européen : état des lieux

La situation devient encore plus complexe si on observe la représentation moyenne des femmes dans les parlements nationaux des 27 (24,3%, autrement dit, un peu moins d’un membre sur quatre est de sexe féminin). La Suède, les Pays-Bas et la Finlande sont les pays qui représentent le plus grand nombre de femmes députées au sein de leurs parlements nationaux avec un taux d’au moins 40%. La comparaison avec les taux présentés concernant la représentation féminine au sein du PE fait apparaître qu’aucun des nouveaux États membres de l’UE n’a pu dépasser la moyenne européenne concernant la représentation des femmes au sein des parlements nationaux (voir les données de la Fondation Robert Schuman ). Cependant, il est intéressant de voir que parmi tous les nouveaux États membres, c’est encore une fois l’Estonie qui semble avoir le taux le plus élevé de femmes élues dans son parlement national.

Les femmes donc sont beaucoup plus nombreuses au sein du PE qu’au sein des parlements nationaux. Mais pourquoi y-a-t-il une telle différence concernant le taux des députées nationales vis-à-vis celui des députées européennes ?

Une raison probable est peut-être parce que dans la plupart des pays européens, être eurodéputé est considéré comme un mandat de second rang. L’abstention forte et croissante des Européens pendant les élections européennes ainsi que l’absentéisme important chez les députés au PE en constituent des preuves. En conséquence, un tel mandat peut être confié aux femmes plus facilement qu’un mandat national, considéré comme étant de valeur supérieure. En outre, il est important de noter aussi que quant aux postes confiés aux femmes élues au sein du PE par rapport à ceux-ci confiés aux hommes, il y a un grand décalage. Les hommes semblent accaparer plutôt des postes au sein des comités parlementaires prestigieux (par exemple, Affaires étrangères, constitutionnelles ou Affaires économiques et monétaires) où les femmes en constituent une minorité. Par contre, les femmes sont sur-représentées au sein des comités parlementaires moins prestigieux comme celui de l’éducation, de la jeunesse et des sports, celui de l'environnement ainsi que celui des affaires sociales (en particulier dans la Commission des droits de la femme qui ne compte que 5 hommes parmi ses 34 membres).

La situation ne semble pas fondamentalement différente pour les postes que les femmes occupent au sein des parlements nationaux et qui sont, une fois encore, moins prestigieux que ceux occupés par les hommes. En effet, il n’y a pas beaucoup de femmes ministres au sein de l’UE - même si en Finlande et en Espagne les ministres sont à majorité de sexe féminin - avec la moyenne n’étant que de 25.7% (voir le tableau 2 “Femmes ministres au sein des 27 gouvernements”). De plus, au vu du nombre de femmes au sein de l’UE qui occupent le poste de chef de gouvernement dans leur pays, les résultats ne sont pas encourageants - du total des 27 États-membres de l’UE, il n’y a que la Finlande, la Slovaquie et l’Allemagne qui ont confié ce poste à des femmes. En conséquence, il est évident que les femmes n’ont pas les mêmes chances d’être élues pour des postes de haute responsabilité que les hommes.

Tableau 2 - Femmes ministres au sein des 27 gouvernements (juillet 2010)

 Rang État membre Date de l'élection Ministres membres du gouvernement* Nombre de femmes  %
 1  Finlande  2010  20  11  55,00
 2  Espagne  2009  17  9  52,94
 3  Danemark  2009  19  9  47,37
 4  Suède  2006  22  10  45,45
 5  Allemagne  2009  16  6  37,50
 6  Autriche  2008  14  5  35,71
 7  Belgique  2008  15  5  33,33
 8  Portugal  2009  17  5  29,41
   Grèce  2009  17  5  29,41
 10  Pologne  2007  18  5  27,78
 11  Luxembourg  2009  15  4  26,67
 12  Slovénie  2008  19  5  26,32
 13  Pays-Bas  2006  12  3  25,00
 14  Italie  2008  22  5  22,73
 15  Malte  2008  9  2  22,22
 16  France  2007  19  4  21,05
 17  Lettonie  2007  15  3  20,00
   Irlande  2008  15  3  20,00
 19  Bulgarie  2009  17  3  17,65
 20  Royaume-Uni  2010  23  4  17,39
 21  Slovaquie  2010  14  2  14,29
 22  Chypre  2008  11  1  9,09
 23  Estonie  2007  13  1  7,69
 24  Lituanie  2008  14  1  7,14
 25  Roumanie  2009  17  1  5,88
 26  République tchèque  2010  15  0  0,00
   Hongrie  2010  10  0  0,00
 TOTAL      435  112  25,7

 

 

 

* Le premier ministre est comptabilisé mais pas les secrétaires d'État.

Source : Fondation Robert Schuman

Pour une démocratie authentiquement pluraliste

En conclusion, il semble clair que les femmes sont largement sous-représentées aux postes politiques dans l’UE ; ceci pose un véritable problème à la légitimité démocratique de l’UE. Pour pouvoir améliorer la situation un changement des mentalités est exigé – l’éducation y jouant un rôle primordial. La Nouvelle-Zélande est le premier pays d’avoir octroyé le droit de vote aux femmes en 1893 et il est certain que le retard des femmes pour obtenir ce droit depuis rend évident qu’une parité complète entre les deux genres ne peut pas être atteinte d’un jour à l’autre. Des stéréotypes préalablement définis par la société et les médias démontrant les femmes plus capables pour occuper tel ou tel poste ou rôle dans la vie constituent des mauvais exemples qui n’éternisent qu’une situation déjà problématique.

Même s’il y a eu une amélioration de la position que les femmes occupent dans la société ces dernières décennies, tous les obstacles ne sont pas encore tombés. Il reste encore du travail à faire et davantage de mesures et de politiques doivent être mise en place de la part des États membres et de l’UE afin de combler le fossé de l’égalité des genres, pas seulement en droit, mais aussi en fait. Il est évident que la participation équilibrée des femmes et des hommes dans la vie politique et la prise de décision est au cœur du fonctionnement de la démocratie pluraliste dont se revendique l’UE. En tant que telle, elle doit être fermement encouragée. 

 

Pour aller plus loin

Sur Nouvelle Europe

Sur Internet

À lire

  •  Les femmes et la politique en Europe - Il est temps d’agir. Luxembourg: Publications officielles des Communautés européennes, 2009.

Source photo : 8 of March : Women day, par European Parliament, sur flickr