Les femmes dans la Pologne post-soviétique

Par Zbigniew Truchlewski | 3 mars 2007

Pour citer cet article : Zbigniew Truchlewski, “Les femmes dans la Pologne post-soviétique”, Nouvelle Europe [en ligne], Samedi 3 mars 2007, http://www.nouvelle-europe.eu/node/133, consulté le 25 novembre 2020
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Lorsqu’en 1989 la Pologne sort du joug communiste, elle entre dans une période de démocratisation pleine de transformations économiques, sociales et politiques. Paradoxalement, ces changements profonds n’ont pas forcément touché avec la profondeur que l’on sait tous les pans de la société. Ainsi en est-il du statut de la femme en Pologne...

L’avortement est plus que problématique dans une société fortement catholique et les discriminations sur le marché du travail comme dans la vie politique sont monnaie courante.

Les inégalités sur le marché du travail

Les inégalités les plus criantes se trouvent sur le marché du travail. Si comme dans tous les pays de l’Union Européenne le niveau d’activité des femmes est plus faibles que celui des hommes, son taux est cependant l’un des plus faibles (et il diminue à mesure que les femmes ont moins d’études et de formation). Les raisons sont structurelles, si l’on peut dire, et viennent des traditions et de la conception que l’on a de la famille en Pologne. Le congé parental est accordé aux deux parents mais ce sont les femmes qui en bénéficient le plus.

De fait, selon Eurostat (pour l’année 2003), si le taux d’emploi dans l’Union Européenne à 25 est de 70,9 % pour les hommes et de 55,1 % pour les femmes, on trouvera en Pologne des taux d’emploi respectifs de 56,5 % et de 46 %. Parmi les dix nouveaux entrants de 2004, il n’y a que Malte qui ait un taux d’emploi des femmes plus faible que la Pologne (33,4 %). Les statistiques de l’OCDE montrent que si le taux d’emploi masculin tend à augmenter, celui des femmes baisse.   

Un même salaire pour un travail identique est garanti par la Constitution et le Code du Travail mais la réalité se soustrait à ce que la loi impose : ainsi, pour un poste qui requiert les mêmes compétences et la même formation, une femme percevra des émoluments beaucoup plus faibles que ceux de leurs homologues masculins. On évalue cette différence de rémunération à environ 14 – 47 % au détriment des femmes.    

Qu’en est-il du chômage ? En 2003, le taux de chômage de la population polonaise était de 20,6 % ; celui des femmes de 28 %, et, qui pis est, de 41,6 % dans les zones rurales. Autre fait patent : les femmes au chômage ont souvent une meilleure formation que les hommes. Et, parmi les diplômés qui sont au chômage on trouve 50 à 60 % de femmes.     

Entre libéralisation et société conservatrice 

Il semblerait que dans la Pologne postsoviétique la situation des femmes se dégrade alors qu’on aurait pu attendre au contraire que, face aux changements sociaux-économiques des dernières années, la société polonaise redéfinisse le rôle de la femme en son sein. Cela n’a pas été le cas à cause de deux facteurs. La libéralisation d’abord, ou, si l’on préfère, "la thérapie de choc", a jeté la Pologne dans une difficile réforme économique dont les premières victimes ont été les femmes. La réaction « réactionnaire » d’une partie de la société face à l’ouverture internationale et à la crise qu’a connue le pays pendant et au sortir du communisme.    

Ce dernier facteur est important à analyser : contre toute attente, la Pologne a connu une régression dans sa manière d’envisager l’IVG. De 1956 à 1989, l’avortement était autorisé si le fœtus connaissait des malformations, si la naissance de l’enfant mettait en danger la vie de la mère, s’il y avait eu viol ou, plus important, si les conditions sociales de la mère ne permettait pas d’entretenir un enfant. L’IVG était, pendant la période communiste, pratiqué gratuitement dans les hôpitaux publics. Or, la Pologne a connu un durcissement de l’IVG durant les années 1990, certains groupes politiques invoquant la protection constitutionnelle de la vie prénatale. En 1993 l’accès à l’IVG fut restreint, notamment sous l’influence de l’Eglise Polonaise, dont le poids a été renforcé par la sortie du communisme. En 1997 le Parlement essaya de réviser la loi sur l’IVG mais n’aboutit pas en raison d’une Court Constitutionnelle conservatrice. Ainsi, dans la Pologne post-communiste, l’IVG n’est autorisé que pour les cas de viols ou de mise en danger de la vie de la mère.    

En témoigne l’actualité récente de la Pologne où un homme politique comme Roman Giertych, ministre de l’éducation nationale et président du parti politique Ligue des Familles Polonaises (LPR), a voulu inscrire un amendement à l’article 38 de la constitution polonaise (protection légale de la vie de toute personne humaine) stipulant que ce droit était aussi celui du fœtus (Giertych parlait d’une protection de la vie à partir de sa conception).  Le père de celui-ci, Maciej Giertych, eurodéputé, avait organisé une exposition anti-avortement au Parlement Européen de Strasbourg. Quant aux autres forces politiques, la Samoobrona de Lepper est contre l’IVG et le PIS – parti majoritaire – n’est l’est pas ouvertement.    

Le problème est plus profond : l’interdiction de l’IVG a des effets pervers puisqu’on estime les avortements clandestins à environ 80 000. Les plus pessimistes parlent de 200 000 avortements clandestins. La conséquence est que l’on assiste à l’émergence d’un marché noir de l’avortement souvent réalisé à des prix prohibitifs et dans des conditions hautement insalubres qui ne manquent pas mettre en danger la vie de la mère. La législation hostile à l’avortement n’a pas empêché la baisse de la natalité en Pologne, qui est par ailleurs une des plus faibles de l’Union Européenne (1,34 enfant par femme). L’entrée dans la modernité et dans l’Union Européenne a-t-elle changé quelque chose ? Il y a bien la naissance d’un mouvement des femmes polonaises dans le cadre de la mise en place d’une société civile (en Pologne le terme de féminisme a une connotation péjorative due à l’époque communiste). La naissance de ce mouvement a été provoqué par la situation intérieure mais son développement se fait grâce à l’aide des ONG occidentales. Il n’y a plus comme à l’époque communiste une organisation qui représente les intérêts des femmes mais pléthore de mouvements dont la diversité n’est plus à prouver : il y en avait une dizaine en 1990 ; dix en plus tard on en compte une centaine. Ces associations agissent dans 33 domaines différents.   

Une amélioration grâce à l'Union Européenne ? 

Pourtant, durant la transition, les programmes d’aides de financement (PHARE par exemple) et les négociation d’entrée dans l’Union Européenne n’ont jamais mentionné la question des femmes bien que celles-ci soient les premières victimes de la libéralisation et des difficultés économiques. L’adoption de l’acquis communautaire aurait pu permettre le changement de la situation des femmes en Pologne. Le problème est que, en dépit d’un acquis communautaire favorable à l’égalité des sexes et sensible au statut de la femme, celui n’est perçu, en Pologne, non pas comme une chance de modernisation mais comme un critère bureaucratique et une formalité administrative à remplir.    

Devant la passivité de certains gouvernements, entre autres polonais, le Parlement Européen a adopté, à l’initiative de la Commission, une déclaration stipulant que l’adoption de l’acquis communautaire dans le domaine de l’égalité des sexes est une condition sine qua non de l’adhésion. La Pologne est entrée dans l’Union Européenne, mais, semble-t-il le statut de la femme ne s’est pas encore amélioré. Reste que c’est sans doute une question de temps désormais.

La situation des femmes en Pologne hérite de difficultés qui proviennent aussi bien de son passé national que de son passé communiste et du présent européen. Aux traditions patriarcales et catholiques s’ajoutent l’héritage communiste et la difficile situation socio-économique de la transition. Les premières victimes de la paupérisation de la population sont les femmes et ce d’autant plus que la société polonaise est fortement catholique.  

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