Les Européens et l'alcool : unis dans la diversité ?

Par Luce Ricard | 5 décembre 2010

Pour citer cet article : Luce Ricard, “Les Européens et l'alcool : unis dans la diversité ?”, Nouvelle Europe [en ligne], Dimanche 5 décembre 2010, http://www.nouvelle-europe.eu/node/969, consulté le 26 septembre 2017

On le répète, les vins font partie de la culture européenne. Qu'en est-il des alcools, hors vins ? Quel rapport les Européens entretiennent-ils avec l'alcool entre traditions et nouvelles pratiques ? Y a-t-il une ou des Europes de l'alcool ? S'il est convenu que nombre d'alcools constituant de véritables spécialités régionales existent dans les différents États européens, peut-on affirmer qu'il existe des lignes de fractures entre traditions nationales et régionales ? Par ailleurs, les alcools font l'objet d'enjeux de production, de consommation, de commerce, de santé et de législation : s'achemine-t-on  vers une Europe de l'alcool ? Dans une Europe où boire de l'alcool relève de la tradition culturelle, on ne badine pas avec ces questions.

L'Europe : premier producteur et exportateur du monde

L'UE est le plus grand producteur et exportateur mondial de produits viticoles et est à l'origine du quart de la production mondiale des boissons alcoolisées hors vins. Le secteur rapporte à l'économie de l'Union 15 milliards d'euros par an. Il a un impact tant gastronomique que socio-économique, environnemental et sociétal en Europe, en termes d'emplois et de maintien des structures rurales. Parce qu'ils touchent à des modes de vie particuliers et à des traditions, vins et alcools sont restés des symboles d'identités régionale et nationale qui véhiculent une certaine image de l'Europe dans le reste du monde.

Grands producteurs mais aussi grands consommateurs, les Européens intègrent l'alcool dans leur quotidien. Cependant, la diversité des traditions gastronomiques conduit à des consommations et des rapports à l'alcool distincts ajoutés à une fracture Nord/Sud évidente entre une Europe du Sud (Espagne mise à part) plus tournée vers le vin et une Europe du Nord et de l'Est tournée vers les autres alcools. Un sondage Eurobaromètre montre que la majorité des personnes interrogées dans tous les États membres consomment des boissons alcoolisées. À la question « avez-vous consommé de l'alcool dans les trente derniers jours ?», 87% des Européens de l'UE-25 avaient répondu « oui ». En tête, les Luxembourgeois, les Italiens, les Danois et les Espagnols (plus de 90%) et en queue de peloton les Polonais, les Hongrois et les Lettons (entre 75 et 77%). 25% des Européens seraient abstinents (au Sud en particulier, contrairement aux pays scandinaves). Si la consommation s'avère plus régulière au Sud, il apparaît qu'au Nord et à l'Est les quantités consommées d'alcool (hors vins) sont plus importantes.

Bières, cidres, vodka, whisky, alcools apéritifs, alcools anisés sont autant de produits intrinsèquement liés à des régions, leur terroir et spécificité agricoles et gastronomiques, même s'il existe des alcools présents à la table d'une majorité d'Européens.

Cidre à l'Ouest, bière au Nord, anis au Sud, whisky au Nord-Ouest et vodka à l'Est : des Europes de l'alcool ?

L'Europe des 27 est le premier producteur mondial de bière grâce à une production annuelle de 340 millions d'hectolitres (25 % de la production mondiale). La Belgique produit plus de 1000 bières différentes et la consommation annuelle par habitant y est de 96,2 l (2003). Le plus grand brasseur du monde est belge : Anheuser-Busch InBev. L'Allemagne jouit également d'une image de « capitale de la bière ». Cependant, en termes de nombre de litres consommés par habitant, les Tchèques se hissent à la tête du classement européen, juste devant les Allemands.

La consommation de bière en Allemagne atteint aujourd'hui 104,629 millions d'hectolitres (en comparaison, les Français consomment en moyenne 36 litres de bière par habitant) mais celle-ci n'est pas homogène : en Bavière, la consommation s'élève à plus de 170 litres par habitant. La loi de pureté (Reinheitsgebot) de 1516 - toujours en vigueur - limite strictement les composants de la bière à l'eau, l'orge, et le houblon. L'Allemagne ne détient pas la palme de la consommation par habitant, mais elle est bien la première en Europe par sa production. Affaire de culture, la bière est aussi une affaire de terroir et il n'existe pas de ville qui n'ait sa propre bière.

Il existe en République tchèque, premier consommateur, plus de 470 sortes de bière, qui font partie de l'atmosphère typique des « hospoda ». La Pilsner Urquell et la Budějovický Budvar (mieux connue sous le nom de Budweiser) sont dégustées dans le monde entier.

La bière s'affiche souvent comme symbole identitaire : en Irlande, la célèbre Guinness reconnaissable à sa harpe celte fait partie du patrimoine. Les quatre principaux ingrédients sont les mêmes aujourd'hui qu'en 1759 : une orge braisée et maltée, de l'eau des monts de Dublin, du houblon et de la levure. De nos jours, pas d'Irlande sans Guinness.

Non loin des pays de bière, il y a des régions où le cidre est roi. Cette boisson fermentée à base de pommes illustre la répartition des alcools européens en régions transnationales. Il nécessite d'être produit dans un cadre précis - plutôt à l'Ouest. La production a lieu notamment dans certaines régions de France, d'Espagne, d'Italie, d'Allemagne, de Belgique, de Grande-Bretagne et de Suède.

Des alcools moins connus marquent de même la gastronomie européenne et sont autant d'emblèmes régionaux.

Tout au Nord, Riga vient de fêter les 100 ans d'existence de l'entreprise Latvijas Balzams qui produit du Balzam, mélange noir d'herbes locales, de baies, d'épices, de racines et d'une forte dose d'alcool pur, qu'il est conseillé de consommer dans le café ou le thé.  

Plus à l'Est, la pálinka est une eau-de-vie traditionnelle produite en Hongrie et en Transylvanie (en roumain palincă). Le mot palinka vient du slovaque « páliť », signifiant « distiller ». Surnommée la « mort liquide », elle peut être faite à partir de prunes, de pommes, de poires, d'abricots, de coings ou de cerises et doit subir une double distillation. La quantité d'alcool varie de 35 à 70% (40% comme  maximum légal pour la vente en magasin). Anecdote parlante s'il en est : les pálinka les plus alcoolisées sont surnommées en hongrois « kerítésszaggató », ce qui signifie littéralement « défonceur de barrière » en rapport aux pertes d'équilibre inévitables qu'elle peut engendrer. La palinka est considérée comme un élément central de l'alimentation rurale dans cette région d'Europe traditionnellement agricole. Le barackpálinka (eau-de-vie d'abricot) est probablement la variante la plus connue et se boit en apéritif.

Toujours à l'Est mais plus largement renommée, la célèbre vodka - qui signifie « petite eau »- vient de Pologne. Selon la règlementation européenne, la vodka est une eau-de-vie qui peut être produite à partir de n'importe quelle matière première agricole, fermentée puis distillée (entre 37,5 -minimum légal dans l'UE et 97 degrés d'alcool). De loin le premier alcool consommé dans le monde avec plus de 500 millions de caisses de 9 litres en 2005, sa production a lieu notamment en Russie, en Ukraine, en Pologne, en Bulgarie, en Suède, en Finlande. Certains États de l'ouest de l'Europe en produisent également mais de façon plus anecdotique et son image est intrinsèquement liée aux pays slaves.

Le whisky est dans le même cas de figure, en tant qu'alcool fort consommé dans le monde entier mais aux origines particulièrement ancrées localement. Il regroupe les eaux-de-vie fabriquées par distillation de céréales (maltées ou non maltées). Son origine est encore sujette à controverses entre Irlandais et Écossais. Le mot anglais whisky vient de « uisge » en gaélique écossais ou de « uisce » en gaélique irlandais, signifiant « eau » dans les deux langues (« uisge beatha » en gaélique écossais et « uisce beatha » en irlandais signifient « eau-de-vie »).

 

 

D'autres alcools font l'objet d'un héritage pluriséculaire et vont au-delà de la simple région. Les liqueurs d'anis sont produites et consommées sur le pourtour méditerranéen, au-delà de la simple Europe. Pastis en France, Raki en Turquie, Tsipouro en Grèce, Ouzo à Athènes, Sambuca en Italie, Ori en Arménie, il devient Araq/Arack dans le monde arabe (distillé au Liban, en Syrie et en Jordanie). D'après Pline, « l'anis se boit avec du vin contre les scorpions ». Les Romains et les Égyptiens cultivaient l'anis dans leurs jardins comme plante d'ornement, aromate, parfum, condiment, plante médicinale facilitant la digestion. C'est au Ier siècle, dans l'antique Nicée, aujourd'hui en Turquie, que fut inventé le fameux apéritif anisé : le Propoma, qui se répandra rapidement dans les pays riverains de la Méditerranée, qu'ils soient de tradition gréco-latine ou musulmane. D'autres variétés d'anis se sont développées à travers le monde : en Colombie on boit de l'Aguardiente d'anis et en Uruguay de l'Anisado (eau de vie de canne et grains d'anis).

Des comportements convergents

Le rapport à l'alcool, à savoir la quantité généralement consommée, la fréquence de la consommation et son cadre varient largement en Europe. Si le vin est généralement pris lors des repas dans le sud de l'Europe, la tradition de l'apéritif avant les repas est profondément ancrée dans les habitudes. Dans la moitié nord et à l'Est, où le repas du soir se prend généralement plus tôt dans la journée, la consommation d'alcool peut être décorrélée des repas ou tenir lieu de digestif. Repas familiaux, rite de passage, boisson de fête, on ne boit pas toujours pour les mêmes raisons en Europe.

Cependant, les comportements européens tendent à converger. Le volume de 11 litres d'alcool pur bu par adulte européen chaque année révèle une diminution importante par rapport à une moyenne de 15 litres au milieu des années 1970. Pendant les quarante dernières années, une harmonisation des consommations a eu lieu conjuguant une augmentation de la consommation dans les pays d'Europe centrale et du nord pendant les années 1960 à 1980 et une diminution importante dans l'Europe du sud. La consommation moyenne dans les douze nouveaux pays de l'Union n'a jamais été aussi proche de celle des pays anciennement intégrés à l'Union européenne. Dans la plupart des pays de l'ancienne Europe des 15, 40 % des occasions de boire ont lieu au moment du repas de fin d'après-midi ou du soir et les déjeuners sont beaucoup plus "alcoolisés" dans les pays du sud de l'Europe. Tandis que la fréquence de la consommation quotidienne montre un gradient du nord au sud de l'Europe, la consommation non quotidienne (plusieurs fois par semaine mais pas tous les jours) semble être plus habituelle en Europe centrale. Les Européens du sud rapportent des fréquences d'ivresse moins élevées.

Certains phénomènes constituent des tendances propres à toute l'Europe même si certains États semblent y être particulièrement exposés. Par exemple, la progression de la consommation d'alcool dans certaines catégories de population est alarmante. Les jeunes Britanniques absorbaient 5 litres d'alcool pur par an dans les années 1950 et en boivent plus de 11 litres désormais. Les filles âgées de 18-29 ans boivent trois fois plus d'alcool que les Finlandaises et quatre fois plus que les Françaises. Le « binge drinking », qui consiste à boire en grande quantité pour se saouler, a été qualifié de « nouvelle maladie britannique » par Tony Blair.  De fait, si l'État s'est très tôt impliqué dans le contrôle de la distribution d'alcool et les taxes, sa préoccupation est aujourd'hui de l'ordre des politiques de santé publique.

L'alcool, objet de normes, de commerce et de politiques publiques : une Europe de la gestion de l'alcool ?

L'alcool fait l'objet d'un contrôle de l'État à différents niveaux. En Suède, au début du XXe siècle, le mouvement d'abstinence exigea une prohibition totale de l'alcool dans le royaume. Le médecin et conseiller municipal de Stockholm Ivan Bratt dut mettre en place un compromis ayant pour objectif d'éviter toute velléité de bénéfices privés en plaçant la vente d'alcool sous le contrôle de l'État. Le cas suédois n'a rien d'anecdotique en Europe : les ventes de boissons alcooliques sont soumises à des restrictions dans la plupart des pays de l'UE, dans quelques cas par le biais de monopoles de vente au détail, mais le plus souvent par un système de licences, et la limitation des lieux où l'alcool peut être vendu. Plus d'un tiers des pays (et quelques régions des pays européens à organisation fédérale) limitent aussi les heures de vente et les restrictions sur les jours de vente. L'âge limite de vente varie à travers l'Europe, autour de 18 ans dans l'Europe du Nord et de 16 au Sud.

L'alcool est un enjeu commercial européen non-négligeable : 70 % des exportations d'alcool et plus de la moitié des importations se font au sein même de l'Union européenne. Elles contribuent pour environ +9 milliards d'euros au solde de la balance commerciale de l'Union européenne. La perte en termes de revenus fiscaux se compte en milliards d'euros chaque année suite aux achats massifs d'alcool dans les États où les taxes sont les moins élevées. Dans plusieurs pays européens, au moins un touriste sur six revient de ses voyages à l'étranger avec des boissons alcoolisées. En navigant sur le ferry reliant Fredrikshavn au Danemark et Göteborg en Suède, nombreux sont les Suédois venus s'approvisionner au Danemark en alcool bon marché alors que les Danois n'hésitent pas à faire leur shopping du côté allemand. Les ferry Helsinki/Tallinn, Stockholm/îles Aaland à Marienhamn, sont eux surnommés « drinking boats », réputation due au fait que l'alcool y soit détaxé (sachant que l'alcool est à 50% de TVA en moyenne chez les nordiques...).

Outre ces manques à gagner, une autre dimension liée à la consommation d'alcool préoccupe les pouvoirs publics. La dimension sanitaire tend aujourd'hui parfois à supplanter la dimension gastronomique quand il s'agit d'alcool. En 2006, la Commission européenne a adopté une nouvelle communication qui définit une stratégie européenne destinée à aider les États membres à réduire les dommages liés à l'alcool. Par exemple, le taux d'alcoolémie autorisé au volant diffère de 0,2 mg/ml à 0,8 mg/ml, voire 0 comme en République tchèque. Par le biais du programme « Wine in Moderation » le secteur s'engage concrètement à contribuer à la réduction des dommages liés à l'alcool, via une campagne éducative de grande ampleur et une autoréglementation. Présenter les risques d'une consommation excessive en encourageant un changement d'attitude culturelle est un objectif de long terme dans une région du monde où la  consommation d'alcool est une norme sociale.

L'Europe du vin chaud : réconcilier les Europes de l'alcool cet hiver

Tradition du nord inspiré par l'antique « Conditium Paradoxum » du sud, vin aromatisé au miel, au poivre et au laurier, le fameux vin chaud de Noël, souvent accompagné de zestes d'orange, de bâtonnets de cannelle, de gousses de vanille et de clous de girofle - comme se prépare le Glühwein allemand - pourrait mettre tout le monde d'accord cette saison : en Pologne on préparera le "graznie"  avec du miel, en Scandinavie, le "glögg" (au Danemark et en Suède - le " glogg" en Norvège ; et le "glögi" en Finlande) mélangera du vin et de l'alcool de céréales ou de la vodka que l'on boira en Allemagne sous le nom de « punch suédois ».

Issus des terroirs et d'anciens héritages, produits de spécificités géographiques et agricoles, les alcools font partie du patrimoine européen, qu'ils soient internationalement connus ou que leur consommation soit cantonnée au local. Incarnations de différents modes de vie et modes de boire (apéritif, digestif, pendant le repas, rituel, pour résister aux aléas climatiques), les alcools représentaient la diversité de la gastronomie en Europe. Aujourd'hui, le rapprochement des cultures européennes et les effets d'une mondialisation accrue mènent à une convergence des comportements européens face à l'alcool mais également des alcools consommés et des politiques publiques chargées de les encadrer.

Objet de normes, de taxes, de commerce intra-communautaire et de politiques sanitaires à grande échelle, la question de l'alcool perd de son assise locale pour devenir un enjeu européen.

Pour aller plus loin

Sur Nouvelle Europe

Sur Internet

  • « Taxer alcools et tabacs, une arme qui fait recette en Europe », Le Figaro, article du 22 octobre 2009 
  • « L'Europe s'attaque à l'ivresse, mais pas à l'alcool », Le Figaro, article du 25 octobre 2006
  •  « L'alcool en Europe, une approche en santé publique »,  Rapport à la Commission européenne, par Anderson P., Baumberg b.
  • « Attitudes envers l'alcool » (Terrain : octobre - novembre 2006, Publication : mars 2007) , Eurobaromètre, Sondage commandité par la Direction générale SANCO et coordonné par la Direction générale Communication 
  • « Le vin, symbole des effets de la construction européenne », Toute l'Europe, article du 15 avril 2007
  • « Sondage : attitudes des Européens envers l'alcool », Toute l'Europe, article du 26 mars 2007
  • Site du programme « Wine in moderation »

Cartographie

  • « Comparatifs : consommation d'alcool et taux d'alcoolémie autorisé au volant dans l'UE », Toute L'Europe, article mis à jour le 8 octobre 2008
  • « Attitudes envers l'alcool (Terrain : octobre - novembre 2006, Publication : mars 2007) », Eurobaromètre, Sondage commandité par la Direction générale SANCO et coordonné par la Direction générale Communication 

Source photo : Luce Ricard

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