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Élections et manifestations en Russie : pas si simple !

RĂ©daction Paris Par Antoine Lanthony — Lundi 5 mars 2012 | Tags : Russie
Élections et manifestations en Russie : pas si simple !

Alors que Vladimir Poutine vient d'être réélu et que les manifestations « pro-Poutine » et « anti-Poutine » se sont multipliées en Russie, ces dernières ont été médiatisées en Europe occidentale sans explication de la réalité politique et sans mise en perspective, deux décennies seulement après la fin de l’Union soviétique (URSS), de l’évolution de ce pays-continent à forte diversité ethnique et linguistique. La réalité recouvre une complexité autre qu’une simple lutte entre deux camps tournant au folklore et fait apparaître en filigrane des oppositions clés pour le futur de la Russie.

Le contexte pré-électoral

Groggy après l’effondrement de l’URSS en 1991, la Russie contemporaine, État successeur de l’URSS mais État nouveau, est toujours en construction.

Malgré des libertés nouvelles, la période Eltsine a symbolisé pour une majorité de Russes un long moment de honte, de déclin, de misère, d’insécurité, d’argent facile pour quelques oligarques, d'État faible et d’incertitude quant à la pérennité de l’unité du territoire (première guerre de Tchétchénie, velléités indépendantistes au Tatarstan…).

Mis en orbite fin 1999 par un Boris Eltsine déjà soucieux d’une passation de pouvoir sans heurts, Vladimir Poutine a pu compter sur une augmentation des revenus des matières premières pour faire revenir la Russie dans le groupe des puissances qui comptent, faire rentrer dans le rang les dirigeants régionaux qui souhaitaient s’émanciper de la tutelle de l’État fédéral, réaliser enfin une collecte de l’impôt digne de ce nom, relancer des secteurs comme l'aéronautique et mettre en place, de manière générale, les conditions d’un redémarrage économique.

Ses succès intérieurs et de politique étrangère lui ont permis de conserver une popularité très élevée, insensible aux critiques quant à une limitation de certaines libertés politiques, à la seconde guerre de Tchétchénie et à l'insécurité dans le Nord-Caucase, à la corruption, aux inégalités sociales, à la lenteur de la construction de nouvelles infrastructures ou à la reprise en main d’actifs industriels par l’État. À titre d’exemple, le sort de Mikhaïl Khodorkovski, constamment mis en avant par les médias occidentaux et les défenseurs russes des droits de l’Homme, a peut-être en réalité renforcé la popularité de Vladimir Poutine, de nombreux Russes ayant quant à l’emprisonnement d’un oligarque symbolisant la période Eltsine la question « Pourquoi seulement lui ? »

Dans ce contexte, Vladimir Poutine a mis sur orbite Dmitri Medvedev pour l’élection présidentielle de 2008 et est devenu premier ministre. Au sortir d’une crise économique qui a modérément touché les citoyens russes (ce sont avant tout les travailleurs migrants centre-asiatiques et caucasiens qui en ont fait les frais), l’annonce d’un jeu de chaises musicales entre les deux hommes a suscité gêne et critiques, y compris chez des personnes bienveillantes envers le duo au pouvoir. Il s’agit bien sûr d'opposition frontale, mais aussi et peut-être surtout de la crainte d’une stagnation car, le mandat présidentiel ayant été porté à 6 ans, Vladimir Poutine peut redevenir président jusqu’en 2024.

Même si de très nombreux Russes continuent, avant tout grâce à l’amélioration importante de leur niveau de vie, à avoir une opinion positive de l'ancien et futur président, sa cote de popularité a connu ses taux les plus bas fin 2011 (avant de remonter). Elle a suivi dans sa chute celle du parti au pouvoir Russie Unie à l’orée d’élections législatives dont, disposant jusqu’alors de la majorité constitutionnelle à la Douma, il était le grand favori.

Les résultats des élections législatives

Ont participé aux élections législatives du 4 décembre 2011 (qui ont précédé les élections présidentielles de mars 2012) les partis suivants : déjà représentés à la Douma : Russie Unie (centre-droit, figures : Vladimir Poutine et Dmitri Medvedev), Russie Juste (centre-gauche, figure : Sergueï Mironov), Parti Communiste (PC, figure : Guennadi Ziouganov), Parti Libéral-Démocrate (LDPR, nationaliste, figure : Vladimir Jirinovski) ; non encore représentés à la Douma : Iabloko (libéral, figures : Grigori Iavlinski et Sergueï Mitrokhin), Patriotes de Russie (nationaliste) et Juste Cause (libéral).

Les résultats officiels sont : Russie Unie : 49,32 % ; PC : 19,19 % ; Russie Juste : 13,24 % ; LDPR : 11,67 % ; Iabloko : 3,43 % ; Patriotes de Russie : 0,97 % ; Juste Cause : 0,60 %. En vertu de la loi électorale (1 député entre 5 et 6 % ; 2 députés entre 6 et 7 % ; proportionnelle à partir de 7 %), les mêmes partis sont reconduits, avec : Russie Unie : 238 sièges (majorité simple) ; PC : 92 sièges ; Russie Juste : 64 sièges ; LDPR : 56 sièges.

Russie Unie perd 15 points par rapport aux dernières élections législatives, tandis que les trois autres partis présents à la Douma se renforcent. Le LDPR de Vladimir Jirinovski, dont les sorties verbales fatiguent, profite assez peu du déclin de Russie Unie, au contraire des partis situés à la gauche de Russie Unie : le PC et Russie Juste. L'opposition au parti au pouvoir s’est cristallisée autour de la corruption et du clientélisme dont ce parti est pour beaucoup d'opposants le symbole.

Russie Unie ne progresse que dans 6 sujets de la Fédération sur 83. Le parti ne réunit par exemple que 29,04 % des suffrages dans l’oblast de Iaroslavl (Nord de Moscou) ou 33,84 % dans l’oblast de Novossibirsk (Sibérie). À l’opposé, le parti réalise ses plus gros scores dans des Républiques à fortes composantes nationales (au sens soviétique des nationalités) non-Slaves: 99,48 % en Tchétchénie, 91,44 % au Daguestan, 90,96 % en Ingouchie, 89,84 % en Karatchaïvo-Tcherkessie (4 Républiques du Nord-Caucase), mais aussi 91,62 % en Mordovie, 77,83 % au Tatarstan, 70,50 % au Bachkortostan (3 Républiques au Sud-Ouest de l’Oural) ou encore 85,29 % dans la République de Touva (Sibérie). Si on laisse de côté les résultats extravagants de la Tchétchénie, ces chiffres reflètent, beaucoup plus qu’une fraude sans doute réelle, une constante : la fidélité des groupes nationaux non-Slaves au pouvoir central.

Russie Juste, qui a pourtant régulièrement été accusé d’être une création du pouvoir, a plutôt reçu un vote d’adhésion, tandis que le PC a plutôt reçu un vote de protestation. Comme le fait remarquer le chercheur Kevin Limonier, il est intéressant de noter que ces deux partis ont connu le succès avant tout dans des villes de classes moyennes très bien formées. Ainsi, Russie Unie, avec 20 % des suffrages, n’arrive qu’en troisième position derrière le PC et Russie Juste à la mondialement connue Cité des Étoiles.

Pour exprimer leur ras-le-bol, de nombreux électeurs ont donc voté pour le PC, dont ils ne partagent pourtant souvent ni les valeurs ni les objectifs. Il est en effet peu probable que 30,25 % des électeurs de l’oblast de Novossibirsk (Sibérie, meilleur score du PC) souhaitent, comme le leader du PC Guennadi Ziouganov « une re-stalinisation de la Russie »

Quant aux partis libéraux, dont seul Iabloko est représentatif, ils ne tirent pas profit dans les urnes du ras-le-bol des électeurs, Iabloko n’obtenant des résultats à deux chiffres qu’à Saint-Pétersbourg.

La manifestation : nouvelle activité à la mode en Russie

Les résultats des élections législatives russes ont été dénoncés et des témoignages de fraudes mis en ligne rapidement. S’en est suivie une vague de contestation sans précédent mais paradoxale car, comme le note le journaliste et écrivain Dimitri Olchansky, « d’un point de vue européen, procédurier, les élections n’ont évidemment pas été démocratiques. Mais si l’on compare avec nos dernières élections en 2007, alors nous pouvons dire que nous avons eu nos premières élections démocratiques en Russie ».

De nombreuses plaintes ont été déposées, notamment par les partis et, comme le révélait l’agence officielle RIA Novosti le jour du scrutin, avaient été relevées les fraudes classiques telles que des électeurs se déplaçant en autobus et votant dans plusieurs bureaux (les fameux « carrousels »), des menaces physiques ou de la propagande politique devant les bureaux de vote. Les vérifications et recoupements en vue de proposer des résultats alternatifs avancent mais sont toujours en cours et sont sujet à polémiques. La tendance en serait la même que celle des tout premiers sondages réalisés à la sortie des bureaux de vote : Russie Unie plus bas et le PC plus haut. Cependant, comme le concède l'écrivain Mikhaïl Chichkine, « le problème de mon pays n'est pas, hélas, que les dernières élections y aient été entachées d'irrégularités : il est que, même sans ces irrégularités, le parti de Poutine les aurait gagnées. L'opposition en convient d'ailleurs elle-même. En Russie, la valeur suprême est, aujourd'hui comme hier, la stabilité. »

 
 

En réaction à ces fraudes sans doute inutiles ont néanmoins débuté les manifestations « Pour des élections honnêtes » : embryonnaires le lendemain des élections, puis significatives le 10 décembre et surtout le 24 décembre. Deux types d’acteurs ont contesté les résultats :

- Les partis intra-système (présents à la Douma), le LDPR, Russie Juste et le PC, présents dans le jeu politique à tous les échelons, mais dont seul le PC constitue une véritable opposition, ont contesté les résultats en s’exprimant et en déposant de nombreuses plaintes. En ce sens, ils n’ont guère fait plus que Russie Unie, qui a également déposé de nombreuses plaintes, pointant notamment les agissements de militants du PC.

- Les partis hors-système (absents à la Douma) et d’autres personnalités de l’opposition (le blogueur nationaliste et militant anti-corruption Alekseï Navalny, inventeur de la formule « le parti des escrocs et des voleurs » pour caractériser Russie Unie ; le membre du mouvement Solidarnost Ilia Iachine...) ont quant à elles tout de suite mobilisé sur les réseaux sociaux où de nombreux Russes sont actifs.

Se sont donc retrouvés, de par les méthodes utilisées, des personnalités et mouvements très divers ayant pour points communs la contestation des résultats et un rejet du pouvoir en place. Cela est corroboré par les propos recueillis dans la rue moscovite le 24 décembre 2011 par Le Courrier de Russie. Tout le reste opposait les manifestants : se trouvaient réunis communistes et libéraux, ultra-nationalistes et antifascistes, cinquantenaires déclassés socialement et jeunesse dorée, avec une grande majorité de classes moyennes. L’enquête sociologique du Centre Levada a confirmé cette tendance à la surreprésentation des classes moyennes libérales et des ultra-nationalistes : 31 % se définissaient comme libéraux et 38 % avaient voté pour Iabloko, alors que 6 % se définissaient comme nationaux-patriotes !

Il est très intéressant de relever que, malgré les résultats caricaturaux dans certaines Républiques, notamment en Tchétchénie, les manifestants n’ont pas évoqué cet aspect des choses. De même, il n’est pas anodin de noter que, outre la surreprésentation des classes moyennes libérales, les manifestations « Pour des élections honnêtes » ont, lorsqu’on observe les visages, un caractère très slave, alors que la Russie en général et Moscou en particulier sont par nature multiethniques. Cet élément est exploité, en creux, par Vladimir Poutine.

En outre, la confusion a été accentuée par la diversité des orateurs du jour (l’ancien ministre des finances Alekseï Koudrine, l’écrivain Boris Akounine…), la présence du candidat à l’élection présidentielle et oligarque Mikhaïl Prokhorov, le discours très vindicatif d'Alekseï Navalny (auparavant emprisonné 2 semaines suite à la manifestation du 5 décembre) et enfin le comportement de manifestants ultra-nationalistes scandant des slogans en faveur des Russes ethniques et tentant d’investir de force la scène en fin de meeting, comme le note Alexandre Latsa sur RIA Novosti.

De plus, ce 24 décembre, grand succès protestataire à Moscou mais pas en régions, a été le premier jour de manifestations post-législatives de natures différentes. En effet, se sont notamment déroulés un meeting de Vladimir Jirinovski ainsi que le premier rassemblement d’ampleur du mouvement "L’essence du temps" du politologue Sergueï Kourguinian, qui a réuni plusieurs milliers de personnes autour d’une opposition à une « révolution orange » et en faveur d’une « URSS 2.0 ».

Après les vacances d’hiver : manifestations, propagandes et « combat des fantômes »

Du 24 décembre à début février 2012, un certain discrédit est tombé sur les manifestants « pour des élections honnêtes » pour trois principales raisons : l’ombre des États-Unis, le nationalisme et l’absence d’idées concrètes.

Les relations de l’ONG Golos (hébergeant notamment la « carte des fraudes ») avec des institutions états-uniennes comme le National Endowment for Democracy (proche du Parti républicain), l'enregistrement le 9 octobre 2011 aux Etats-Unis (donc bien avant les élections) du site Internet Belaïa Lenta (Ruban blanc) recensant les actions post-électorales d'opposants, certaines déclarations de John Mc Cain ou Hillary Clinton ou encore la rencontre en janvier entre plusieurs opposants et le nouvel ambassadeur des États-Unis, spécialiste des « révolutions de couleur » n’ont pas manqué d’être relayés.

Ces éléments, auxquels il faut ajouter le logo du poing fermé (référence aux « révolutions de couleur ») sur certaines banderoles, les révélations de la présence d'Alekseï Navalny à plusieurs « marches russes » (nationalistes) et son soutien à la campagne aux accents islamophobes « Nourrir le Caucase, ça suffit ! » ou encore des propos comme ceux de la sociologue Lilia Shevtsova (Fondation Carnegie) appelant plus ou moins directement le 12 décembre dans le Moscow Times, en une sorte de wishful thinking, « 500 000 personnes » à descendre dans les rues pour mettre le pouvoir au pied du mur, ont alimenté l’idée d’une opposition libérale-nationaliste fomentant une « révolution orange » préméditée et appuyée par l’étranger, en clair les États-Unis.

Cela a été aussitôt repris par un pouvoir qui n'en demandait pas tant, mais aussi par les communistes, ne sachant plus sur quel pied danser car contestant également les résulats officiels, et enfin les néo-eurasistes (inspirés par Alexandre Douguine), qui ont sauté sur l'aubaine. De très nombreux Russes, même opposants, ne vouent pas, loin de là, un culte au pays de l’Oncle Sam et souhaitent une certaine stabilité. Les images de chaos en provenance de Grèce ou d’Egypte ou la situation économique de l’Ukraine, pays abondamment fréquentés par les Russes, agissent à cet égard comme un vaccin renforçant un autre vaccin : le souvenir des années Eltsine.

D’autre part, l’hétérogénéité et l’absence d’idées concrètes des opposants se font cruellement sentir. Ainsi, Nina Fasciaux du Courrier de Russie résume, dépitée, son entretien avec le leader du Front de Gauche Sergueï Oudaltsov (qui, après plusieurs séjours en détention fin 2011, a finalement rejoint la campagne du candidat communiste) : « J’ai rencontré le leader du Front de gauche : son discours politique ressemble à s’y méprendre à celui de Boris Nemtsov le libéral, qui, interrogé sur son programme politique de manière similaire, m’avait répondu : « Lisez mon manifeste », pour enchaîner directement sur sa lutte anti-Poutine. »

Dans ce contexte, le 4 février a marqué la reprise des hostilités et le début de la campagne présidentielle : à une manifestation « Pour des élections honnêtes » a répondu une manifestation intitulée « Des élections honnêtes : oui – Une révolution orange : non ». La publication du nombre de manifestants a donné lieu a un combat de chiffres digne de la Guerre froide où la mairie de Moscou d’une part et Radio Free Europe/Radio Liberty (média créé au début de la Guerre froide et toujours financé par le Congrès des Etats-Unis) d’autre part ont culminé dans l’excès, chacun soutenant ses poulains et alimentant ses relais d'opinion, comme au bon vieux temps…

Cela a renforcé la thématique anti-orangiste et le 23 février, jour des défenseurs de la patrie, a été le point culminant de celle-ci. Vladimir Poutine, entouré de 130 000 personnes au stade Loujniki, a livré un discours court aux tonalités guerrières, citant Lermontov, en référence à la bataille de Borodino. Le même jour, Sergueï Kourguinian réunissait à nouveau plusieurs milliers de personnes pour appeler à la création d’une « URSS 2.0 » avec la Biélorussie, l’Ukraine et le Kazakhstan notamment.

En réussissant à polariser toute la campagne présidentielle autour de deux pôles caricaturaux et en marginalisant les candidats Guennadi Ziouganov et Vladimir Jirinovski, au discours usé et existant difficilement malgré leurs meetings et leur présence médiatique, pro- et anti-Poutine ont à court terme rendu service au candidat du pouvoir. Il a repris la maîtrise de l’agenda après les vacances d’hiver et a imposé ses thèmes. Même la disqualification, pour parrainages falsifiés, de la course à la présidentielle de Grigori Iavlinski, candidat qui aurait drainé une grande partie des votes des protestataires, n’a fait l’événement que dans quelques cercles sur Internet. Ont donc finalement été candidats Vladimir Poutine, Guennadi Ziouganov, Vladimir Jirinovski, Sergueï Mironov et Mikhaïl Prokhorov.

 

Au-delà de la polémique sur la manière dont le stade Loujniki a été rempli (et d'autres cortèges, comme le conte Nina Fasciaux dans Le Courrier de Russie) ou de celle entourant la vidéo de soutien à Vladimir Poutine de l'actrice Chulpan Khamatova (admirée en Russie pour son soutien aux enfants malades, elle aurait été forcée à enregistrer cette vidéo, ce qui serait, si cela est confirmé, outre l'aspect cruel de la chose, une erreur du pouvoir), le jeu entre pro- et anti-Poutine a tourné et tourne encore à une caricature faisant oublier que celui qui est encore premier ministre pour quelques semaines est plus populaire que Russie Unie et que toute autre personnalité politique russe, mais aussi qu'aucune enquête annonçant son élection dès le premier tour n'a été remise en cause sérieusement.

Le bal des meetings et manifestations s'est donc poursuivi dans tout le pays, mais a viré au folklore, surtout à Moscou : concours de voitures décorées, chaîne humaine (entre 10000 et 30000 personnes le 26 février) avec rubans blancs contre actions éclair de militants portant des cœurs rouges mentionnant que « Poutine aime tout le monde »… ceci pour atteindre ce que le politologue Mikhaïl Remizov appelle « le combat des fantômes ».

« Minorité libérale » contre « majorité archaïque » et Europe contre Eurasie

En effet, comme l’explique Mikhaïl Remizov, le peuple russe, qui souhaite avant tout stabilité et continuation de l'amélioration du niveau de vie, ne correspond ni aux dizaines de milliers de manifestants pro-Poutine, ni aux dizaines de milliers de manifestants anti-Poutine. En trois mois, deux caricatures se sont affrontées ; la version anti-Poutine ne sort pas forcément gagnante.

Dans le combat des jeunes femmes riches et célèbres, une Ksenia Sobtchak passée en quelques semaines de jet-setteuse et fille protégée de l’ancien maire de Saint-Pétersbourg à rempart de la démocratie vissée sur Twitter sort-elle gagnante face à une Tina Kandelaki (née en Géorgie d'un père d'origine grecque et d'une mère d'origine arménienne) arguant d’un besoin de stabilité et d’un vote critique en faveur de Russie Unie ?

Dans le combat des valeurs, l’élément de langage principal repris par les partisans du pouvoir a été la stabilité. En effet, la mise en avant de libéraux en phase avec les années Eltsine ou, mi-décembre, de Mikhaïl Gorbatchev (c'est-à-dire de personnes largement détestées en Russie) permet-elle aux opposants de sortir gagnants face à un pouvoir jouant la carte de la stabilité et du développement économique basé sur un État fort, le tout dans un monde multipolaire ?

En prolongement du combat des valeurs se fait jour de manière brutale une opposition entre une « majorité archaïque » et une « minorité libérale » selon les termes de Dimitri Olchansky.

Cette « minorité libérale », représentée par sa caricature formée par les manifestants anti-Poutine, n'a, comme le rappellent Maria Lipman et Nikolaï Petrov de la Fondation Carnegie, rien à voir avec les manifestants de la place Tahrir « qui ont campé des semaines alors qu’à Moscou, après la manifestation du 24 décembre, les organisateurs des protestations comme les manifestants se sont tenus tranquilles pendant les vacances d’hiver. » Ces protestations en Russie sont en réalité aujourd'hui uniques au monde par leur nature : elles ne portent aucune revendication économique, ce qui fait de ces « manifestants incompris » une « non-opposition » selon Vladimir Rouvinsky.

Cette catégorie de population, souvent jeune, davantage high-tech que ses homologues ouest-européennes et loin de tout engagement partisan, est de plus tentée de mépriser la « majorité archaïque » représentée par sa caricature formée par les manifestants pro-Poutine, comme le montrent des propos peu avenants tenus à l’encontre de jeunes pro-Poutine présentés comme des « non-Moscovites » ou des « bouseux » ne devant pas représenter le futur de la Russie. S'il note la réalité de cette opposition marquée entre deux catégories de population, Mikhaïl Chichkine tombe également dans la caricature et le mépris : « Sur un même territoire coexistent, tout comme il y a cent ans, deux nations, russes l'une et l'autre, et parlant la même langue, mais qui diffèrent radicalement par l'esprit comme par la culture. Une partie du peuple, de loin la plus nombreuse, misérable, avinée, ignorante, à la mentalité encore moyenâgeuse, vit en province. L'autre partie, concentrée dans les deux capitales, est éduquée, aisée, a voyagé dans le monde entier et a de la démocratie et de l'organisation sociale une conception européenne. »

Néanmoins, ce sentiment de supériorité, de différence, porté par de nombreux opposants, s'appuie sans doute sur une illusion, car, comme le rappelle Inna Doulkina du Courrier de Russie, « la Russie ne se dédouble pas » : « Persuadés d’être « Européens dans l’âme », ils [les opposants] luttent, en manifestant, contre la Russie « asiatique » – avec ses fraudes, ses clans et ses mafias et que, selon eux, Poutine et les gens qui le soutiennent incarnent à merveille. Sauf que cette Russie « asiatique » est tout aussi vivante dans l’âme d’un manager branché de chez Yandex que dans celle d’un ex-taulard de Novokouznetsk. La différence, c’est que le premier la bâillonne, tandis que le deuxième s’extasie de ses ravages. »

Comme le note également la journaliste, « ce que les manifestants de décembre reprochent à la Russie de Poutine, c’est de ne pas ressembler assez à la France ou à la Grande Bretagne […]. On ne le leur contestera pas : la réalité russe, c’est autre chose. Ici, toujours et partout la même grisaille […]. Pas de tri sélectif mais un paquet d’usines pas désaffectées. » Voici pour le décor de la « majorité archaïque », qui, outre ouvriers et agriculteurs par exemple,  comprend aujourd’hui, selon Dimitri Olchansky, beaucoup de « petits entrepreneurs ou fonctionnaires, [dont la] mentalité et [le] mode de vie sont demeurés inchangés : ils continuent de ne jurer que par la vodka, le football, la télévision et les chansons de voyous et de taulards. » Il complète son propos en ajoutant qu'il « faut encore garder en tête qu’à côté des Russes ethniques, nous avons toute la population – plus archaïque encore – des républiques nationales. Ce sont ces gens qui constituent la majorité démocratique en Russie. »

La composition de cette « majorité archaïque » est parfaitement utilisée par Vladimir Poutine et ses conseillers, qui comprennent que la démographie russe évolue dans un sens de plus forte représentation des Républiques nationales et des populations qui en sont issues, mais aussi des immigrés caucasiens et centre-asiatiques naturalisés et de leurs enfants. Dans ce contexte, les appels à la défense et à l’amour de la patrie quelle que soit l’appartenance ethnique lancés par Vladimir Poutine sont reçus : les principaux dignitaires religieux ont appelé à soutenir Vladimir Poutine à l’élection présidentielle. Nul doute que leur voix a été entendue.

De plus, contrairement à Tom Balmforth, qui, dans un article consternant pour Radio Free Europe / Radio Liberty s’étonnait que les migrants tadjiks (vivant souvent dans des conditions très difficiles) soutiennent massivement Vladimir Poutine, une grande partie des citoyens des anciennes républiques soviétiques et des Russes originaires de ces pays comprennent tout à fait l’intérêt pour eux d’une plus grande imbrication des économies et des populations. En ignorant cette réalité et en étant, comme le note Hélène Rousselot « résolument tourné vers l'Europe » tout en faisant preuve de « désintérêt pour l'étranger proche centrasiatique », Ilia Iachine est parfaitement représentatif des opposants au pouvoir russe qui semblent ne pas accepter la diversité de leur pays et donc faire une erreur politique majeure, au même tire qu'un Mikhaïl Prokhorov souhaitant introduire un régime de visas pour les citoyens tadjiks, sans qui l’économie russe ne pourrait actuellement pas fonctionner ! L'oligarque candidat, qui préconise en outre un peu réaliste passage aux 60 heures de travail hebdomadaire, a sans doute reçu bien peu de voix en provenance de la « majorité archaïque » !

Plus que le « combat de fantômes » entre pro- et anti-Poutine, c’est donc un match sur l’orientation de la Russie qui se joue en filigrane. Davantage européenne et occidentale ou davantage eurasiatique, dans la foulée de la création de l'Union eurasiatique (regroupant depuis fin 2011 la Russie, la Biélorussie et le Kazakhstan et à laquelle sont candidats le Kirghizstan et le Tadjikistan) ? À cette question, Nikolaï Petrov, de la Fondation Carnegie, voit une inclusion dans les structures occidentales (OCDE, OMC…) comme une étape cruciale pour le développement de la Russie quand le politologue et conseiller du pouvoir depuis deux décennies Sergueï Karaganov, critique et prenant très au sérieux l’opposition à Vladimir Poutine, voit au contraire comme priorité un rapprochement avec les grands pays asiatiques.

La discussion continue donc entre, pour reprendre les termes de l’historien israélien Elie Barnavi, « [...] Tourgueniev d'un côté, Dostoïevski de l'autre : regard sympathique et complice de l'intelligentsia libérale, démocratique et francophile, regard méfiant, sinon hostile, du camp nationaliste, nostalgique de la grandeur de l'empire défunt, tsariste ou communiste, peu importe ».

Vladimir Poutine ne pouvait qu'être élu président de la Russie, même Mikhaïl Khodorkovski le concédait. L'ancien homme d'affaires, comme tous les opposants à l'actuel premier ministre, souhaitait un second tour. Sachant que celui-ci se serait déroulé contre le candidat communiste et aurait vu in-fine la victoire du candidat du pouvoir, il est permis de douter de son intérêt éventuel, sinon montrer au monde entier que les principales forces politiques russes ne sont pas libérales.

Néanmoins, cette élection au premier tour (avec 63,6 % des suffrages), souhaitée ardemment par des observateurs comme le politologue Andranik Migranian, est de nature à éroder la légitimité poutinienne, non en raison du score (dimanche soir, des résultats alternatifs partiels de bureaux contrôlés par les observateurs, pourtant très majoritairement situés à Moscou et Saint-Pétersbourg et ne couvrant quasiment pas les Républiques nationales, donnaient également Vladimir Poutine élu au premier tour), mais en raison, comme le notent judicieusement Maria Lipman et Nikolaï Petrov, « de l’élimination de Grigori Iavlinski de la course ». Sa présence n’aurait rien changé, mais son absence prive Vladimir Poutine d’une victoire symbolique sur le représentant logique des protestataires, qui se sont tournés vers Guennadi Ziouganov et Mikhaïl Prokhorov (que certains accusent d'être une marionnette du pouvoir).

En outre, l'absence de second tour, bien que logique et prévue, pourrait radicaliser une partie des manifestants qui vont se regrouper dès le 5 mars. Sergueï Oudaltsov a même évoqué la mise en place de « camps de tentes » pour protester dans la durée. Cela risque de durcir les positions et diminuer la popularité des opposants auprès de ceux souhaitant tranquillité et stabilité, mais permettra à certains leaders d'oppostion d'améliorer leur audience auprès du monde politique partisan, de l'intelligentsia libérale et des médias, notamment occidentaux.

Quand tout sera rentré dans l'ordre, le nouveau président qui, visiblement ému et fatigué, a versé une larme en direct place du Manège, ne pourra pas faire comme si rien ne s’était passé et comme si la population urbaine ayant protesté n'existait pas, sous peine de voir le fossé entre « minorité libérale » et « majorité archaïque » se creuser. L'annonce selon laquelle l'élection des gouverneurs devrait à nouveau se faire au suffrage universel et le travail, déjà entamé, de facilitation de l'enregistrement des partis politiques (même le PC, plutôt hostile à une ouverture du champ politique de par la concurrence possible sur sa gauche, a voté en ce sens à la Douma), montrent que les manifestations d'opposants ont déjà eu un impact.

Plus largement, le nouveau président devra, dans un contexte économique a priori plutôt favorable à la Russie, répondre au ras-le-bol réel de professeurs mal payés, de conducteurs lassés de rouler sur des chaussées défoncées, de citoyens inquiets du développement de la consommation d'héroïne et du SIDA, d’électeurs n’appréciant guère que des bulletins puissent déjà parsemer le fond de l’urne à l’ouverture des bureaux. Il devra aussi concilier tendances occidentalistes et tendances néo-eurasistes dans un contexte de double évolution démographique : classe moyenne en développement et proportion de Slaves en diminution.

Il devra aussi créer les conditions d’émergence d’une nouvelle opposition dotée de leaders et d’arguments, pour laquelle Alekseï Koudrine s'est peut-être déjà positionné, afin que la moitié du pays ne se dise plus, au moment de voter : « qu'il n'y a personne d'autre de crédible » et que ne soit plus évoqué le scénario catastrophe repris de manière récurrente par un certain nombre d'intellectuels comme Mikhaïl Chichkine, selon qui, à terme « selon toute probabilité, il [le sang] coulera quand même », mais inutilement car certes, « une nouvelle génération est née, qui voudra vivre à son tour l'expérience des barricades, et qui la vivra », mais ensuite, « elle connaîtra la désillusion. » À Poutine de jouer. Il a cinq ans devant lui avant le prochain renouvellement de la Douma.

 

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Photos : Kremlin de Moscou ; Source : Antoine Lanthony

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