Lech Kaczynski post-mortem : "un mauvais Président, mais un bon patriote" ?

Par Dorota Szeligowska | 29 juin 2010

Pour citer cet article : Dorota Szeligowska, “Lech Kaczynski post-mortem : "un mauvais Président, mais un bon patriote" ?”, Nouvelle Europe [en ligne], Mardi 29 juin 2010, http://www.nouvelle-europe.eu/node/882, consulté le 08 décembre 2022

4 avril 1940 : le NKVD commence à exécuter 22 000 prisonniers Polonais capturés par l'Armée rouge après son entrée en Pologne le 17 septembre 1939. Ces prisonniers constituaient une grande partie des élites polonaises de l'entre-deux-guerres. C'est aussi pour cette raison que Staline et le Politburo ont donné l'ordre de leur exécution. Ainsi, ils ont fini leur vie dans la forêt qui entoure Katyn, Mednoje et Kharkov.

Katyn et les relations polono-russes : vers une commémoration commune ?

Pendant toute la période communiste, l'omerta fut jetée sur ce crime tant en URSS qu'en Pologne. Dès 1943, quand la découverte des tombeaux de masse par la Wehrmacht a été rendue publique, les communistes russes ont nié toute implication dans ce crime. Ce n'est qu'en 1990 que Mikhaïl Gorbatchev est allé a l'encontre du 'mensonge de Katyn' et a reconnu la responsabilité du NKVD. Pour autant, au milieu des années 1990, ce progrès initial a été arrêté et l'enquête qui a été lancée concernant ce crime n'a pas résulté en accusations ou procès, mais a été fermée sans résultat.

Ce fait, ainsi que le manque de volonté des nouveaux gouvernants russes à jeter la lumière sur les détails du massacre de Katyn (le nombre exact des morts, leurs noms, et les lieux précis d'enterrement), a pour longtemps empoisonné les relations polono-russes et une réconciliation complète entre les deux pays.

Malgré une nouvelle ouverture récente, et en dépit des progrès des travaux de la Commission historique polono-russe pour les affaires difficiles, il ne manque pas de gens en Pologne pour considérer que c'est insuffisant.

Pour autant, au début de l'année 2010, le Premier ministre polonais Donald Tusk a reçu l'invitation, aussi importante qu'inattendue, de la part de son homologue Vladimir Poutine, pour assister à la commémoration du 70e anniversaire du massacre de Katyn. Ensuite, le 4 février, le Président polonais Lech Kaczyński a annoncé qu'il se rendrait aussi sur les lieux du massacre parce qu'il était le « plus haut représentant du pays », et que par conséquent il ne pouvait pas être absent des commémorations.

Cette déclaration, en phase avec sa politique historique tournée vers le passé, a provoqué une consternation d'ordre protocolaire, puisque l'invitation russe a été adressée au Premier ministre Tusk. De plus la présence du Président russe Dimitri Medvedev n'était pas prévue.

Jeux politiques et confusions autour de la commémoration

À peu près au même moment, le Directeur du Bureau des Affaires internationales de la Chancellerie du Président, Mariusz Handzlik, a envoyé une lettre à l'Ambassade de Russie à Varsovie en informant que le Président polonais prévoyait de se rendre aux commémorations à Katyn et qu'il comptait sur la présence du Président russe. Néanmoins, le 20 février, lors de la conférence de presse à l'occasion de la Journée "portes ouvertes" de l'Ambassade de Russie, l'Ambassadeur Vladimir Grinin a affirmé ne pas connaître les intentions du Président polonais.

Cette déclaration a donné lieu à un échange assez animé de communiqués pendant les jours suivants. La déclaration constatant une erreur protocolaire, issue du porte-parole du Ministère des Affaires étrangères, Piotr Paszkowski, a provoqué davantage de consternation. Paszkowski a suggéré que la procédure appropriée dans ce genre de situations était de transmettre l'idée du Président au Ministère des Affaires étrangères qui la présenterait ensuite à la Chancellerie du Président Medvedev, au lieu d'envoyer une lettre directement à l'Ambassade.  

Pour autant, le Ministère a affirmé la volonté de coopérer avec le Président concernant sa participation aux commémorations ainsi que dans la préparation d'un programme qui inclurait tant la présence du Chef de l'État que celle du Chef du gouvernement. Ceci était aussi l'intention du chef de la RadaOchronyPamięci Walk i Męczeństwa (Conseil pour la Protection de la Mémoire des Luttes et du Martyre), Andrzej Przewoźnik, l'organisateur principal des commémorations du côté polonais.

Le résultat de cette impasse a été que le Président a décidé de participer aux commémorations principales (selon les paroles des représentants de la Chancellerie du Président) organisées par le côté polonais le 10 avril, tandis que le Premier ministre s'est rendu à Katyn le 7 avril pour participer aux commémorations organisées par le gouvernement russe. La confusion concernant l'organisation des deux événements s'est néanmoins prolongée encore pendant des semaines.

Analyse de la rhétorique des commémorations

La commémoration du 7 avril et les discours des deux Premier ministres ont été largement analysés. Les commentateurs modérés ont fait remarquer que Poutine a souligné le rôle de la mémoire des victimes et de la vérité historique (recouvrée avec l'aide des historiens, sociétés civiles et membres du clergé des deux pays) dans la réconciliation entre les deux nations et la création de bonnes relations de voisinage.

D'autres ont été déçus par l'absence d'un « pardon » sur les lèvres de Poutine et que les victimes polonaises aient été ‘juste' énumérées parmi les autres victimes du régime stalinien et de la Seconde Guerre mondiale. Même si ces opinions ont été plus ou moins positives, tout le monde attendait la deuxième partie des commémorations et le discours du Président Kaczyński le 10 avril. Certains craignaient qu'il puisse être trop polarisant, voire anti-russe, nuisant ainsi au dialogue fraîchement renoué.

Le crash de l'avion présidentiel : conséquences sur la politique polonaise

Vint le 10 avril. L'avion, au bord duquel le Président Kaczyński se rendait aux commémorations à Katyn, accompagné par sa femme, de parlementaires, sénateurs, commandants des différentes forces de l'armée polonaise, haut-fonctionnaires et représentants des l'association des familles de Katyn, s'est écrasé en atterrissant à l'aéroport de Smolensk. Personne n'a survécu.

Quelles sont les conséquences sur la politique polonaise après la catastrophe, après le deuil national et pendant la campagne présidentielle anticipée qui s'achèvera le 20 juin 2010 (dans le délai constitutionnel de 60 jours après que le Président de la Diète assume la fonction de Président intérimaire, dans ce cas précis, il s'agit de Bronisław Komorowski, candidat aux élections présidentielles pour Platforma Obywatelska, PO) ?

À coup sûr, la tragédie du 10 avril a changé la donne politique. Elle a aussi changé la perception du Président défunt. Peu avant son envol pour Smolensk, il bénéficiait de 25% d'opinions favorables dans les sondages (ce qui coïncidait plus ou moins avec l'électorat du parti de son frère jumeau Jarosław, Prawo i Sprawiedliwość, PiS). Il est revenu dans le cercueil d'un héros national, martyr pour la cause de la vérité historique, homme bon, intègre et fervent patriote. Toutes les critiques, qui lui ont été adressées auparavant ont disparu sous le voile de la mort tragique, au service de la patrie. Pourtant, si on mentionne la patrie et le patriotisme, la question de sa définition s'impose. {mospagebreak}

Usages politiques du patriotisme

Il y a trois grandes traditions patriotiques en Pologne : la démocratie des nobles, le Romantisme et le réalisme politique évoluant vers le nationalisme au début du XXe siècle. Il est intéressant de voir qu'après la fin du communisme, malgré l'effort des intellectuels de forger une nouvelle formule, c'est encore la version romantique qui semble amalgamée avec le concept de patriotisme. Elle souligne le sacrifice et le martyr, s'appuie sur les nombreux échecs polonais dans l'histoire, et se nourrit d'un idéal quasi-mystique de mission. C'est aussi un patriotisme tourné vers le passé, promu dans le cadre de la politique historique des conservateurs, qui voient dans l'histoire un argument à utiliser dans la lutte politique actuelle.

 

 

Selon certains commentateurs, c'est ce genre de patriotisme qui a surgi instantanément après la catastrophe de l'avion présidentiel. Selon Mariusz Janicki et Wiesław Władyka, cette fois-ci les fervents promoteurs de ce genre de patriotisme ne tenaient pas à convaincre les autres de leur vision du patriotisme, mais l'ont utilisé en tant que mécanisme de différenciation entre les bons et les mauvais patriotes, les ‘vrais' et les mauvais Polonais. Pendant le deuil national qui a été décrit par beaucoup comme le moment de l'union nationale ou de l'union de la société avec l'État, toute discorde était mal vue. Cela s'est manifesté au paroxysme du deuil national lorsqu'a été prise la décision d'enterrer le couple présidentiel dans une crypte à Wawel (le château royal à Cracovie où reposent les rois et les héros nationaux).

Les coulisses de cette décision ne sont pas claires. Elle a été annoncée par le cardinal Stanisław Dziwisz, l'archevêque de Cracovie, qui a dit avoir donné son accord à la suggestion provenant de la famille du Président défunt. Néanmoins, après l'annonce de cette décision, les critiques ont fusé, disant que cette décision était précoce, et trop polarisante pour la société. Andrzej Wajda, entre autres, a eu le courage d'exprimer cet avis. Il faut bien parler de courage, car toute personne osant critiquer la décision de l'enterrement à Wawel (le mouvement contre cette décision a été le plus puissant dans les nouveaux média sociaux, notamment Facebook) devait faire face à la possibilité d'être désigné comme un mauvais Polonais, un mauvais patriote ou encore un élément destructeur de l'union nationale.

Ce genre d'argument est un cercle vicieux : la décision a été prise, on est en période de deuil national, donc il faut se comporter dignement, toute contestation de la décision rompt l'union nationale dans le deuil, donc il faut se retirer de la discussion sur le lieu de l'enterrement, on ne pourra en débattre qu'après la fin du deuil, donc après l'enterrement. Personne parmi les promoteurs de l'interdiction de la discussion sur le lieu de l'enterrement ne semblait s'apercevoir du paradoxe que si la discussion est seulement permise après, elle serait alors sans objet, car l'enterrement aurait déjà eu lieu. Peut-être était-ce aussi une omission intentionnée.

Finalement, l'enterrement du couple présidentiel a eu lieu à Wawel, mais il ne faut pas oublier que cette décision a plus partagé les Polonais qu'elle ne les a unis. Et ce, selon les lignes susmentionnées. Ceux qui ont protesté contre cette décision, pour quelle raison que ce soit, ont été qualifiés de destructeurs de l'union nationale, voire de mauvais patriotes. Ceux qui ont supporté cette décision pouvaient jouir du label de bons patriotes, même si dans les yeux des ‘véritable Polonais' mentionnés auparavant, s'ils ne supportaient pas Lech Kaczyński de son vivant, ils n'étaient pas suffisamment crédibles.

Fin du deuil national et début de la campagne présidentielle

L'enterrement a fermé la période du deuil national, mais pas vraiment le chaos politique régnant après la catastrophe. Deux grands partis ont perdu leurs présidentiables : le PiS a perdu Lech Kaczyński, et SLD, Sojusz Lewicy Demokratycznej (gauche post-communiste), Jerzy Szmajdziński. La question de les remplacer a été vitale. Au SLD elle a été rapide, Grzegorz Napieralski, le chef du parti, a été désigné comme nouveau candidat. Dans le cas de PiS, il y a eu un moment de doute sur qui serait nominé. Finalement, la décision prise n'a surpris personne, c'est le chef du parti, frère jumeau de Lech Kaczyński, Jarosław, qui s'est porté candidat, malgré sa tragédie personnelle, et l'état de santé grave de sa mère. Quelles sont les motivations de la candidature de Jarosław Kaczyński ?

Jarosław Kaczyński a déclaré sa volonté de poursuivre l'œuvre de feu son frère. Pourtant, un regard critique sur les cinq années de la présidence de Lech Kaczyński, rend difficile de parler d'une « œuvre » ou encore d'une « mission ». C'était une présidence plutôt médiocre, polarisant la société, peu présente sur la scène internationale, peu productive sur la scène nationale. Le Président était plutôt un collaborateur proche de son frère pendant son gouvernement (2005-2007), ensuite opposant au nouveau gouvernement de la Plateforme civique.

La campagne présidentielle qui se déroule maintenant, non sans problèmes (grandes inondations au sud du pays et le long de la Vistule), et son résultat vont montrer l'appréciation des Polonais envers ce programme et sa possible continuation. Il faut dire aussi, que ce sera une campagne particulière, où Jarosław Kaczyński sera peu présent, et où l'on ne pourra pas dresser un bilan critique de la présidence de Lech Kaczyński, car le deuil sera respecté, même en politique et même parmi ses opposants le plus farouches.

Le résultat de l'élection présidentielle permettra ainsi de voir si le patriotisme romantique auquel tenait tant l'ancien Président et qui s'est magnifiquement prêté pour forger un mythe de sa mort tragique au service de la patrie, sortira triomphant. Les élections de 2010 vont aussi donner un élément de réponse sur la perspective de l'émergence de nouveaux patriotismes tant nécessaires : critique et/ou simplement orienté sur le travail. On verra aussi si les Polonais seront tout aussi influencés par leurs émotions de la période du deuil national (quand l'appréciation de la présidence de Lech Kaczyński a frôlé plus de 50%, un niveau rarement vu), pour aller voter pour son frère.

Dorota Szeligowska est dîplomée de Sciences Po Paris et du College d'Europe. Elle est actuellement doctorante à la Central European University à Budapest. La citation du titre vient de l'interview de Janina Paradowska avec le professeur Bronisław Łagowski « Byle jakie spory », in Polityka du 19 mai 2010.

 

Pour aller plus loin 

Sur Nouvelle Europe 

Sur Internet

  • « Brak konkretów w sprawie wizyty w Katyniu », in Dziennik du 21 février 2010

  • Jędrzej Bielecki, « Ambasada Rosji to zły adresat? », in Dziennik du 21 février 2010

  • Mariusz Janicki et Wiesław Wladyka, « Pokolenie PP », in Polityka du 1 mai 2010

  • Janina Paradowska, Interview avec professeur Mirosława Marody, "Worek z symbolami", in Polityka du 2 mai 2010

  • « Kolejne « za » i « przeciw » ws. Wawelu », le website de TVP info, le 15 avril 2010

  • Mariusz Janicki et Wiesław Wladyka, « To ta sama IV RP", in Polityka du 8 mai 2010

  • Mariusz Janicki et Wiesław Wladyka, « Pokolenie PP », in Polityka du 1 mai 2010

Source photo : President of Poland Lech Kaczynski died in air crash, par Catholic Church (England and Wales), sur Flickr