Le projet de quartier général militaire européen : un échec ?

Par Marion Soury | 18 octobre 2011

Pour citer cet article : Marion Soury, “Le projet de quartier général militaire européen : un échec ?”, Nouvelle Europe [en ligne], Mardi 18 octobre 2011, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1280, consulté le 09 août 2022

Encore embryonnaire, la politique européenne de défense ne dispose pas d’une capacité de planification commune. Pour y remédier, les pays du « triangle de Weimar » ont proposé de doter l’UE d'un quartier général opérationnel militaire, proposition rejetée par le Royaume-Uni. Un signal négatif pour les relations franco-britanniques et pour une future « Europe de la défense »?

Chronique d’un échec (presque) annoncé

Le projet de création d’un quartier général européen a été présenté dans un rapport de la Haute Représente Catherine Ashton lors d’une réunion des ministres des Affaires étrangères le 11 juillet 2011. Il a été initié par les pays du « triangle de Weimar » (France, Allemagne, Pologne) par le biais d’une lettre commune datant du 6 décembre 2010. Ce projet vise à mettre en place une structure permanente destinée à la planification des opérations de défense au niveau européen. En effet, le système actuel repose sur des centres décisionnaires basés dans cinq quartiers généraux nationaux (France, Royaume-Uni, Allemagne, Grèce, Italie), complété par une structure commune embryonnaire pour la PSDC (Politique de Sécurité et de Défense Commune) à Bruxelles.

Les déficiences pointées dans le rapport de Lady Ashton concernent notamment le manque de cohérence entre les niveaux politique et militaire, ainsi que la discontinuité entre commandement militaire ad hoc – tel que l’Eurocorps – et les structures de la PSDC basées à Bruxelles – tel que le Comité politique et de sécurité (COPS) qui bloquent l’émergence d’une véritable culture stratégique à l’échelon de l’UE. Sur ce point, le chef d’État-Major de l’UE, le général Håkan Syren, avance que « ce défaut (d’un QG opérationnel militaire) affecte notre capacité d’approche globale » et entraîne ainsi des retards conséquents dans le processus décisionnel.

Malgré ces limites évidentes, le Royaume-Uni a opposé son veto à ce projet lors du Conseil des ministres des Affaires Etrangères du 18 juillet, via son ministre des Affaires étrangères William Hague qui a affirmé : « Nous ne l’accepterons pas maintenant, nous ne l’accepterons pas à l’avenir ». Les Britanniques évoquent le risque de duplication avec les structures existantes de l’OTAN ainsi que l’argument financier (souvent décisif outre-Manche) pour justifier ce choix, qui, sans être une surprise, va à l’encontre de l’opinion des autres États Membres, en particulier les pays du triangle de Weimar dont la France, le partenaire décisif en ce qui concerne les questions de défense.

Royaume-Uni et France : les partenaires ennemis

Comment interpréter le refus britannique absolu d’un quartier général militaire européen ? C’est d’abord l’expression du traditionnel clivage entre « atlantisme » d’une part et « européanisme » d’autre part, une posture classiquement prônée par la France. Malgré le retour de la France dans le commandement intégré de l’OTAN en 2009, la stratégie française vise à favoriser la construction européenne, en particulier en matière de politique de sécurité et de défense, afin de renforcer sa position sur la scène internationale. Par contraste, le Royaume-Uni considère sa relation à l’OTAN et par conséquent aux États-Unis comme primordiale. Ceci peut expliquer la réticence persistante des représentants britanniques à la création d’un quartier général militaire européen.

Pourtant, la France et le Royaume-Uni sont les deux acteurs principaux dans le domaine de la politique de défense dans l’UE. Outre leurs importantes contributions budgétaires, ce sont des partenaires privilégiés qui ont eu un rôle historique dans la construction de la PSDC – une politique relancée en 1998 au Sommet franco-britannique de Saint-Malo. Le signe le plus récent de cette coopération est le Traité bilatéral de défense signé en novembre 2010.

Malgré cette relation dite « privilégiée », certaines tensions et incompréhensions persistent lorsque la question OTAN/UE émerge. En dépit de l’accord récent à l’ONU en faveur d’une intervention militaire en Libye, Londres a insisté pour que les opérations soient planifiées dans le cadre de l’OTAN. Et ce, alors que les Américains n’ont que peu participé aux opérations militaires et que le secrétaire d’État à la Défense a appelé à la responsabilité - morale et surtout financière - des Européens dans ce domaine.

« L’Europe de la défense » reste-elle possible ?

Que révèle ce désaccord entre les partenaires européens ? Est-ce réellement un frein pour le développement d’une véritable défense européenne ?

Si l’entente du couple franco-britannique pour les questions de sécurité et de défense apparaît indispensable, ce ne sont plus les seuls pays à compter. Il est possible d’envisager un poids grandissant du « triangle de Weimar » dans ce domaine, les Allemands et les Polonais faisant désormais preuve d’un atlantisme moins prononcé, les Américains soutenant d’ailleurs le projet de quartier général militaire européen. Le communiqué publié à l’issue de la réunion démontre une volonté d’avancer vers une politique de défense européenne en dépit des obstacles opposés par les responsables britanniques : « L’Allemagne, la France et la Pologne souhaitent une relance de l’Europe de la défense ».

Il reste néanmoins difficile d’avancer dans un domaine régalien où l’unanimité est la règle. C’est pourquoi la lettre des trois partenaires suggère à la Haute Représentante d’utiliser un autre mécanisme prévu dans le Traité de Lisbonne, tel que les coopérations structurées – afin de créer cette structure de quartier général. Ici c’est le rôle même de Lady Ashton qui est au centre des débats, dans la mesure où celle-ci tend généralement à ne pas froisser les responsables britanniques et cherche le plus souvent le compromis.

Conclusion

Le projet de quartier général militaire européen, ainsi que son échec récent, suggère d’une part que la coopération « privilégiée » entre la France et le Royaume-Uni, les deux principaux acteurs de la défense dans l’UE, n’est peut-être pas aussi constante qu’on pouvait l’imaginer depuis le rapprochement de la France de l’OTAN et la signature du Traité bilatéral franco-britannique de défense en 2010. D’autre part, la volonté affichée des pays du « Triangle de Weimar » à passer outre le veto britannique par le biais de la Haute Représentante révèle une attitude proactive qui peut laisser envisager un déblocage de la situation, malgré l’opposition claire des Britanniques.

Pour aller plus loin

Sur Nouvelle Europe

À lire

  • Déclaration des pays du Triangle de Weimar sur la PSDC (18 juillet 2011)
  • « EU to Create Military HQ Without Britain », theTrumpet.com, 12 septembre 2011,
  • PFLIMLIN, E.,« Londres a-t-il tué l'Europe de la défense ? », Fenêtre sur l’Europe, 19 juillet 2011.
  • « European HQ heads Sarkozy plan for greater military integration », The Guardian, 7 juin 2008
  • Blog Bruxelles 2 par Nicolas GROS-VERHEYDE :

-         « Pas de QG militaire européen : un échec personnel pour Cathy Ashton », 19 juillet 2011.

-         « Seul contre tous, Londres bloque l’idée d’un QG européen », 15 juillet 2011.

-         « Les deux options du rapport Ashton sur le QG européen », 19 juillet 2011.

-         « Sans QG militaire, un handicap opérationnel pour l’approche globale de l’UE », 23 septembre 2011.

Source photo : Ministry of Defence, par pixelhut, sur flickr