Le mur de la Rue Maticni

Par Véronique Antoinette | 2 novembre 2009

Pour citer cet article : Véronique Antoinette, “Le mur de la Rue Maticni”, Nouvelle Europe [en ligne], Lundi 2 novembre 2009, http://www.nouvelle-europe.eu/node/707, consulté le 11 août 2020

mur-maticni_x130.jpgOctobre 1999, à un mois de l'anniversaire des dix ans de la Chute du Mur de Berlin, la honte s’abat à nouveau sur l’Europe : un mur est construit au cœur d’une ville tchèque, Usti nad Labem, pour séparer les « Blancs » des Roms. Le mur est dénoncé, démonté à mains nues, puis officiellement détruit, mais un mur invisible entre Tchèques et Roms n’en reste pas moins toujours perceptible.

Retour sur l’arrivée des Roms en Bohème

Entre leur arrivée en Europe au milieu du Moyen-Age et le XVe siècle, les Roms n’ont pas subi de rejet, voire ils obtenaient aisément des privilèges de la part de la noblesse qui voyait en eux de bons artisans. En effet à cette époque, l’Europe est encore une mosaïque de peuples, la christianisation s’étend mais elle se heurte encore à des coutumes païennes voire à des menaces externes comme l’invasion tartare. Le XIVe siècle est même considéré comme le « siècle d'or des Roms en Europe ». Ainsi le 17 avril 1423, l’empereur romain germanique et roi tchèque Sigismond, leur accorda un sauf-conduit qu’ils emportèrent partout avec eux (d’où l’origine du terme « bohémiens » en français). Mais lorsqu’à la fin du Moyen-Age les peuples se fixent définitivement, les États se centralisent et les mœurs se fixent, le peuple rom est ouvertement rejeté. Nomades, entretenant leur différence culturelle (notamment linguistique), les Roms sont même victimes de persécutions tant de la part des souverains (par des textes légaux qui les chassent et les rendent hors la loi) tant des populations locales (les meurtres de Roms restent impunis pendant longtemps).

Sur le territoire de l’actuelle République tchèque, il faut attendre le XVIIIe siècle et le règne de Marie-Thérèse d’Autriche (1717-1780), impératrice du Saint-Empire romain germanique, roi de Hongrie et roi de Bohême, pour que les attitudes de persécutions laissent place à des « politiques d’assimilation ». Marie-Thérèse d’Autriche exige notamment la sédentarisation et la christianisation des Roms. Nombreux sont ceux qui ainsi améliorent leur situation et leur perception dans la société. Mais d’autres refusent de renoncer à leur culture en restant nomades et en se regroupant entre eux. Malheureusement cette sauvegarde culturelle s’est accompagnée d’un retard par rapport au reste de la population sédentaire : un retard au niveau de l’alphabétisation mais aussi un retard économique.

Le sommet de la persécution des Roms a bien entendu été atteint durant la Seconde Guerre mondiale. Considérés comme une race inférieure, ils ont été massivement déportés et exécutés par les nazis dans des camps de concentration et d’extermination comme Dachau et Auschwitz-Birkenau. Entre 50 000 et 220 000 Roms européens auraient ainsi péri entre 1939 et 1945. Sur le territoire tchèque, la population rom est passée de 8000 à 600 individus.

Avec l’arrivée du communisme, de nombreux Roms de l’Est de l’Europe (Roumanie ou des territoires orientaux de la Slovaquie) sont arrivés en Bohème et en Moravie, la population allemande ayant été déplacée alors que les usines avaient besoin de main d’œuvre. Là encore les autorités ont cherché à sédentariser la population rom, tout d’abord en leur apportant un travail ouvrier, puis à partir de 1958 en les obligeant à déclarer un domicile fixe. Les années du Communisme sont ambiguës pour les Roms : ils ne demandaient rien aux autorités sauf de vivre selon leurs propres traditions mais se voyaient tout de même aidés par l’Etat du fait de leur retard social. Ils profitaient donc d’aides financières sur lesquelles ils vivaient mais ils en payaient le prix en voyant leur culture se disloquer (interdiction du nomadisme, rupture des liens familiaux voire claniques…). Dans le même temps, ces aides sociales provoquaient chez les autres populations, notamment les Tchèques, un sentiment de jalousie voire de haine.

Après 1989, les Roms ont pu revenir à leur culture avec la reconnaissance du statut de minorité nationale, leur donnant droit à l’utilisation officielle et à l’éducation dans leur langue. De même, ce statut leur a fait bénéficier du droit de participation à la représentation des minorités. Ainsi aux élections tchécoslovaques de 1990, 11 députés roms issus du parti Initiative civique rom furent élus. Toutefois dans le même temps les Roms ont vu leurs avantages sociaux diminuer et leur rejet par la société tchèque s’est encore accentué.

Le mur de la Rue Maticni

On estime la population rom en République tchèque entre 250.000 à 300.000 personnes, principalement dans les grandes villes, notamment à Prague. Usti nad Labem est la neuvième ville du pays. La discorde entre Tchèques et Roms est survenue au milieu des années 1990, lorsque la municipalité a décidé de loger des personnes en difficulté  (majoritairement rom) dans deux immeubles de la ville. Les habitants ont alors commencé à se plaindre de ces voisins bruyants, rédigeant pétition sur pétition. Finalement en 1998 la municipalité a proposé d’élever un mur de 150m de long entre les immeubles et les pavillons.

La municipalité affirmait que cette décision n’avait aucune origine raciale. Toutefois le projet fit grand bruit tant dans le pays qu’à l’international. En septembre 2008 pour montrer que ce n’était qu’un mur antibruit, la municipalité a présenté un nouveau projet dans lequel le mur ferait 1,8m de hauteur et serait en céramique. Cependant ce projet n’obtint pas plus de soutien en dehors des habitants de la ville : Petr Uhl, délégué gouvernemental pour les droits de l'homme a non seulement accusé le Maire, Ladislav Hruška, de racisme, mais il a demandé au cabinet d’interdire la construction du mur. Le Président tchèque de l’époque, Vaclav Havel s’est lui-même rendu sur place pour tenter, en vain de trouver une solution. En mai 1999, le cabinet a effectivement interdit l’érection d’un tel mur, en laissant le pouvoir de sanction, en cas de transgression de la part de la municipalité, à la Chambre des députés.

Malgré tout, le 7 octobre 1999 la municipalité d’Usti nad Labem a commencé la construction du mur. Des Roms ont personnellement tenté de bloquer le projet, voire de démonter une partie du mur, sans réel effet. Le récit de ce nouveau mur de la honte, fini six jours plus tard, a fait le tour des média en République tchèque et dans le monde. Si toutefois le mur fut détruit officiellement six semaines après son érection, il est resté dans les mémoires comme le symbole, pour les associations de défense des droits des Roms en Europe, du perpétuel rejet dont fait l’objet cette population encore aujourd'hui. Le gouvernement tchèque, bien que s’étant opposé à la réalisation de ce mur, a été rappelé à l’ordre par la Commission européenne, puisque le pays était alors candidat à l’adhésion à l’Union européenne. Or les critères de Copenhague comprenaient une dimension démocratique au sein de laquelle la protection des minorité était importante. Dans son rapport de 2000, la Commission européenne s’est d’ailleurs affirmée « préoccupée par la quasi-inaction du gouvernement tchèque, en dépit du plan d’action et des institutions créées pour s’occuper du problème [d’intégration des Roms] ».

La « question rom » en République tchèque aujourd’hui

Le point de rupture principal entre les Roms et les autres peuples ne se situent pas sur la religion ,comme souvent ,car les Roms ont généralement adopté (et adapté) la religion dominante du territoire où ils se sont installés. En revanche, le rejet s’appuie essentiellement sur les différences culturelles. Il s’effectue sur les us et coutumes : le nomadisme face à la sédentarité, les réinterprétations de la religion et de ses rites face à ceux "centralisés", des valeurs claniques face à des valeurs individuelles ou nationales, une langue complètement différente face à une langue officielle (parfois entourée de dialectes).

Si le mur de la rue Maticni a été le symbole du rejet de la population tzigane par les habitants tchèques de la ville, sa destruction n’en est pas moins demeurée symbolique : un mur invisible demeure entre les deux peuples. Ce mur est tout d’abord économique. Les différences de niveaux de vie ne parviennent pas à se résorber car les Roms restent victimes de discriminations à l’embauche. Leur couleur de peau, leurs patronymes, leur accent les trahissent lorsqu’il s’agit de trouver un emploi. De plus une étude montre que « le salaire moyen des Roms exerçant une activité professionnelle dépasse à peine 40 % du salaire moyen dans l’économie tchèque ». De même ils ont des difficultés à trouver un logement décent, principalement du fait de la hausse des prix de l’immobilier. Lors de la chute du Communisme, le prix des logements sociaux a beaucoup augmenté et de plus la compétition entre les personnes défavorisées s’est intensifiée du fait de la paupérisation de la société lors du passage à l’économie de marché.

Le mur invisible entre Tchèques et Roms existe aussi dans le domaine politique. En effet si aux élections de 1990 le Parlement tchécoslovaque pouvait s’enorgueillir de 11 députés roms, aujourd’hui aucun siège n'est occupé par un Rom au Parlement national tchèque. Le parti Initiative civique rom reste cependant actif aux côtés de l'Union démocratique des Roms et de l'Association civique pour la culture et la presse roms. Les autres partis tchèques semblent laisser de côté le thème de l’intégration des Roms dans leurs programmes électoraux, comme niant l’existence d’un problème.

Enfin et surtout, le mur entre Roms et Tchèques est perceptible dans le domaine culturel et social. Selon un sondage mené en avril 2009 par le Centre de recherche expérimentale tchèque, 60% des Tchèques interrogés ont une opinion négative des Roms. Bien que ce pourcentage est en diminution par rapport aux années 1990 (73% des Tchèques affirmaient avoir une opinion négative sur les Roms en 1994), le sentiment de rejet n'en reste pas moins innacceptable pour ceux qui le subissent comme pour les instances internationales pour la protection des Droits de l'Homme. De nombreuses études sont menées sur la vie des Roms en République tchèque et notamment sur les discriminations qu’ils subissent et les attitudes de rejet de la part des Tchèques. En juillet 2009 a ainsi été publié le rapport d’une mission d’enquête canadienne, « Situation des Roms, le traitement qui leur est réservé et la possibilité de refuge intérieur » car le nombre de demandes d’asile de la part de Roms tchèques a considérablement augmenté ces dernières années. Ce rapport présentant les conditions de vie des Roms en République tchèque est assez accablant. Face à sa publication, le gouvernement a déclaré nécessaire une analyse sur la situation de la communauté rom dans le pays dont la charge sera attribuée au ministère en charge des Droits de l’homme et des Minorités.

La question des Roms, qu’elle se pose en République tchèque, en Italie, en Roumanie ou encore ailleurs en Europe (comme en France par exemple), reste encore aujourd’hui épineuse. On voudrait leur reconnaître à la fois le droit à l'égalité et à la fois le droit à la différence (= le droit des minorités), mais personne ne sait vraiment comment concilier dans la pratique ces deux droits (voir Anna Marchand, La protection des droits des tsiganes dans l'Europe d'aujourd'hui). Leur culture si différente de celles de leurs pays d’implantation dérange, et malgré la volonté affichée de l’Union européenne d’améliorer leur intégration et leurs conditions de vie, aucun Etat membre concerné n’a véritablement trouvé de solution. Il faut dire que peu ont réellement cherché car ce thème est politiquement peu porteur voire dans certains États ouvertement non apprécié par l’électorat. Les seuls partis à utiliser le thème général des Roms, sont les partis d’extrême droite qui, comme en République tchèque, sont réputés attiser la haine raciale, notamment contre les Roms.

 

La « question rom » est plus que toujours d’actualité en République tchèque aujourd’hui avec à la fois la décision du rapport du Ministère en charge des Droits de l’homme et des Minorités et à la fois la montée des extrêmes-droites dans le paysage politique du pays. Les responsables politiques tchèques ont « du pain sur la planche » car non seulement ils doivent résoudre cet épineux problème d’intégration politique, économique et sociale de cette population à la culture si différente, mais il auront aussi à convaincre leur propre population de mettre un terme à leur attitude de rejet envers les Roms.

Le mur-symbole de la rue Maticni est donc encore loin d’être définitivement détruit. Il est toujours présent dans les mentalités, entre les deux populations. Quant au mur réel de la rue Maticni il a été reconstruit… dans le zoo de la ville ! Cette fois il sert donc à séparer non pas des êtres humains entre eux, mais les êtres humains des animaux. La direction du zoo a ainsi pu faire rénover à moindre coût son mur d’enceinte, et ainsi profiter de visiteurs supplémentaires du fait de  la triste célébrité du mur !

 

 

Pour aller plus loin 

Sur Internet

À lire

  • Jean-Pierre Liégeois, Roms en Europe, Strasbourg, Editions du Conseil de l’Europe, 2007, 311p
  • Anna Marchand, La protection des droits des tsiganes dans l'Europe d'aujourd'hui, Paris, l'harmattan, 2001, 320p. 

À voir

  • « Etrangers de l’intérieur, au cœur des tsiganes de Bohème », film réalisé par Juliette Jourdan, produit par Mémoire Magnétique Productions, 2008 (52 min) 

Photo : Les manifestants face au mur de la rue Maticni (flickr)

 

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