Le Marché Commun vu par Pierre Mendès France

Par Zbigniew Truchlewski | 16 mars 2007

Pour citer cet article : Zbigniew Truchlewski, “Le Marché Commun vu par Pierre Mendès France”, Nouvelle Europe [en ligne], Vendredi 16 mars 2007, http://www.nouvelle-europe.eu/node/137, consulté le 06 décembre 2022

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On ne peut douter de ce que Pierre Mendès France fut un européen convaincu : en témoignent ses nombreux travaux sur la construction organique de l’Europe à laquelle il était fortement attaché. D’autre part, son approche pragmatique du  pouvoir et de l’action publique le rendent proche de la démarche européenne des débuts, où la volonté de paix cohabitait avec une conception concrète des questions européennes. Or, Mendès France était opposé au Marché Commun et à son édification comme pierre angulaire de la construction européenne. Pourquoi ?

République et Parti Radical

Pour comprendre la position de Mendès France, qui n’est pas sans illustrer une partie de l’opinion française de l’époque quant au Marché Commun, il faut tout d’abord avoir un bref aperçu de son parcours et des influences qui ont été les siennes. Il retire deux choses importantes de son éducation laïque : les valeurs de solidarité et de justice. Il effectue par ailleurs un parcours emblématique de la Troisième République, c’est-à-dire celui de la promotion par l’école. Bachelier à quinze ans, diplômé de l’Ecole Libre des Sciences Politiques à dix-huit ans, docteur en droit trois ans plus tard puis avocat, il est non seulement marqué par des valeurs comme celles de l’école républicaine et laïque, mais aussi par celles de la démocratie. Il considère cette dernière comme le fondement de tout base harmonieuse de la société ce qui, joint à sa passion de la République, le conduisit à un jacobinisme farouche, méfiant de toutes les formes d’internationalisme.

Son entrée en politique se fait par la porte du Parti Radical : c’est là que le mènent tout naturellement ses pas d’homme proche de la République, ainsi que son réalisme prudent. C’était aussi affirmer son l’adhésion à la démocratie à travers la participation à un parti qui rejetait les extrêmes (de droite comme de gauche : le Parti Radical combat dès ses débuts – 1901 – les monarchistes, les cléricaux et l’Eglise, de même qu’il est hostile aux opportunistes et aux Socialistes dès lors que ceux-ci remettent en cause le capitalisme que le radicalisme ne voulait limiter que par des « filets protecteurs »). Cette entrée au Parti Radical correspondait aussi le mieux à l’engagement maçonnique de Pierre Mendès France.

Démocratie et parlementarisme

C’est dans son activité politique que le Parlement prend, à ses yeux, toute son importance : institution cruciale de la démocratie, ses représentants doivent être, pour Mendès France, élus au scrutin uninominal à deux tours puisque cela les rend proches de leurs électeurs et de leurs préoccupations quotidiennes. Spécialiste des questions économiques à la Chambre, il considère que celle-ci est la pierre angulaire de la vie politique, toute tentative de déposséder celle-ci de ses prérogatives étant pour lui une atteinte à la démocratie : de fait, pour lui République et parlementarisme étaient fortement liés.

Il mit en œuvre sa pensée politique lors de son bref passage à la présidence du Conseil en 1954 : une fois les pouvoirs spéciaux accordés par le Parlement, il exposa les grandes lignes de sa politique économique, à laquelle l’expansion, l’abaissement des coûts de production et le lancement d’un vaste plan de modernisation étaient inhérents. Il appliquait ainsi ses convictions keynésiennes que les conservateurs contestaient puisqu’ils craignaient l’intervention des pouvoirs publics dans l’économie.

La conception mendésiste de l’Europe

De ces quelques traits on peut déduire que la position de Mendès France n’était pas hostile à l’Europe se faisant en tant que telle ; bien plutôt s’opposait-il à une certaine conception du Marché Commun. Car Mendès France avait une idée précise de l’Europe.

Homme de gauche, il était favorable à une Europe sociale que garantiraient des Etats dirigistes (position que confortait son keynésianisme). Modernisateur convaincu, l’Etat devait endosser pour lui le rôle d’arbitre et de pilote en matière économique. Député, il se prononçait en faveur d’une Europe démocratique où le pouvoir serait responsable devant ses citoyens – idée héritée du radicalisme de la Troisième République. Soldat de la Deuxième Guerre Mondiale, il concevait aisément une Europe élargie où la Grande Bretagne – où il a passé une partie de la guerre – aurait toute sa place, rempart antitotalitaire qu’elle était.

A ces bases qui fondent sa position s’ajoutent les craintes face à l’intégration économique européenne, propres d’ailleurs à certaines parties de la société contemporaine de Pierre Mendès France : celles de l’administration (trouver un équilibre entre protectionnisme et supranationalisme), celles du monde syndical (en faveur des avantages sociaux acquis par les Français), l’élite industrielle (qui souhaite aborder la concurrence du Marché Commun à armes égales, c’est-à-dire sans coûts de production trop élevés – ce qui n’était pas le cas à l’époque). Le cœur de sa position sur l’Europe et le Marché Commun était avant tout de s’y préparer et d’égaliser les conditions de la concurrence avant de s’y lancer.

D’où son scepticisme relatif lors des négociations du Marché Commun. Position que Robert Marjolin critiquait pour « son esprit de système, son dirigisme et son planisme intransigeants, une conception de la vie économique centrée sur l’hexagone, à un moment où précisément les cadres nationaux implosaient » (voir ses Mémoires). Mais si Mendès France a voté contre la ratification du Traité de Rome (et donc du Marché Commun) c’est qu’il y voyait « un libéralisme classique du XIXème », la mainmise d’une « technocratie internationale », dont il avait du mal à voir devant qui elle était responsable, ce qui le faisait conclure à une « abdication de la démocratie ».

Critique du Marché Commun

On retrouve ici la logique de son discours du 18 janvier 1957 à l’Assemblée Nationale : il s’y oppose au « libéralisme classique du XIXème , selon lequel la concurrence pure et simple règle tous les problèmes » et qui « n’assurera pas le triomphe de celui qui a intrinsèquement la meilleure productivité, mais de ceux qui détiennent les matières premières ou les produits nécessaires aux autres, des moyens financiers importants, des productions concentrées et intégrées verticalement, de vastes réseaux commerciaux et de transport, de ceux aussi qui ont les moindres charges sociales, militaire et autres ».

Se superposent à ces problèmes économiques les questions démocratiques : « ce ne doit pas être avec un sentiment de méfiance en soit, d’impuissance à se réformer soi-même, avec l’idée de se faire imposer par des contraintes extérieures, par une autorité supranationale, des réformes que nous n’aurions pas eu le courage de promouvoir nous-mêmes ». Il mentionnait là ce qu’il appelait « l’abdication de la démocratie », c’est-à-dire la délégation des pouvoirs à une autorité supérieure et extérieure qui exercerait des pouvoirs politiques au nom d’une compétence technique et d’une saine économie. Cette autorité extérieure pourrait alors dicter les politiques monétaires ainsi que budgétaires, et, partant, les politiques sociales.

On voit dès lors les ressorts de la position de Mendès France, qui fut celle aussi d’une partie de l’opinion française : on explique ainsi que l’on puisse être pour l’Europe tout en rejetant un aspect de la construction européenne. Mais, du même coup, on met également en lumière la continuité de l’opinion française durant les cinquante années de l’intégration européenne : n’y a-t-il pas une ressemblance frappante entres les thèmes défendus par Pierre Mendès France et ceux que les partisans du non aux référendums de Maastricht et sur le TCE mettaient en avant ?

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Jean Lacouture, Pierre Mendès France, Seuil, 1981.
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Bernard Bruneteau, Histoire de la Construction Européenne, Armand Colin, 1997