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Le Malade imaginaire

RĂ©daction Bruxelles Par Claire DilĂ© — Jeudi 12 septembre 2013 | Tags : Ă©lections, Citoyens
Le Malade imaginaire

Dans moins d'un an les citoyens européens pourront à nouveau se prononcer sur la composition de leur Parlement à l'occasion d'élections d'une toute nouvelle mouture, puisque, pour la première fois, leur vote permettra indirectement d'élire le président de la Commission européenne. Celui-ci sera en effet issu du groupe politique ayant obtenu la majorité des suffrages.

Pourtant, empêtrés dans bientôt cinq ans de crise économique, sensibles aux sirènes du populisme et de l'euroscepticisme, les citoyens de l'Union font montre d'une certaine désillusion à l'égard de leurs dirigeants et du projet européen.

A l'inverse, "Bruxelles", tel que qualifient les médias français l'ensemble institutionnel de la prise de décision européenne, progresse pas à pas vers la concrétisation de mesures "anticrises" sans trop se préoccuper de ce que peuvent bien penser les opinions européennes ni ce qu'elles exprimeront dans leurs bulletins de vote l'été prochain. Tout cela sous couvert du mal nécessaire de la cure d'austérité. 

Le profond et surprenant décalage entre la technocratie européenne et ses citoyens a déjà fait couler beaucoup d’encre. De plus, en pleine période de crise il est de bon temps de se demander de quoi l'Europe souffre-t-elle ? L'Union européenne serait "l'homme malade de l'Europe" comme le pense le Pew Center[1]. D'autres voient une crise politique, voire culturelle, au-delà de la débandade économique.

Sans avoir la prétention d'expliquer les raisons du désamour européen, l'analyse qui suit  soulève certains aspects symptomatiques de l'éloignement entre les peuples de l'Union et leurs dirigeants, propose un diagnostic et envisage quelques remèdes aux maux de l'Europe.  

L'Europe souffre-t-elle du syndrome d'Asperger ?  

Le syndrome d'Asperger, nom scientifique de l'autisme, décrit avec beaucoup de justesse la (non)-relation entre les dirigeants et leurs citoyens.  

En réalité, le monde des affaires européennes à Bruxelles a progressivement pris conscience d'évoluer dans une "bulle", certes en contact avec ses industries ou lobbies qui, bien leur en a pris, ont ouvert un bureau rue Belliard ou rue des Arts, mais demeurant fort lointaines pour une bonne partie d'autres professionnels ou de citoyens pour qui l'Union européenne reste une énigme institutionnelle qui décrète la circonférence de la tomate ou le seuil de pollution sonore acceptable en ville. Et pourtant loin s'en faut.

L'hypothèse est que cette incompréhension est avant tout due à un manque de communication.

D'après le centre de recherche de l'institut Pasteur à Paris[2], l'autisme se détermine selon trois principaux symptômes : des troubles des interactions sociales, des troubles de la communication verbale et des gestes répétitifs et stéréotypés. 

Examinons donc le patient :

José Manuel Barroso, tout comme Romano Prodi avant lui, furent des hommes politiques de premier plan dans leur pays avant d'avoir été désignés Président de la Commission européenne - respectivement Premier ministre du Portugal et président du Conseil italien. Et pourtant a-t-on déjà vu l'un ou l'autre aller à la rencontre des Européens, comme un Président irait à la rencontre des citoyens qui l'ont élu ? Non. Le Président de la Commission se conduit en réalité davantage en "super-ambassadeur" qu'en Président des Européens. 

Trouble des interactions sociales confirmé.

Quant aux troubles de la communication, il suffit de se remémorer le sommet du G20 de Cannes en 2011 au cours duquel monsieur Barroso - président de la Commission et monsieur Van Rompuy - président du Conseil européen - ont tenu une conférence de presse conjointe au nom de l'UE (et aux côtés des chefs d'Etats des pays européens membres du G20, qui sont donc doublement représentés). Cette excentricité de la représentation diplomatique trouve son explication dans les traités, qui donnent compétence aux deux institutions pour ce type de sommet, au vu des sujets abordés qui relèvent de l'une ou de l'autre.  Mais passée la dimension juridique, sur le plan pratique il n’est pas aisé pour deux chefs d'Etat, qui est plus est à la tête de deux institutions distinctes de faire pensée commune le temps d’une conférence de presse. Malgré toute leur bonne volonté, le parterre des journalistes qui assistait à la conférence a eu l'occasion de noter que la confusion était inévitable.

La remise du prix Nobel de la paix aux mains des présidents des trois institutions - Parlement, Conseil et Commission - vient confirmer ce manque de visibilité dans la représentation de l'Union européenne.  

Communication, donc, non facilitée.

Mais ce qui frappe sans doute le plus c'est la déconnection entre les dirigeants européens et les citoyens de l'Union. L'éditorialiste du Financial Times Wolfgang Munchau[3] estime que la "bulle européenne" - l'ensemble des lobbyistes, universitaires, journalistes et  fonctionnaires  qui vivent à Bruxelles et travaillent dans les affaires européennes - s'autosatisfait des progrès de la construction européenne, sans s'interroger ni sur les défis à relever ni sur le cap à suivre.

Selon Munchau, les professionnels des affaires européennes, accaparés par les luttes interinstitutionnelles - le Conseil vs. la Commission vs. le Parlement vs. le Conseil - et emprisonnés dans le cadre  technique et juridique de leurs dossiers sont incapables de prendre des décisions ambitieuses.  

Bridés par les arcanes de la technocratie européenne, ils ne peuvent répondre à une crise dont la solution n'est pas (encore) inscrite dans les traités. Ils se bornent donc à répéter que l'Union bancaire, le filet de sauvetage contre les dettes souveraines : on n'aurait jamais cru l'UE capable de faire cela il y a quelques années. A cela il est possible d’ajouter une certaine frénésie de l’élargissement, et une obsession du contrôle du déficit public, sur la base de critères qui ne sont pas toujours mis à l’épreuve de la critique. 

Le troisième symptôme des actions stéréotypées et obsessionnelles semble être ici manifeste. 

L'autisme demeure une maladie des troubles communicationnels dont la complexité n'a pas encore été totalement appréhendée. Ainsi,  notre diagnostic pour l'UE s'arrêtera aux symptômes de base.

Autre chose cependant mérite d'être ajoutée. Sans que cela n'ait réellement été démontré, la plupart des sujets souffrant d'autisme sont brillants et dotés d'une grande capacité de concentration.  Pour poursuivre la comparaison avec l'UE, il est clair que des fonctionnaires techniciens de haut vol jusqu'aux stagiaires bardés de diplômes et  pluri-linguistes, on a bien affaire à une véritable élite intellectuelle et cosmopolite. Qui plus est, il est courant que les normes élaborées à Bruxelles influencent les enceintes internationales. En matière par exemple de réglementation financière, de règles de concurrence, d’instruments commerciaux ou de législation environnementale[4].

L'intelligence et le savoir sont là ; seule manque la courroie de transmission. D'où notre parallèle avec l'autisme.

Le Malade imaginaire

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