Le leadership américain et l’OTAN : quelle place pour l’Europe ?

Par Thomas Joassin | 6 novembre 2012

Pour citer cet article : Thomas Joassin, “Le leadership américain et l’OTAN : quelle place pour l’Europe ?”, Nouvelle Europe [en ligne], Mardi 6 novembre 2012, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1578, consulté le 03 février 2023

 La culture militariste américaine, malgré les nuances visibles entre les deux candidats, poursuit sa quête « millénaire » de promotion de la paix et de la démocratie dans le monde, stratégie politique que la situation économique du pays semble avoir renforcée. L’Europe a des difficultés à trouver sa place, alors que sa voix trouverait un écho non négligeable sur la scène internationale.

 L’horizon de la défense américaine

Les discours de campagne du président américain, en relatant la capture d’Oussama Ben Laden et l’intervention libyenne en compagnie des forces de l’OTAN, ont eu bien de la peine à dissimuler ce que le staff du candidat démocrate considère comme une des réussites majeures des quatre années au pouvoir d’Obama : la politique de défense. Même l’Afghanistan ne semblait pas ternir l’élégant portrait du bilan militaire américain.

Si le désengagement progressif des troupes en Afghanistan semble compliqué, Obama a insisté durant cette campagne sur  l’évolution « positive » de la situation dans cette partie du globe. Pourtant, la présence militaire sur le sol afghan est de moins en moins populaire, et la réduction globale des dépenses fédérale apparait comme une nécessité. Les coupes dans le budget de la défense ne faisant pas exception, il a donc fait de la diminution des dépenses militaires une priorité. Le nombre de 180 000 troupes américaines en Iraq et en Afghanistan en 2009 aurait diminué de moitié en 2012. En Afghanistan, l’objectif est de redonner progressivement le pouvoir au peuple Afghan, tout en maintenant et développant des relations de coopération et de confiance avec les pays voisins, notamment le Pakistan.

Pour le candidat Mitt Romney, il est urgent de remédier au manque de leadership des Etats-Unis sur la scène internationale, dont il porte Obama pour le principal responsable. Son discours, aux relents d’impérialisme, semble vouloir renouer avec « l’histoire de l’Amérique », celle d’un leadership fort et conquérant. Le candidat républicain considère que la dette publique ne peut pas être un obstacle au leadership américain, qui serait toujours, pour une majorité de personnes dans le monde, « le plus bel espoir de l’humanité ». En décembre 2011, il parlait donc de 100 000 troupes supplémentaires et regrettait, en évoquant l’OTAN, l’attitude d’une majorité des Etats européens, dont le free riding priverait l’Alliance de ressources financières considérables.

L’OTAN en 2012 : quel bilan ?

Alors que la remise en question de l’Alliance, fondée pour contrer l’influence de l’Union Soviétique, est toujours à l’ordre du jour, force est de constater que l’OTAN reste un enjeu majeur pour la politique de défense américaine. Sans la campagne Libyenne, l’intervention en Afghanistan aurait pu être considérée comme la fin d’un certain « messianisme occidental », selon l’expression du général Vincent Desportes, mais l’OTAN est sortie renforcée de la Libye, et aurait retrouvé selon les commentateurs une légitimité qui lui faisait défaut depuis la fin de l’affrontement Est-Ouest. La campagne en Libye, en mettant en lumière l’inorganisation et l’absence de politique stratégique commune en Europe, a d’ailleurs confirmé le leadership écrasant des américains.

Le clivage entre Etats européens ne date pas de l’intervention libyenne, et se manifeste notamment au sein de l’organisation sur la question du nucléaire. Les partisans du désarmement (l’Allemagne, les Pays-Bas et la Belgique) s’opposent aux « Etats nucléaires », le Royaume-Uni et la France. Ces divergences se manifestent principalement à travers le débat sur la  création d’un système de défense antimissile de l’Alliance. Les pays européens, en acceptant le déploiement d’un tel système au dessus du Vieux Continent, seront sous un commandement unique, celui de l’OTAN et des Etats-Unis : une sorte de « protectorat américain », écrirait de Gaulle, qui marginalisera inéluctablement la dissuasion nucléaire des pays européens concernés, au profit des puissances non-nucléaires (Allemagne).

L’évolution des priorités stratégiques américaines

L’Alliance fut créée après la seconde guerre mondiale (1949) afin d’éviter que l’Union Soviétique ne succombe à la tentation d’envahir l’Europe. Avec la fin du pacte de Varsovie et la chute du mur de Berlin, l’organisation aurait du se dissoudre d’elle-même, mais les priorités américaines et la culture militaire de Washington n’avaient pas pour autant évolué. Aujourd’hui, à l’aube de l’élection présidentielle, seuls les caps géopolitiques ont semblé se déplacer, alors que la zone Asie-Pacifique prend de l’importance. Le discours de Romney au Virginia Military State Institute, le 8 octobre 2012, est à cet égard révélateur de ce militarisme américain qui semble encore persuadé de sa vocation millénaire à construire la paix dans le monde,  et à guider l’avènement de la démocratie.

Le contexte économique, et la crise, ont aussi leur part de responsabilité dans la volonté de maintien d’un fort leadership militaire. Cette présence importante sur la scène internationale, qui se manifeste par une multiplication des bases à l’étranger, compense la perte progressive de leur statut de superpuissance économique. Même si le président Obama prévoit  de diminuer les dépenses militaires, il admet discrètement, dans la tradition militariste américaine, que le budget alloué à la dépense restera plus important que celui de la fin de l’administration Bush, et que le monde attend des Etats-Unis qu’ils prennent leurs responsabilités. Alors que le manque d’autonomie de l’Europe pendant l’intervention libyenne fut manifeste, le président semble assumer l’évolution des priorités stratégiques américaines, et assure que l’occupation militaire de la zone Asie-Pacifique ne sera pas sujette aux coupes budgétaires.

Quel leadership pour l’Europe ?

L’OTAN est au service des américains, et les évolutions du dispositif de l’Alliance sont décidées à Washington. Le manque d’indépendance de la Grande Bretagne vis-à-vis des Etats-Unis empêche Londres d’agir comme une force majeure de la sécurité européenne, et les britannique ne semblent plus vraiment croire en une défense européenne commune. La France, puissance nucléaire, pourrait prétendre à se doter de moyens autonomes, et l’idée d’une véritable défense européenne, indépendante de Washington, ne parait pourtant pas aujourd’hui incongrue. L’Union Européenne dispose d’une population plus nombreuse que les Etats-Unis (500m et 310m respectivement), possède un PIB plus élevé, et sa participation au commerce internationale est plus importante. Le déclin de l’Ouest est apparent, et les américains auraient aussi à gagner à pouvoir s’allier à une Europe puissante sur le plan militaire, et pas seulement à un partenaire godillant.

Pour qu’une véritable union de l’Ouest émerge, avec l’Europe et les Etats-Unis traités sur un pied d’égalité,  l’UE doit faire les efforts nécessaires pour devenir indépendante, et cela passe par une aire militaire cohérente, avec une stratégie commune, et une voix qui porte sur la scène internationale. En restant cantonné au rôle de simple spectateur, comme ce fut le cas en Afghanistan, dans cette « guerre américaine » (encore un bon mot du général Desportes), l’Europe n’a pas pu être associé à des décisions cruciales, et il est admis qu’il manque cruellement au monde et à son équilibre une parole européenne qui pèse lors des enjeux importants.

Pour aller plus loin

Sur Nouvelle Europe

A lire

  • Balladur, E. For a Union of the West, Stanford, Hoover Institution Press, 2009
  • Verluise, P. Géopolitique de l’Europe, Paris, Ellipses, 2005

Sur internet

 

Source Photo: Office of Prime Minister, Norway