"Le Kosovo est une société multiculturelle", Muhamedin Kullashi (Deuxième Partie de l'entretien avec son Excellence l'Ambassadeur de la République du Kosovo auprès de la République française)

Par Anaïs Delbarre | 12 décembre 2012

Pour citer cet article : Anaïs Delbarre, “"Le Kosovo est une société multiculturelle", Muhamedin Kullashi (Deuxième Partie de l'entretien avec son Excellence l'Ambassadeur de la République du Kosovo auprès de la République française)”, Nouvelle Europe [en ligne], Mercredi 12 décembre 2012, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1589, consulté le 17 septembre 2019

Nouvelle Europe propose à ses lecteurs la seconde partie de l'entretien réalisé le 15 octobre dernier avec Son Excellence Monsieur Muhamedin Kullashi, Ambassadeur de la République du Kosovo à Paris.

Nouvelle Europe: Le taux de chômage s'élève à 45% dans votre pays qui compte 1.8 million d’habitants. Quelles propositions votre gouvernement propose-t-il de mettre en œuvre pour redresser cette situation ?

Muhamedin Kullashi: Le Kosovo s’étale sur 10 000 km2 et possède environ 2 millions d'habitants. Sa population est  très jeune: 50% de la population a en dessous de 27 ans! C’est la population la plus jeune en Europe. Ce phénomène démographique est très différent des pays voisins comme la Croatie, la Serbie ou la Macédoine. C’est aussi un atout économique indéniable pour le Kosovo. Depuis l'indépendance, des programmes de développement ont créé de l'emploi: il y a plus d'emplois qu'avant la proclamation de l'indépendance. 60 000 personnes environ travaillent dans le service public et notamment beaucoup de jeunes, employés dans la nouvelle administration publique. Il y aussi du travail dans le domaine de la construction. Ceux qui se rendent au Kosovo de temps en temps peuvent s'en rendre compte: il y a énormément de nouvelles constructions. Les domaines qui devraient créer le plus d'emplois dans notre pays sont l'agriculture, le tourisme et nos ressources minières. Tout le territoire est en effet couvert de lignite (le lignite est un charbon composé de carbone à 75% au maximum. Il sert à produire du chauffage et de l'électricité). Cela représente un atout économique majeur pour le Kosovo. Il y a également de grandes quantités de zinc. En outre, notre terre agricole est très fertile, même si nous n’avons pas assez d'investissements dans ce domaine. Ainsi, nous importons beaucoup de denrées alimentaires, de la Serbie notamment.

Un des défis majeurs du Kosovo est de parvenir à attirer des investisseurs étrangers. Nous avons besoin d'investissements internes et externes pour créer de l'emploi. Nous aimerions une plus grande présence de la France au Kosovo. La population, très jeune, ne cherche qu'à travailler et pour un coût moindre, comparé aux critères de la région. Il ne faut pas oublier que nous sommes le seul pays de la région qui utilise l'euro, selon des accords informels. Cela évite les coûts liés au taux de change. Les sociétés qui investissent sont gagnantes car l'impôt sur les sociétés y est très faible, réduit de 20% à 10%. C’est un avantage fiscal qu’il ne faut pas oublier. Les entreprises étrangères qui s'implantent au Kosovo peuvent retirer leur capital à tout moment, ce qui n'est pas le cas dans les autres pays de la région. Cette fiscalité souple et flexible a été mise en œuvre en concertation avec les Européens afin d'aider notre pays.

Une grande partie de nos jeunes a déjà travaillé en Occident; parfois 4 ou 5 ans en Suède, en Allemagne, en Belgique et dans d'autres Etats encore. Ils ont dû rentrer faute de papiers pour rester. C'est une expérience courante depuis les années soixante à l'intérieur des Etats de l'ex-Yougoslavie. Ce sont des jeunes qui ont une solide formation et qui ont appris de l’Occident. 

Les conditions sont donc favorables à une réduction du chômage. Le Kosovo n'est pas loin de l'Occident. Au Portugal, j’ai observé un fort intérêt pour le Kosovo chez de potentiels investisseurs. Le tourisme pourrait être l'une de nos forces: en ex-Yougoslavie, beaucoup de touristes français venaient pour leurs vacances et passaient par la Macédoine, le Kosovo, le Monténégro, la Dalmatie, la Bosnie, etc. En raison des guerres dans la région, on a évidemment constaté une forte diminution du tourisme. Il s'agit pour nous de vous faire venir au Kosovo et voyager à travers tous ces pays. Pour les tours opérateurs, ce tourisme peut constituer une ressource importante.

Nouvelle Europe: Au mois d’août dernier, Ali Podrimja, personnage considéré comme le plus grand poète kosovar contemporain, était retrouvé sans vie dans le Sud de la France à Lodève. Pouvez-vous nous parler de son œuvre et de ce qu’elle symbolise dans votre pays ?

Muhamedin Kullashi: Je rentrais de vacances quand j'ai appris la nouvelle. Ali Podrimja s’est éteint en France pendant une conférence intitulée "Les Voix de la Méditerrannée", juste après une table ronde qui lui était consacrée. Son corps a été retrouvé sans vie au sommet d’une colline, entouré de fleurs.

Je connaissais Ali depuis plus de 30 ans. C'est un grand poète, d'un talent remarquable et original. C’est le poète de langue albanaise le plus traduit dans le monde: une vingtaine de langues, dont le français aux éditions du Cheyne. Il est présent dans les anthologies européennes de la poésie. Il était né en 1942 aux confins de l’Albanie et du Kosovo et a commencé à écrire à l’âge de 16 ans. On le considère comme le plus grand poète contemporain de langue albanaise.

En France, le meilleur traducteur d’Ali Podrimja est Alexandre Zotos, professeur de littérature française, agrégé de lettres classiques et diplômé de langues et civilisations balkaniques. Il  avait organisé, avec l’Ambassade du Kosovo, une soirée de commémoration au théâtre Comédie de la République à Paris en juillet dernier. Nous avons pu goûter la lecture de plusieurs poésies d’Ali Podrimja, en français et en albanais, par les comédiens Simon Pitaqaj et Arben Bajraktari vivant depuis quelques années en France. Zotos nous a décrit les détails de ce qui s'était passé et il en a déduit que cette mort avait été choisie par le poète. Il n’avait rien bu, ni rien mangé depuis déjà plusieurs jours. Ce n’est pas une mort violente, on pourrait la qualifier de "naturelle".

Ali avait beaucoup souffert de la mort de son fils de 8 ans, victime d'un cancer, et ses meilleures poésies ont été, en quelque sorte, "provoquées" par ce décès. Son plus beau recueil de poésie, intitulé Lum Lumi en hommage à son fils Lumi et édité en 1982 à Pristina, revient sur les conséquences de cette mort.

Il était également éditeur et a publié nombre d'ouvrages d'auteurs européens, notamment français. Il traduisait des poèmes en albanais, a écrit des critiques littéraires, a participé à la vie politique de son pays à travers des débats. C’est un homme qui a voyagé dans toute l’Europe. Il se rendait également à Belgrade pour des débats politiques et culturels, bien qu'il n'ait pas eu de vocation politique particulière.

Nouvelle Europe: Le Kosovo est une société multiculturelle. Ainsi, possède votre pays des œuvres et des artistes très variés. C’est notamment le cas de la famille Mehmeti (d’origine Rrom). Comment le Kosovo essaie-t-il de promouvoir son réservoir d’artistes ?

Muhamedin Kullashi: Le Kosovo est une société multiculturelle. La pratique politique de la deuxième Yougoslavie (la République fédérative socialiste de Yougoslavie, de 1948 à 1992) a rendu possible l'usage de plusieurs langues dans la vie publique et quotidienne des Kosovars: albanais, serbe, rom et turc. A la télévision, on présentait des programmes en 4 ou 5 langues! Elles étaient présentes dans la vie culturelle également grâce à la publication de revues bilingues en droit et en économie. J'ai dirigé pendant cinq ans une revue philosophique. Les articles de collègues de Belgrade ou Ljubljana, par exemple, étaient aussi publiés en albanais et cette pratique de traduction n’a jamais posé problème. Certains demandaient même à être traduits en serbe. Il y avait une communication intense entre les communautés de Yougoslavie à ce moment là. Cet aspect là n'est pas très connu; quand on pense à l'ex-Yougoslavie on revient toujours sur le conflit entre Serbes et Albanais mais avant cela, la communication n’était pas aussi mauvaise qu’on le prétend. Durant certaines périodes que j'ai vécues, il n'y avait pas de conflit. A l'université où j'enseignais, on remarquait un souci d’équilibre. On observait des professeurs à la fois serbes et albanais, les dirigeants d'université provenaient des deux communautés. Selon les mandats, si le Président de l'université était albanais, il y avait une alternance automatique au mandat suivant. Ce n'était pas une loi mais un sens politique. La question était sensible et il fallait la traiter avec tact et chercher le consensus.

Aujourd'hui, on remarque une continuité de ce multiculturalisme. Les mêmes langues sont présentes à la télévision, tout comme les traductions, pour ne léser aucune communauté. Le souci de l'équilibre et d'harmonie n'a pas disparu.

Au Kosovo, la langue serbe est la deuxième langue officielle. Tous les documents que je reçois, et qui sont produits par les différents Ministères kosovars, sont obligatoirement traduits en serbe. Je suis polyglotte: je ne connais non pas une, mais toutes ces langues. Ce multiculturalisme représente une expérience politique à part entière. Cette coexistence diversifiée, culturelle et linguistique, est aujourd'hui une bonne base entre les communautés croates, serbes, macédoniennes, monténégrines et kosovares. Et elle a commencé au sein de la seconde Yougoslavie. Ce n'est pas faire l'apologie de la Yougoslavie que de constater objectivement que la communication était un domaine qui fonctionnait bien. Il s'agit de faits, on ne peut pas m'accuser de nostalgie.

Il serait d’ailleurs souhaitable que cela se développe. Pour cela, il faudrait que nous ayons de meilleures relations avec la Serbie.

Nouvelle Europe: Pour conclure, pouvez-vous nous présenter les grands défis futurs de votre pays?

Muhamedin Kullashi: Ce n'est pas une chose facile! Sur le plan politique et régional, tout d'abord, le problème est notre relation avec la Serbie. Mais nous avons espoir que ces relations s'améliorent grâce, notamment, à l'aide précieuse de l'Union européenne qui souhaite normaliser nos relations. Il y a un dialogue en ce sens à Bruxelles et nous espérons que ce processus aboutira dans un futur proche à une reconnaissance réciproque. Au plus haut niveau de l’Etat en Serbie, aucune reconnaissance ne semble possible. Mais, dans la société civile serbe, des associations écrivent sur le Kosovo et souhaitent que leur pays nous reconnaisse. Cette reconnaissance est une condition pour que nous devenions vraiment Européens mais aussi pour que la Serbie puisse se désempêtrer de ce passé qu’elle persiste à nier.

Pour des raisons tactiques, il est important pour la Serbie de ne pas nous reconnaître : en effet, celle-ci peut en jouer, en acceptant de faire des concessions avec nous pour mieux formuler des demandes auprès des Occidentaux. Malheureusement, la question du Kosovo reste un outil stratégique pour la Serbie et cela complique la situation. C'est une obstination. Nous espérons un peu de réalisme car la Serbie et le Kosovo ont un intérêt commun: entrer dans l'Union européenne. Milosevic a exploité le mythe du Kosovo jusqu'au bout. Il est temps de s'en défaire car c'est un déni de réalité.

EULEX et les autorités du Kosovo mènent un travail commun: la lutte contre la corruption et le crime organisé. Au Kosovo de nombreuses poursuites judiciaires et condamnations pour ce type de faits ont été décidées ces dernières années. Par exemple, quatre anciens ministres kosovars sont, depuis quelques mois, poursuivis pour corruption, tout comme plusieurs maires. Il y a trop de procès en cours pour un si petit pays mais nous y travaillons. L’attitude de l'opinion publique est très positive vis-à-vis de cette lutte: c’est un combat très utile pour le Kosovo, qui reste un pays fragile. L'opinion publique, dans la sa grande majorité, n'est pas opposée à ce qu'EULEX reste sur le territoire du Kosovo. La KFOR figure également au top des institutions les plus respectées, à la fois par les Serbes et les Albanais du Kosovo. La sécurité passe avant tout. Dans toutes les étapes menées par la KFOR et dans toutes ses opérations, il y a eu consultation des autorités kosovares. Cet immense travail se fait en coopération.

Parmi les atouts du Kosovo figurent sa croissance économique, comprise chaque année entre 3 et 4,5%. Le Kosovo n’a pas été touché par la crise financière. Il n’en a pas senti les secousses, c'est l'avantage des "petits"! La croissance est là et le pays qui profite le plus du marché du Kosovo, c’est la Serbie. Outre nos différents politiques, nous entretenons de bonnes relations économiques.

Pour aller plus loin

Sur Nouvelle Europe

A lire

  • KULLASHI, Muhamedin, Humanisme et haine, Paris, L'Harmattan, 1998.
  • KULLASHI, Muhamedin, Effacer l'autre - Identité culturelles et identités politiques dans les Balkans, Paris, L'Harmattan, 2006.
  • MACSHANE, Denis, Why Kosovo still matters, Haus Publishing, octobre 2011
  • Conseil de Sécurité des Nations Unies, Dernier rapport de 2012 sur la Mission d'administration intérimaire des Nations Unies au Kosovo
  • PERROT, Odile, Les Equivoques de la démocratisation sous contrôle international. Le cas du Kosovo (1999-2007), L.G.D.J et Fondation Varenne, 2007
  • PODRIMJA, Ali, Défaut de verbe, Editions Cheyne, 2000

Sur internet

Source photo : Kosovo sur Wikimedia commons

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