Le glas de l’Europe de la défense ? Une vision centre-européenne

Par Mariliis Mets | 9 janvier 2011

Pour citer cet article : Mariliis Mets, “Le glas de l’Europe de la défense ? Une vision centre-européenne”, Nouvelle Europe [en ligne], Dimanche 9 janvier 2011, http://www.nouvelle-europe.eu/node/990, consulté le 13 août 2022

En septembre 2010, Hervé Morin, ancien ministre de la Défense, a annoncé que l'Europe risquait de devenir le « protectorat d'un condominium sino-américain ». Selon lui, les États européens ont déjà « renoncé à peser sur les affaires du monde ». L'Europe de la défense sera-t-elle une solution pour sortir l'Union de l'impasse ou seulement une dernière étape avant la faillite ? Quelle perception centre-européenne de la situation et quel rôle pour ces pays dans le développement de l'Europe de la défense ?

Un sentiment d'insécurité centre-européen

Les enjeux de la défense européenne touchent directement les pays de l'Europe centrale car ils ont un besoin de sécurité très réel. Pendant toute la période après leur indépendance nouvellement gagnée, une grande partie de leurs  efforts était destinée à garantir la sécurité. L'histoire laisse ses empreintes sur les esprits. Par conséquent, la position de ces États entre une Russie imprévisible et nostalgique de sa grandeur passée et les pays de l'Europe de l'Ouest, qui ne leur ont pas apporté de soutien dans le passé, semblait bien précaire.

Ce besoin de sécurité a poussé les pays de l'Europe centrale sur la voie européenne. D'un côté il fallait adhérer à l'Union européenne pour faire partie du "club des démocraties", de l'autre côté le statut de membre de l'OTAN était considéré comme la principale (voire unique) garantie de leur sécurité. Cette allégeance à l'OTAN et également aux États-Unis est due à un conditionnement historique. Sans mentionner un sentiment de trahison vis-à-vis des Européens de l'Ouest, ce furent notamment les États-Unis qui contribuèrent activement à maintenir la flamme de la liberté en Europe centrale pendant la Guerre froide. De plus, ce furent encore et surtout les Américains qui poussèrent l'OTAN à ouvrir ses portes à ces nouveaux États dès les années 90.

Cette tendance s'applique à toute la région. Seule la Slovénie fait figure d'exception en ne donnant pas la priorité à l'adhésion à l'OTAN par rapport à celle à l'UE en 2004. Elle était également seule à soutenir l'idée d'une Europe militairement indépendante des États-Unis.

Cet atlantisme émotionnel continue à être très présent en Europe centrale. Tous ces États ont apporté leur soutien à la guerre d'Irak. Encore aujourd'hui, il semble impossible de garantir la sécurité en Europe sans l'appui des Américains. Mais ces rapports de force entre un atlantisme instinctif et un européanisme pragmatique vont évoluer. Les nouvelles classes dirigeantes ressentent de moins en moins le poids de la Guerre froide. La réalité - le marché commun, la libre circulation, l'amélioration du niveau de vie - joue en faveur de l'Europe. L'Europe est notre destin ; comment donc agir et s'impliquer pour gagner ce pari ?

L'Europe face aux changements

L'Europe possède une histoire extrêmement riche, elle est le plus grand marché commun au monde, le niveau de vie des Européens est enviable... Et pourtant, elle n'est clairement pas l'acteur numéro 1 dans les affaires internationales. Les États-Unis sont incontournables sur la scène mondiale, les nouvelles puissances se développent à une vitesse impressionnante et que fait l'Europe ? L'Europe est spectatrice.

Les Européens semblent avoir du mal à se mobiliser et s'adapter rapidement aux changements. Au sein de l'OTAN, les États-Unis accusent l'Europe d'être une consommatrice de sécurité. Bien que voulant garder notre autonomie stratégique, la présence militaire américaine sur le sol européen constitue une sorte d'assurance-vie. Mais le vent tourne et avec lui les priorités américaines. Les États-Unis se désengagent progressivement en Europe en obligeant les 27 à reprendre leur défense en main et fournir plus d'efforts.

Théoriquement, l'Europe a tout pour réussir. L'UE compte 1,8 million militaires (donc 500 000 de plus qu'aux États-Unis) et les 26 membres de l'Agence européenne de défense ont un budget de défense supérieur à celui de Pentagone (106 milliards d'euros contre 93). Mais paradoxalement ce sont les Européens qui n'arrivent pas à déployer une force d'intervention extérieure de 60 000 hommes, qui investissement quatre fois moins en recherche et développement et dans le matériel que les Américains, et  ce sont toujours eux qui manquent d'équipement pour participer efficacement aux opérations extérieures.

À tout cela il faut ajouter la crise actuelle. La défense est le premier secteur à payer sa part. La France va réduire de 3,5 milliards d'euros ses dépenses sur la défense entre 2011 et 2013, le Royaume-Uni, de son côté, prévoit une baisse de 25% sur quatre ans et l'Allemagne une baisse de 8,3 milliards d'euros sur cinq ans. Dans cette situation, comment faire plus avec moins de moyens ? Par la mutualisation, la rationalisation et la spécialisation. Si l'Europe veut continuer à peser sur la scène internationale et garder son autonomie stratégique, l'Europe de la défense devra se faire, budgets obligent. Peut-être que la situation actuelle pourrait enfin fournir l'électrochoc nécessaire pour faire avancer ce dossier épineux ?

L'Europe de la défense : une impérieuse nécessité

Aucun des pays européens n'est en mesure de peser seul sur les affaires du monde. Sauf à vouloir être le Vieux Continent de l'immobilité, nous devons faire de l'Europe de la défense une réalité. Actuellement, l'argent est gaspillé à cause de duplications inutiles. Dans une situation de grande austérité, nous avons le choix soit de réduire nos capacités militaires et donc de devenir moins performants, soit de répartir les efforts de la défense entre les États européens pour une meilleure efficacité. Et cela doit concerner tous les États membres.

Cette nécessité est en train de devenir très réelle. En décembre 2010, les ministres de la Défense de l'UE ont appelé les États membres à mutualiser leurs ressources et moyens de défense pour maintenir le niveau des capacités militaires en ces temps de coupes budgétaires sévères. Le papier germano-suédois très discuté Food for Thought (novembre 2010) propose par exemple une structure à trois volets pour cette coopération européenne : une mutualisation limitée dans les domaines les plus sensibles uniquement pour améliorer l'interopérabilité (le renseignement, les forces de combat etc.), une coopération renforcée sans créer des dépendances trop fortes (la logistique, le transport aérien tactique et stratégique etc.) et la dépendance mutuelle (les écoles militaires, les facilités d'entraînement etc.). Quelle que soit sa forme finale, un consensus se dégage : l'intensification de la coopération militaire est un impératif européen.

Où se situent les pays de l'Europe centrale ? Pour eux, ce sujet est loin d'être anodin. Mais la tâche est d'ampleur pour orienter le débat. Selon les chiffres de SIPRI (Stockholm International Peace Research Institute), la Pologne est la seule à remplir le critère de l'OTAN des 2 % du PIB consacrés à la défense. En 2008, ce chiffre était de 1.2% pour la Hongrie, 1.5% pour la Slovaquie, 1.5% pour la Slovénie et 1.3% pour la République tchèque. Au moment de l'adhésion à l'OTAN, les 10 nouveaux États membres réunis avaient un budget de défense équivalent à celui de l'Espagne (le moins important de l'UE). La Pologne représente 45% de ce budget total. Dans ces conditions, comment de ne pas être seulement un "consommateur de la sécurité" et participer réellement au développement de l'Europe de la défense ?

Des pays de la région, c'est la Pologne qui s'engage le plus activement. Se considérant  comme un grand État européen, elle s'aligne avec les grands et participe aux initiatives et projets communs en matière de défense. En décembre 2010, la Pologne, la France et l'Allemagne ont adressé une lettre publique à Catherine Ashton, également chef de l'Agence européenne de défense, en demandant des mesures concrètes avant la fin 2011 pour renforcer la coopération militaire au sein de l'UE. Selon le Premier ministre polonais, Donald Tusk, la défense sera prioritaire pour leur présidence de l'UE (seconde moitié de 2011) et ils espèrent parvenir à des résultats concrets avant la fin de l'année. La Hongrie a rajouté la mutualisation et la mise en commun des capacités militaires sur l'agenda de sa présidence de l'UE (première moitié de 2011). Les autres pays de la région sont pour l'instant moins visibles sur ce dossier.

Bien que les pays d'Europe centrale continuent à considérer l'OTAN comme la pierre angulaire de leur sécurité, il n'est plus possible de faire l'impasse sur la défense européenne. Les États-Unis ne veilleront éternellement devant le camp des Européens. Il est  donc grand temps de faire de l'Europe de la défense une réalité. Mais pour l'espérer, il faut s'engager d'avantage et fournir des efforts supplémentaires. Le danger, c'est de se voir dépassé par la multiplication des coopérations asymétriques (comme la récente entente franco-britannique) qui risquent de mettre en péril l'idée d'une Europe de la défense commune.

Et c'est justement là, la force des pays d'Europe centrale : agir ensemble, d'une manière coordonnée pour œuvrer à une coopération militaire européenne intégrant tous les États membres. L'Europe aura dans le monde la place que nous lui donnerons.

 

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Source photo : EUROF, 2009-02-08, desant pod Am Babak 05, par Ministerstwo Obrony Narodowej, sur wikimediacommons