Le gaz de schiste : cartographie d’un débat

Par Alexandra Yaghil | 5 mars 2013

Pour citer cet article : Alexandra Yaghil, “Le gaz de schiste : cartographie d’un débat”, Nouvelle Europe [en ligne], Mardi 5 mars 2013, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1652, consulté le 22 mai 2019

Le gaz de la discorde!

Alors que nos besoins énergétiques ne cessent de croître, nos ressources dites "classiques", elles, s’appauvrissent. Qu’il rebute ou qu’il fascine, le gaz de schiste est donc désormais sur toutes les lèvres. Tiraillés entre risques potentiels pour l’environnement et réduction de la dépendance énergétique des Etats, d'un bout à l'autre de l'Europe, experts, politiques et représentants de la société civile se déchirent publiquement sur l'opportunité d'exploiter cette ressource naturelle.  

Depuis les années 2000, les publications sur la thématique n'ont eu cesse d'augmenter, tout comme les manifestations publiques hostiles à l’implantation de zones d’exploitation, et ce en Europe comme dans le reste du monde.

Manne économique inespérée ou dangereux risque environnemental ? Ressource nécessaire au mix énergétique européen ou aggravation du problème de dépendance aux hydrocarbures ? Clés de lecture d'une question qui divise...

Le gaz de schiste, c’est quoi ?

Le gaz et l’huile de schiste sont des hydrocarbures naturels situés en profondeur sous la surface de la terre. Renfermés dans des poches compactes et imperméables à l’intérieur même de la roche, ils peuvent se nicher entre 1 à 3 km sous la surface terrestre.

Du gaz de schiste, le sol européen en regorgerait du Portugal à la Bulgarie, en passant par la Grande-Bretagne et la Pologne. Pologne qui a justement fait la une des médias européens pour s’être lancée dans une exploitation à grande échelle de la ressource. Selon Bruno Goffé du CNRS, les réserves européennes représenteraient de 3 000 à 12 000 milliards de m3. Selon certains experts, les réserves mondiales de gaz de schiste seraient 4 fois plus importantes que les ressources en gaz conventionnel. Toutefois, l’évaluation des quantités de réserves fait elle aussi débat. Des chiffres à manier avec précaution donc…

Comment exploite-t-on le gaz de schiste ?

Plusieurs Etats européens envisagent l’exploitation du gaz de schiste et sont actuellement en phase de recherche et d’étude (recherche des zones de gaz, étude des méthodes, etc.)

Le gaz étant logé en profondeur, seul un forage permet d’y accéder. La technique la plus utilisée à ce jour est celle de la fracturation hydraulique. Dérivée de la technique d’exploitation du pétrole, elle consiste à injecter de l’eau mélangée à du sable et des additifs chimiques sous très forte pression dans la roche afin de la casser. Les fissures ainsi créées permettent ensuite au gaz de s’échapper. L’eau injectée est prélevée dans des sources hydrauliques avoisinant le point de forage (cours d’eau, rivières).

A la différence de l'exploitation des gaz dits "conventionnels" qui ne nécessitent qu'un forage vertical, le gaz de schiste, lui, est prélevé par un premier forage vertical suivi d'un second, horizontal (sur plusieurs kilomètres) permettant d’accéder à la poche de gaz. Un tube en acier permet ensuite à ce dernier de remonter et d’être stocké avant d’atteindre un gazoduc. Une plate-forme d'exploitation compte, en moyenne, six puits de forage.

Pour mieux comprendre:schéma interactif de la fracturation hydraulique disponible sur le site internet de  la revue scientfique Sciences et Avenir: http://sciencesetavenir.nouvelobs.com/infographies/20121114.OBS9306/le-gaz-de-schiste-6-termes-essentiels-a-connaitre.html

Une technique made in USA

Si les premiers projets d’exploitation du gaz de schiste sont nés aux Etats-Unis dans les années 70, ce sont les années 2000 qui permirent d'en sentir les premiers résultats et qui connurent une croissance exponentielle de l’activité.

Outre-Atlantique l'exploitation de cette ressource est donc devenue courante: parmi tous les gaz non conventionnels exploités, c’est celui qui a connu l’essor le plus important. Les puits de forage ont poussé tels des champignons à travers le pays et crée des emplois en grand nombre. Les gaz de schiste représentaient 34% de la production locale de gaz en 2011 aux Etats-Unis (chiffres de l'Agence Internationale de l'Energie). Et, si la consommation de gaz dans la production d’électricité a augmenté de 20% en 2012 c’est bel et bien du fait de cette exploitation et de la baisse conséquente des prix qui en a découlé. Les Américains réfléchissent aujourd’hui à la possibilité d’exporter ce gaz.

Mais, tout n'est pourtant pas rose. De nombreux représentants de la société civile et citoyens américains dénoncent les travers de l’exploitation de la ressource pendant que certains industriels avouent le coût très élevé de cette production et le risque financier que l'investissement dans l'activité représente.

Quels sont les risques pour l’environnement et la santé?

Si l’exploration du gaz de schiste fait tant débat, ce n’est pas par hasard: loin d’être une technique écologique, son exploitation implique des risques avérés pour l’environnement et la santé humaine:

  • Forte consommation d’eau. La fracturation hydraulique nécessite une importante consommation d’eau (de 10 000 à 20 000 m3 par puits selon Jérôme Viers, professeur à l’Université Paul Sabatier, et géochimiste au GET-OMP).

  • Utilisation de composants chimiques nocifs. La méthode implique l’utilisation d’additifs chimiques en grandes quantités. Certaines de ces substances sont dangereuses tant pour l'homme que pour les sols, telles le benzène, le méthanol, le plomb ou le xylène. Les sols peuvent être contaminés par les remontées d’éléments chimiques via l’eau ou les boues. Des éléments qui imposent de se poser également la question du stockage des "déchets" liés à la fracturation. Danger de pollution des sols et des eaux. Le forage s’opérant en profondeur dans la roche, les risques de pollution des sols en cas de fuite des canalisations est réel. Certains problèmes peuvent subvenir en cas d’utilisation de tubes défectueux, si la puissance de fracturation est mal contrôlée ou en présence d’éventuelles failles dans la roche. Le forage sous la nappe phréatique présente également un risque de contamination pour cette dernière et des rejets boueux et liquides à la surface de la terre sont à craindre, polluant les sols en surfaces et faisant craindre pour la biodiversité. Toutefois, tout forage inclut un tubage latéral censé éviter ce problème.

  • Pollution atmosphérique. Celle-ci est due aux rejets de gaz à effets de serre (dont du méthane) par les installations d’exploitation et à une circulation accrue.

  • Risque de déclenchement de "microsismicité". Là encore les experts ne sont pas du même avis: alors que certains affirment que le risque sismique est mineur aux vues des quantités d’eau injectées, d’autres y voient un réel danger. Des tests sismiques sont toutefois réalisés de manière obligatoire avant toute installation d’un dispositif de forage.

  • Pollution visuelle et sonore. Les paysages sont largement modifiés et le niveau sonore des installations et des véhicules de transport de matériel et de gaz est élevé. Ces véhicules, très lourds, ne sont pas non plus sans conséquence sur la qualité des infrastructures routières environnantes.

Le gaz de schiste et l'Europe: je t'aime, moi non plus

En Europe l’évaluation de ce type de ressources démarre à peine. Et, si le débat déchirait au niveau national avant même que de voir les premiers puits apparaître, les positions divergent aujourd'hui au sein des Vingt-sept.

  • Ils ont dit "Oui"

Le choix de la Pologne est clair: non à la dépendance vis-à-vis du gaz russe. Dès lors, l'industriel américain Chevron a vu là l'opportunité idéale pour investir à grande échelle dans l'exploration du gaz de schiste polonais. L'entreprise a construit et installé de nombreux puits de forage, le tout accompagné d’une large campagne de communication auprès des habitants des villages environnant les zones d'extraction (campagne médiatique, rencontres avec les habitants, envoi de goodies) et d’investissements en infrastructures publiques telles que routes et ronds-points. Chevron a pu s'implanter en rachetant les champs de propriétaires terriens polonais. Les contrats signés entre l'industriel et les paysans polonais sont pourtant aujourd'hui dénoncés par plusieurs associations: les baux auraient été signés trop vite et les paysans n’auraient bénéficié ni de conseils ni d’explications.

La population polonaise est largement divisée. Alors que beaucoup voient là leur sécurité énergétique face au géant voisin et une manne économique indiscutable, certains villages se mobilisent contre l’implantation de puits de forage chez eux et tentent de faire entendre leur voix, avec plus ou moins de succès, auprès des autorités locales. Certains habitants s’inquiètent en effet, comme c’est le cas dans plusieurs régions américaines, d’une eau courante non potable, à la couleur anormalement foncée. Embarras du côté de Chevron qui a pris l'initiative d'installer gratuitement des citernes d’eau chez les particuliers.

La Grande-Bretagne a elle aussi donné son feu vert à l’exploitation du gaz de schiste en levant l’interdiction de forage en décembre 2012. Affirmant le caractère protecteur et solide de la législation encadrant l’exploitation des réserves, le ministre britannique de l’énergie John Hayes déclarait "le gaz de schiste représente une opportunité excitante et pourrait contribuer à une meilleure sécurité énergétique de notre pays". Le United-Kingdom Operators Onshore Group (UKOOG) a récemment publié une série de directives visant l’évaluation et l’exploration du développement des puits et imposant la publicité et transparence de l’ensemble des éléments chimiques utilisés lors du forage.

  • Ils disent "Non" (pour le moment)

Depuis 35 ans en France, ce sont en moyenne 15 permis de recherche qui ont été attribués chaque année (plusieurs milliers de forages d’exploitation). Un arrêté du 1er mars 2010 du ministère en charge de l’énergie avait accordé 3 permis exclusifs sur une zone regroupant 7 régions françaises (Ardèche, Drôme, Vaucluse, Hérault, Aveyron, Lozère, Gard). Les permis allaient de 3 à 5 ans.

Toutefois, depuis juillet 2011, une loi interdit l'exploration et l'exploitation des mines d'hydrocarbures liquides ou gazeux par fracturation hydraulique, et abroge les permis exclusifs de recherches comportant des projets ayant recours à cette technique jugée incertaine. La loi précise que tous les titulaires de permis exclusifs de recherches doivent remettre un rapport précisant les techniques employées ou envisagées. Une Commission nationale d’orientation, de suivi et d’évaluation des techniques d’exploration et d’exploitation des hydrocarbures liquides et gazeux a été créée et doit émettre un avis sur les expérimentations réalisées à seule fin de recherche scientifique.

En novembre 2012, le Président de la République réaffirmait le point de vue du précédent gouvernement: non à la fracturation hydraulique. François Hollande rejetait par là l'une des propositions du récent rapport sur la compétitivité de l'industrie française dit "rapport Gallois" incitant à la recherche sur l’exploitation du gaz de schiste. En réaction à cette annonce, TOTAL a déclaré vouloir arrêter toute tentative de lobbying sur la question en France. Plusieurs permis, visant exclusivement le gaz de schiste, ont été abrogés depuis 2011. A la Conférence environnementale de septembre 2012, François Hollande a annoncé le rejet de sept nouvelles demandes de permis. Il a annoncé que trois étaient encore en instruction. Quant à l’opinion française, elle semble majoritairement réfractaire: un sondafe IFOP datant du mois d’août 2012 indique que 74% des Français connaissant la méthode y sont opposés.

"Nous n'acceptons pas la fracturation hydraulique, mais nous travaillons à imaginer une nouvelle génération de technologies propres qui permettraient d'extraire [le gaz de schiste] sans abîmer [l'environnement], franchement quel bon sens!" a cependant déclaré Arnaud Montebourg, Ministre du redressement productif, le 28 novembre 2012 dernier. Intervenant à la même période que les déclarations de François Holande et à la veille des débats sur la "transition énergétique", cette affirmation laisse quelques questions en suspens...

En Bulgarie aussi on a rejeté l'option de la fractration hydraulique. En cause: les incertitudes autour de la sécurité de cette technique et des risques encourus pour l'environnement et par les êtres humains. Le Ministre de l'écologie Deylan Dobrev le réaffirmait en février dernier: le moratoire adopté début 2012 interdisant l'utilisation d'une telle technologie sur le territoire bulgare est maintenu. Le moratoire avait été adopté alors que se mutltipliaient les manifestations hostiles dans tout le pays. 

Si le moratoire est régulièrement remis en cause par certaines entreprises et les défenseurs de la fracturation hydraulique, le gouvernement bulgare n'entendait pas céder. Concient de la nécéssité de diversifier les sources d'énergie bulgare et de diminuer la dépendance vis-à-vis de la Russie, le gouvernement veut être tout à fait certain de la sécurité de la méthode employée pour exploiter les ressources en gaz de schiste. Un comité parlementaire ad hoc mis en place début 2012 examine toutes les possibilités et pratiques en procèdant à des auditions depuis quasiment un an.

  • Et l'UE dans tout ça?

Le Commissaire européen chargé de l’environnement, le Polonais Janez Potocnik déclarait le 21 février 2013 dans le quotidien Libération qu’"il n’appartient pas à l’Union européenne de décider quelles sources d’énergie un Etat membre doit utiliser. Quand ce dernier prend une telle décision, le rôle de l’UE est de s’assurer qu’il n’y ait pas de danger pour la santé publique et l’environnement."

S’il explique que les études menées par les instances européennes démontrent d’un impact environnemental plus élevé de l’exploitation du gaz de schiste que celle du gaz conventionnel, il remet la décision finale à l’opinion publique: "je pense que cette industrie n’aura un avenir en Europe que si elle reçoit l’assentiment des populations en leur donnant les garanties nécessaires sur la gestion des risques. La viabilité économique d’une possible production de gaz de schiste dépendra aussi des progrès technologiques, de l’acceptation sociale, de l’accès aux terres et de l’évolution du marché de l’énergie."

La Commission européenne vient d’ailleurs de lancer une consultation publique en ligne sur le gaz de schiste disponible sur http://ec.europa.eu/environment/consultations_en.htm

Pour Aller plus loin

Sur Nouvelle Europe

Sur Internet

Sources photos: Alexandra Yaghil, Wikicommons.

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