Le faux problème du problème de l'élargissement

Par Philippe Perchoc | 7 août 2012

Pour citer cet article : Philippe Perchoc, “Le faux problème du problème de l'élargissement”, Nouvelle Europe [en ligne], Mardi 7 août 2012, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1509, consulté le 22 octobre 2017

En ces temps de crise européenne, on voit émerger une sorte de discours sur les maux de l'élargissement, dans les médias, mais aussi dans les milieux européens. On se souvient du plaidoyer de Michel Rocard sur le thème "l'Europe élargie est la fin de l'Europe". La publication d'un article sur le même sujet chez nos amis du Taurillon est l'occasion de faire un point sur cette question.

 

Tout d'abord, ce motif du débat n'est pas nouveau. L'élargissement est souvent présenté comme une entrave à l'approfondissement de l'Union européenne. Pourtant, cet élargissement est au coeur du projet européen. Comme le disait Georges Bidault dans les années 1950, trois Europe se font face : celle de la géographie divisée par le Rideau de Fer, celle de la liberté (le Conseil de l'Europe) et celle de la volonté (la CECA). Toute la tâche de nos prédécesseurs était de faire coïncider ces Europe. Et cinquante ans plus tard, le succès a été au rendez-vous. Non célébré en 2004, dénigré en 2012.

La complainte de l'élargissement

La complainte de l'élargissement est le plus souvent une manière pour les membres du club européen de déplorer leur manque de courage en rejetant la faute sur les nouveaux venus. Dans les années 1980, il suffisait de blâmer le Royaume-Uni avant que l'Acte Unique ne montre qu'on pouvait résoudre une grande partie de la crise avec un peu de vision. Ensuite, les Méditerranéens (Grecs, Portugais et Espagnols) ont été les nouveaux empêcheurs de faire l'Europe en rond. Et depuis le début des années 2000, le grand élargissement est la cause de tous les maux.

Certes l'Europe à 27 ne ressemble plus à la petite Europe des années 1970, blotie contre le Mur de Berlin et protégée par les Américains. Elle ne ressemble plus à l'Europe rassurante de Charlemagne. Mais c'est un peu gros de sous-entendre que les Grecs, les Portugais et les Espagnols auraient mieux fait de garder leurs régimes autoritaires des années 1970 et que les Etats d'Europe centrale auraient mieux fait de rester tranquilement à l'Est du Mur pour ne pas bloquer l'intégration européenne. L'Europe n'est-elle pas fondée sur la liberté? Ne doit-elle pas s'enorgueillir de rassembler tous les peuples libres du continent qui veulent bâtir un projet commun? Apparemment plus pour tout le monde.

Enfin, on nous explique aussi que les Turcs, les Biélorusses et les Russes sont prêts à venir encore détruire un peu plus notre belle Europe. Allons, donc. L'Ukraine et la Moldavie ne sont pas citées, mais ainsi on aurait été au complet. Comme le rappelle Norman Davies, la Biélorussie est le pays qui a perdu le plus grand pourcentage de sa population dans la Seconde Guerre mondiale. Leur culture ancienne plonge ses racines dans les liens historiques avec la Pologne et la Lituanie. Qui peut dire qu'ils ne sont pas Européens? Tout pays européen peut être membre de l'Union européenne. La règle fixée par les traités européens est une règle de bon sens. Tout l'enjeu est de faire vivre le projet commun.

Tous dans le même sac?

Premièrement, l'élargissement serait, dans la crise, la source de nos problèmes (Grèce) et un obstacle pour les résoudre. Ici, il convient de rappeler deux éléments : il est de plus en plus dur d'entrer dans l'Union européenne. Depuis 2004 et en raison des problèmes soulevés par l'application de certains pans du droit européen en Bulgarie et en Roumanie, les critères ont été encore renforcés. La Croatie s'en est bien rendue compte.

Or, la crise l'a bien montré, le fait d'être un nouvel Etat membre ne semble pas un problème en soi. L'Estonie et la Pologne n'ont pas à pâlir de la comparaison avec des plus anciens comme l'Espagne et le Portugal. La Pologne d'ailleurs est l'un des pays qui fait les propositions les plus audacieuses en termes d'intégration. Qui pensait que ces pays pourraient reconstruire un Etat, une nation et une économie en l'espace de moins d'une génération ? Des problèmes, il y en a et ils sont nombreux. Dans les anciens comme dans les nouveaux Etats membres. Mais l'Europe devrait regarder collectivement en avant au lieu de jouer au vilain petit jeu du "name and shame".

Il y a là, comme le dit la chercheuse estonienne Maria Mälksoo, une forme de "nouvel orientalisme" européen. Les maux viendraient de l'Est, du Sud et encore plus du Sud-Est. Or, il faut prendre tout cela avec un peu de distance et regarder les choses pays par pays et pas en grappes informes. La Grèce a du mal à mettre en oeuvre un Etat efficace? Certes. Mais l'UE a fait face à cette situation depuis 30 ans, elle aurait dû être un peu plus courageuse. L'intégration de la Lituanie entre temps n'a pas grand chose à voir là-dedans.

L'élargissement ne bloque pas les institutions

Deuxièmement, on ne décide pas moins à 27 qu'à 15. Il a été bien démontré par des politologues comme Renaud Dehousse que les élargissements récents n'ont pas "bloqué" le fonctionnement des institutions. On y prend un peu moins de décisions, mais pour peu que l'on puisse le savoir, on ne vote pas plus au Conseil des Ministres à 27 qu'à 15. On y vote même moins. Et si jamais le Conseil est bloqué, il l'est beaucoup plus par les anciens grands Etats membres (Royaume-Uni, mais aussi France et Allemagne) que par les nouveaux qui sont souvent "petits" (sauf la Pologne et la Roumanie) et qui disposent de peu de droits de votes. L'élargissement ne bloque donc pas la prise de décision à la majorité.

Certes les traités sont décidés à l'unanimité. Et alors, on peut dire qu'elle est plus difficile à atteindre à 27. Mais est-ce vrai? Dire que "la grande erreur de la décennie précédente a été d'accepter l'élargissement de 2004 avant l'entrée en vigueur du nouveau traité institutionnel" est représentatif d'une certaine "histoire sélective". 1992, 1997, 2001, 2004, les 12 et les 15 Etats membres ont eu au moins quatre occasions de négocier sans vraie avancée. Les nouveaux ne sont pas à blâmer.

Ni la Pologne ni la République tchèque n'auraient pris le risque de rejeter le traité constitutionnel avec un vote positif de la France et des Pays-Bas en 2005. Les 10 Etats membres de 2004 ont négocié leur adhésion pendant 15 ans. Etait-ce insuffisant pour se mettre d'accord entre Etats membres ? A 27, nous avons négocié le traité de Lisbonne et un Etat a voté contre, il était membre depuis ... 1975. Le dernier venu n'est pas toujours le fautif, y compris à l'unanimité.

"Nul vent fait pour celuy qui n'a point de port destiné"

Montaigne le disait déjà dans ses Essais : ce n'est pas le vent qu'il faut accuser quand on ne sait pas où on va. L'Union européenne n'a pas de mal à prendre des décisions en raison du nombre de ses membres, ni même en raison des procédures. Elle est paralysée par le manque de courage, de vision et de volonté.

Les Pères fondateurs et leurs continuateurs ont fait un pari sur le courage de leurs successeurs. Celui de dirigeants qui sauteraient le pas.  Aujourd'hui, l'Europe est au milieu du gué et le courant se fait plus fort, il faut serrer les rangs et avancer résolument. Ne pas essayer de savoir si un tel ou un tel est responsable de la pluie.

De grandes décisions sont devant nous. Voulons-nous d'une Europe unie? Alors, par une ruse de l'Histoire, il faudra bien qu'elle gagne en souveraineté partagée. De grands Etats comme l'Allemagne, mais aussi la Pologne y semblent favorables. Un ancien et un nouveau. La France, elle, lambine et tergiverse. Les Estoniens acceptent déjà d'être solidaires avec des Grecs plus riches qu'eux. Il faudra renforcer la solidarité et la responsabilité des instances européennes. Voilà les grands défis, ceux d'une génération.

L'Europe n'a jamais été plus unie dans son histoire. Et il n'y a pas d'autre Europe que cette Europe, comme l'avait pensé Paul Valéry en disant "cette Europe peu a peu se construit comme une ville gigantesque. Elle a ses musées, ses jardins, ses ateliers, ses laboratoires, ses salons. Elle a Venise, elle a Oxford, elle a Seville, elle a Rome, elle a Paris". Mais elle a aussi Varsovie, elle a Prague, elle a Nicosie. Sinon elle n'est pas l'Europe. L'Europe n'est pas malade de n'avoir pas les bons (Etats) européens, elle est malade de ne pas avoir les bons dirigeants européens.

Pour aller plus loin:

  • “Elargissement : Une Mauvaise Solution Pour Des Enjeux D’avenir.” Le Taurillon, Magazine Eurocitoyen, 7 août 2012
  • Davies, Norman. Europe at war: 1939-1945. No simple victory. London: Pan books, 2007
  • Dehousse, Renaud & Deloche-Gaudez, Florence. “Vers Une Banalisation Du Vote Au Conseil ?” In Elargissement. Comment l’Europe S’adapte., 57–74. Paris: Presses de Sciences Po, 2006.
  • Mälksoo, Maria. The politics of becoming European : a study of Polish and Baltic post-Cold war security imaginaries. 1 vols. The New international relations. London ; New York: Routledge, 2010.
  • Valéry, Paul. “Notes Ou l’Européen.” In Variétés. Essais Quasi Politiques. Paris: Gallimard, 1957.

Illustration : buz_flickr. Praha - Matriochka, Flick'r.

 

 

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