Le Conseil européen sous influence ?

Par Eurechos | 23 février 2010

Pour citer cet article : Eurechos, “Le Conseil européen sous influence ?”, Nouvelle Europe [en ligne], Mardi 23 février 2010, http://www.nouvelle-europe.eu/node/811, consulté le 06 décembre 2022

Ils s'appellent Gazprom, GDF Suez ou Total. Ils représentent chacun une entreprise aux intérêts précis. Leur rôle? Faire pencher les décisions européennes en leur faveur. Du géant gazier russe au groupe pétrolier français, ils agissent dans les négociations pour faire entendre leur voix, chacun à leur manière...

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Le Conseil européen sous influence ?

Leurs pas résonnent dans les couloirs. Silhouettes impeccables cinglées dans leurs costumes-cravates ou tailleurs sombres, ils attendent fébrilement le verdict du Conseil européen. Exclus des négociations officielles et des assemblées plénières, les lobbies sont pourtant loin d'être passifs et agissent au gré des discussions de couloirs, en toute discrétion. Gazprom, GDF Suez, Total, ils ont tous à des degrés divers des intérêts dans les futurs débats énergétiques qui auront lieu le 6 mars prochain. L'élection d'un nouveau président du Conseil européen représentait un enjeu majeur pour ces lobbies dont les approches ont diversement été appréciées par les états-membres. La révélation inattendue lors d'une conférence de presse le 13 février par Gazprom de l'envoi d'un email à la délégation allemande pour la féliciter de sa candidature a provoqué de vifs remous dans l'assemblée. De quoi s'interroger sur le poids de ces lobbies dans les discussions du Conseil européen. 

Les projets de gazoducs au cœur des négociations

« Notre fonction consiste principalement à apporter conseil et soutien technique à chacun des états souhaitant être informé sur la dimension industrielle du projet », explique Kenneth Mathieu, représentant de GDF Suez. « Nous entendons en effet avoir un rôle d'expertise auprès des décideurs afin que ceux-ci fassent les bons choix », précise Claire Delatour chez Total. Principaux concernés par la construction des gazoducs Nord Stream, South Stream et Nabucco, les lobbies défendent des projets dont les sommes mises en jeu se chiffrent en milliards d'euros. La concurrence fait rage entre les différentes compagnies. Selon Bruno Bensasson, directeur économie, prix et marché chez GDF Suez, les positionnements de ses deux rivaux sont très différents : « Gazprom doit veiller à ce que le marché du gaz naturel se développe, en rassurant les pouvoirs publics sur la sécurité d'approvisionnement et sur le développement d'un libre jeu concurrentiel. (...) Total concentre son lobbying sur les directives relatives à la maîtrise des risques et pollutions ». Le gazier russe mise sur la construction de deux gazoducs, Nord Stream et South Stream, au détriment du projet rival soutenu par la Commission européenne, Nabucco. En parallèle, GDF Suez laisse toutes ses options ouvertes en soutenant les deux projets antagonistes, South Stream et Nabucco. « Nous avons évidemment des intérêts à défendre, explique Mathieu Zuba, représentant de GDF Suez. Il ne faut pas oublier qu'un des défis majeurs de cette présidence européenne est la question énergétique. Et là nous avons un rôle à jouer, celui de « transmission d'informations entre leurs compagnies et les délégués européens. »

« Qui décide de la politique européenne? »

Un rôle qui reste cependant souvent controversé. Les approches des trois grands lobbies ont reçu des accueils mitigés de la part des délégations samedi. Si certains pays comme la Grèce acceptent d'un bon œil les attentions de Gazprom notamment et du projet South Stream, plusieurs représentants des pays méditerranéens et des PECO ont laissé entendre leur agacement. « Total et Gazprom sont venus nous voir uniquement lorsque nous avons fait planer la menace d'un veto sur l'Allemagne pour voir si nous assumions notre position, déclarait un délégué letton à la sortie de l'assemblée plénière en milieu de journée. À partir de là, nous sommes en droit de nous demander : qui décide de la politique européenne? Est-ce que ce sont les lobbies ou les bruits de couloir ? » « À partir de là, nous sommes en droit de nous demander : qui décide de la politique européenne? Est-ce que ce sont les lobbies ou les bruits de couloir ? »

Des pressions ? GDF Suez dément fermement recourir à de tels procédés :« Cela n’a pas fait partie de nos méthodes jusqu’ici et ne le sera en aucun cas lors des prochaines négociations. La journée du 6 mars qui porte sur le financement du projet Nabucco sera l'occasion pour notre société d'apporter expertise et technicité à ce débat essentiel pour l'avenir de la sécurité énergétique européenne ».Le lobby français, troisième leader mondial de l'énergie, détenu par l'Etat français à 35,7 % possède pourtant des intérêts forts dans les projets de construction de gazoducs. La compagnie négocie actuellement avec son concurrent russe Gazprom sur une participation de 9 % au capital de Nord Stream tandis qu'elle lorgne en direction de Nabucco. « Nous n'avons jamais eu une position agressive à l'égard des délégations, nous avons au contraire été très discrets lors de cette première journée de négociations », indique quant à elle Claire Delatour.

« Lobby ou pas lobby ? Je crois qu'il ne faut ni les sous-estimer, ni les diaboliser, précise sur son blog Sylvie Goulard, députée européenne Modem. Dialoguer avec les professionnels qui vont être concernés par un texte me semble la moindre des choses. » L'élection inattendue du slovaque Guillaume Sylvestre – dont les positions vis-à-vis des intérêts lobbystes restent encore floues – à la tête du Conseil européen, devrait, en attendant le 6 mars prochain, alimenter de nouvelles discussions entre les représentants des entreprises et les délégations.