Le cercle carré de la question linguistique en Ukraine

Par Zbigniew Truchlewski | 23 mars 2007

Pour citer cet article : Zbigniew Truchlewski, “Le cercle carré de la question linguistique en Ukraine”, Nouvelle Europe [en ligne], Vendredi 23 mars 2007, http://www.nouvelle-europe.eu/node/148, consulté le 11 août 2020

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articleLa construction d’une identité est, semble-t-il, d’abord le fait de la langue : il est difficile de concevoir un État ou une nation qui n’ait pas la sienne. Or, dans le cas de l’Ukraine la question de l’identité et de la langue est plus complexe puisque l’existence d’une forte minorité russe et d’Ukrainiens russophones brouille le lien qui voudrait qu’à une langue corresponde une nation.

La question est donc de concevoir un traitement de l’État face à la différence linguistique : comment construire l’identité ukrainienne sans discriminer la minorité russe et, réciproquement, comment protéger la minorité russe sans pénaliser la langue ukrainienne ? 

La Charte européenne des langues régionales et minoritaires. 

La chute du Bloc Soviétique a tourné l’Ukraine vers l’Europe. La première cherche à s’adapter à la seconde en adoptant ses normes. Ainsi en est-il de la Charte européenne des langues régionales et minoritaires que le Conseil de l’Europe a signée en 1992 et ratifiée en 1998. Celle-ci garantit des droits significatifs pour les minorités linguistiques comme l’enseignement de leur langue, les services de l’administration et de la justice dans leur langue tout comme leur média. Les individus sont donc tous égaux, notamment sur le plan culturel, ce qui implique le refus d’une assimilation imposée, la préservation de la religion, l’accès libre aux média et à l’éducation. 

L’Ukraine a adhéré au Conseil de l’Europe en 1995. Elle a adopté la majeure partie des conventions mais cette « européanisation » n’est pas sans provoquer des tensions puisque les règles définies du point de vue occidental ne prennent pas en compte certaines situations spécifiques à l’Est. Ainsi, la loi de la Charte européenne sur les langues régionales et minoritaires n’a pas prévu le cas particulier d’une langue russe, en théorie minoritaire, qui prend le pas sur la langue ukrainienne, en théorie langue d’État.  

Le nœud gordien de la question linguistique en Ukraine peut s’expliquer ainsi : les Russes sont une minorité en Ukraine (ils représentent 17,3 % de la population totale). La Charte prévoit qu’on doive les protéger. Or, faire cela, c’est avaliser et confirmer la russification de l’Ukraine entérinée par la domination russe puis soviétique. En témoigne le faible pourcentage de personnes qui parlent uniquement ukrainien. Le problème est que le nombre de personnes qui déclarent parler le russe est beaucoup plus important que le nombre d’individus qui se considèrent comme russes. De fait, le sentiment d’appartenance à une nation n’est pas assimilable au sentiment d’appartenance à la langue correspondante. Cette situation, on le voit, rend difficile la construction d’une identité nationale ukrainienne sur la base d’une seule langue.

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 Les paradoxes de l’Ukraine contemporaine. 

On se trouve ainsi devant une quadrature du cercle qui comporte plusieurs éléments : l’ukrainien, qui est la langue nationale, est dans les faits la langue minoritaire et en théorie la langue nationale.

Or, si la Charte stipule que les langues minoritaires doivent être l’objet de droits spécifiques, elle ne prévoit pas que ces langues puissent être des langues d’État. Ensuite, un paradoxe apparaît quand on interroge les gens au sujet de la langue qu’ils parlent : dans un sondage de 2001, 62,6 % des habitants de Kiev déclaraient l’ukrainien comme leur langue maternelle, alors que seulement 15,6 % déclaraient le parler au sein de leur famille. Sans doute faut-il distinguer la langue maternelle de la langue parlée ; mais on ne lève pas le paradoxe d’une langue maternelle qui n’est pas parlée.

Comment expliquer un tel phénomène ? En fait, nombreuses sont les familles où les grands parents parlent l’ukrainien, les parents le russe, et les enfants les deux du fait de leur éducation scolaire qui se fait dans la langue d’État. Autre explication : dans les couples mixtes, le partenaire ukrainien parle russe. Toutefois, pour comprendre ce phénomène, peut-être faut-il évoquer le phénomène de loyauté linguistique : quand on leur demande quelle est leur langue maternelle, les citoyens ont plus tendance à répondre l’ukrainien que le russe car c’est la langue d’État. Mais dans la vie quotidienne ils parlent davantage le russe.  

Par là même on se rend compte de la raison pour laquelle la Charte européenne des langues régionales et minoritaires est inadaptée au cas Ukrainien. Elle postule en effet que chaque État a sa langue qui est majoritaire puisqu’il l’a imposée. Le respect des langues minoritaires vient alors de la volonté de laisser aux minorités leur indépendance relative et d’éviter l’oppression. La conception sous-jacente de la Charte est que les États et, plus important, les nations, sont déjà formés. En filigrane se dessine l’État-Nation constitutif de la pensée occidentale, avec ses attributs unitaires et homogénéisés. Celui-ci a derrière lui une histoire où il a soit intégré des minorités durant son expansion, soit colonisé des territoires conquis.  

Or, la situation ukrainienne est inverse : non seulement l’État et la nation sont loin d’avoir atteint une maturité nécessaire et suffisante pour être unitaires, mais aussi cet État et cette nation ont été eux-mêmes colonisés, longtemps d’abord pas une Pologne qui les a polonisés, longuement ensuite par une Russie et un Empire Soviétique qui les ont russifiés. Autant le polonais est une langue peu parlée en Ukraine, autant le russe reste la langue la plus usitée.  

La réalité ukrainienne. 

On arrive alors à comprendre la situation ukrainienne : celle d’une société en réalité bilingue que la Charte européenne des langues régionales et minoritaires n’a pas prévue. D’où le fait que l’on ne puisse privilégier l’une des langues au détriment de l’autre parce que, ce faisant, on introduirait un déséquilibre qui effriterait le fragile statu quo sur lequel se sont construits l’État et la nation ukrainienne depuis la chute de l’URSS.

La ratification de la Charte aurait ainsi deux conséquences : l’ukrainien n’atteindrait pas la diffusion nécessaire pour construire l’identité ukrainienne et la Charte rentrerait ainsi en contradiction avec la loi ukrainienne sur la langue de 1989; le russe aurait un degré d’autonomie tellement élevé que la russification de l’Ukraine ne pourrait être surmontée. Il n’est donc pas souhaitable que l’on ait un schéma de pensée qui rende les langues russe et ukrainienne exclusives l’une de l’autre. L’État ukrainien ne peut, par conséquent, se construire sur une nation unitaire et homogène d’une seule ethnie.

Puisque la diversité culturelle doit être respectée, l’État ukrainien devra donc plus se fonder sur une nation dont le projet sera politique, à savoir celui d’un consensus des trois « corps » de la société ukrainienne (les Ukrainiens ukrainophones, les ukrainiens russophones et bilingues ainsi que les Russes russophones).

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Pour aller plus loin

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Sur Internet
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L'Ukraine sur le site linguistique de l'Université Laval (Québec) 
   
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Europe’s Crossroads: What Language Shall Ukraine Use in 2101? (conférence en anglais de l'Ecole Normale Supérieure)
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Langues biélorusse et ukrainienne comme éléments déterminants des identités - Situation d’aujourd’hui et perspectives (conférence en français de l'Ecole Normale Supérieure)

 

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