La ville aux sept collines: Istanbul vue par les écrivains français du XIXe siècle

Par Gizem Ozturk Erdem | 7 décembre 2012

Pour citer cet article : Gizem Ozturk Erdem, “La ville aux sept collines: Istanbul vue par les écrivains français du XIXe siècle”, Nouvelle Europe [en ligne], Vendredi 7 décembre 2012, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1601, consulté le 22 juin 2018

Le XVIIIème siècle est une période mouvementée de fermentation intellectuelle et sociale qui se termine par une crise violente: la Révolution française de 1789. De manière générale, c’est une époque de promotion de la technique, outil d’explorations et de voyages autour du monde. Grâce à ces développements techniques, nous voyons mûrir de nombreux récits de voyages et observations des mœurs, religions et gouvernements. Ces récits occupent une place importante dans l’histoire du XVIIIe siècle. Les voyages connaissent un âge d’or sous les Lumières. C'est d’ailleurs le XVIIIe siècle qui sème les germes du terme “Orientalisme”, courant majeur du XIXe siècle.

Comment peut-on définir un récit de voyage? Il s'agit d'un genre littéraire dans lequel l'auteur raconte ce qu'il a observé dans un autre pays, en l’occurrence les rencontres, les lieux, les coutumes. Son origine date du Ve Siècle avant J.C. On en voit les premiers exemples avec Histoires d’Hérodote et Anabase de Xénophon, deux historiens grecs. Quant à la place des récits de voyages en France au XIXe siècle, on s'aperçoit assez vite qu’elle est liée à leur portée politique, sociologique, religieuse ou encore économique.

Les sept collines de Constantinople à la croisée des chemins de Gustave Flaubert à Pierre Loti ?

Influencés par le mouvement orientaliste, de nombreux écrivains et peintres occidentaux ont commencé à voyager et à narrer leurs impressions de l'Orient (Afrique du Nord, Egypte, Syrie, Palestine, Turquie et Inde). Ils véhiculent une image de l'Orient qui est rapidement devenue un thème classique de la littérature occidentale de l'époque. Selon plusieurs littérateurs, l'Orient, avec son caractère éternel, immobile, mystérieux, exotique et érotique, symbolise le contraste avec la nouvelle société industrielle européenne. Parmi les villes qui influencent les auteurs français, on peut citer Constantinople et ses sept collines (aujourd’hui Istanbul).

Alphonse de Lamartine écrivait "Si je n'avais qu'un seul regard à poser sur le monde, ce serait sur Istanbul". Il est intéressant de noter que si Istanbul a pu être source d’inspiration des écrivains voyageurs du XIXe siècle, la Turquie est aujourd'hui définie comme "un autre", notamment dans le cadre des débats autour de la candidature du pays à l'Union européenne.

Qui sont ces visiteurs français d'Istanbul? Comment la ville est-elle décrite chez les différents auteurs du XIXe siècle? 

Gustave Flaubert a écrit, dans l’une de ses lettres à Louis Bouilhet alors qu'il était à Istanbul en 1850, "(...) D’abord de Constantinople, où je suis arrivé hier matin, je ne te dirai rien aujourd’hui, à savoir seulement que j’ai été frappé de cette idée de Fourier : qu’elle serait plus tard la capitale de la terre. C’est réellement énorme comme humanité.” Aujourd’hui sa vision d’Istanbul et sa description de la ville sont considérées comme les meilleurs exemples du réalisme, et son style a également inspiré l'écrivain turc Orhan Pamuk, Prix Nobel de littérature en 2006. Pamuk a déclaré, à l'occasion de son discours à l’Université de Rouen en 2009: "A la fin des années 1970, alors que vivais seul avec ma mère à Istanbul et essayais de faire publier mon premier roman, que je venais de terminer, je me souviens d'avoir essayé de retrouver l'hôtel Justiniano, à Galata, où Flaubert séjourna et où il écrivit ces mots. Je m'efforçais de le prendre pour modèle, comme lui-même l'avait fait avec ses 'grands hommes' ".

Un autre écrivain français, Gérard de Nerval, est lui aussi fasciné par Istanbul. Dans son livre Voyage en Orient, Nerval décrit la ville dans un style journalistique, tout en se concentrant sur ​​les aspects artistiques de la ville. Cette description d’Istanbul est définie comme l'une des plus cinématographiques par Umberto Eco. "Quelle étrange ville de Constantinople! Splendeur et misère, les larmes et la joie, beaucoup plus que n'importe où ailleurs comportement arbitraire, mais ils ont aussi plus de liberté ici, quatre nations différentes vivent ensemble sans haïr les uns les autres, aussi. Turcs, Arméniens, Grecs et Juifs, [...]".

Pierre Loti, un autre écrivain français et grand voyageur, reflète aussi l'influence de cette ville dans son ouvrage intitulé Aziyadé (1879) et sa suite Fantôme d'Orient (1892). Au cours de sa vie, il a exprimé à maintes reprises que la ville qu'il aimait le plus, était de loin Constantinople. Aujourd’hui, de nombreux sites portent sa trace, comme le Café Pierre Loti, un endroit populaire à Eyüp, et aussi le Lycée de Pierre Loti, qui lui est également dédié.

Le récit de voyage: un moyen de représentation de l’Autre

Avec ses diverses formes, ses divers sujets et ses multiples auteurs, les récits de voyage ont joué un rôle considérable au XIXe siècle en France. L’ouverture de la société française à tous les développements techniques et sa curiosité à l'égard du savoir venu de l’étranger valorisent ces voyages. La variété des types de récit est révélatrice de la diversité des sujets traités - c’est d'ailleurs une époque où la société a soif de voir, d’apprendre, de connaître l’Autre et le monde. Le sujet de ces récits consiste ainsi en une notion inconnue, un monde nouveau de religions, d'idées politiques, de révolutions sociales, économiques ou administratives, de cultures, de coutumes  nouvelles. Le voyage est l’occasion de porter un regard sur le monde et sur son monde, en comparant son pays avec les autres. Peu importe les types de voyages, leurs sujets consistent toujours en une actualité et cette actualité peut être liée au politique.

Quant à l’influence d’Istanbul sur les auteurs du XIXe siècle, la description d’un pays lointain et l’évocation de mœurs étrangères, de systèmes politiques différents, on peut y voir un moyen critique que les philosophes utilisent pour s'attaquer aux mœurs des cours occidentales. Le récit de voyage devient ainsi le moyen d’une représentation de l’Autre.

À l’heure actuelle, en dépit d’une perpétuelle interaction entre l'Orient et l'Occident dans les domaines littéraire, artistique et scientifique, il est intéressant de constater que l'image de l'Orient se détériore de plus en plus aux yeux de l'Ouest. Ce qui conduit, finalement, à se demander si cette interaction positive entre l'Est et l'Ouest cède la place à un "choc des civilisations" comme défendu par Samuel Huntington.

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Source photo: © Gorkem Ozturk

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