La triangulation de la quête de sécurité : Croatie, Etats-Unis, Union européenne

Par Emilie Proust | 24 mai 2007

Pour citer cet article : Emilie Proust, “La triangulation de la quête de sécurité : Croatie, Etats-Unis, Union européenne”, Nouvelle Europe [en ligne], Jeudi 24 mai 2007, http://www.nouvelle-europe.eu/node/206, consulté le 25 novembre 2020

otan_ou_europeLa Croatie est actuellement candidate à l’adhésion à articlel’Union européenne et à l’OTAN. Ces deux démarches constituent le cœur de la politique étrangère d’un pays qui cherche depuis son indépendance à se prémunir contre toute atteinte à son intégrité territoriale et à sa sécurité.

Les tribulations causées par la scission croate de la République fédérale de Yougoslavie ont fait de la sécurité la préoccupation principale du nouvel Etat pendant les dix premières années de son existence. L’existence d’un conflit armé pendant quatre années et l’occupation d’un tiers du territoire croate nécessitaient ainsi un support extérieur pour la stabilisation puis la résolution du drame.

Durant ce conflit, et jusqu’à aujourd’hui, la quête de sécurité de la Croatie a oscillé entre deux « protecteurs », les Etats-Unis et l’OTAN d’une part, l’Union européenne d’autre part. S’il semble que le pays a aujourd’hui fait un choix en privilégiant l’Union européenne dans ses priorités de politique étrangère, les préférences furent plus nuancées au cours des dernières années.

De la déclaration d’indépendance à Dayton, la désillusion européenne.

Lorsque la Croatie déclare son indépendance le 25 juin 1991, elle se détache d’un cadre étatique qui ne correspond plus à l’identité qu’elle revendique. Les Croates définissent souvent la participation à la Yougoslavie comme « malgré eux », et, outre nombre de motifs politiques et économiques, la volonté de se distinguer des Balkans est une des idées souvent affichées.

Le revers de l’indépendance est la nécessité de trouver des « alliés » sur la scène internationale pour rétablir des liens diplomatiques et économiques, et c’est en premier lieu vers la Communauté européenne que se tournent les Croates. Les mois précédant l’indépendance, et alors que la guerre n’était pas anticipée par les acteurs politiques, les différents partis croates évoquent le nécessaire rapprochement de la Croatie avec l’Europe en cas d’indépendance, allant même jusqu’à exprimer plus ou moins directement leur volonté de voir un jour la Croatie intégrer la Communauté européenne.

Ainsi en est-il du président Tuđman qui clamait ce projet, moins en connaissance de cause – les implications en matière de démocratie et d’Etat de droit étant souvent ignorées – que mû par le souhait « d’appartenir ». Car pour ce pays, se définir et être reconnu comme européen donnait en premier lieu le gage de sa rédemption et du début de la démocratie, mais la portée du geste ne s’y limite pas. Il faut aussi compter sur la possibilité pour la Croatie d’ancrer son identité à l’Ouest, faisant valoir l’ancienne appartenance à l’Autriche-Hongrie, en rejetant le côté balkanique souvent considéré comme péjoratif par les Croates.

Cependant l’enthousiasme croate était en profond décalage avec l’accueil de la déclaration d’indépendance par les Européens. En effet, face à cet évènement que les membres de la Communauté européenne n’avaient pas anticipé, on observe une incapacité de se prononcer de manière univoque sur l’attitude à adopter face aux indépendances slovène et croate. Un moratoire est premièrement décidé pour laisser à la Communauté européenne le temps d’une décision posée. Si l’Allemagne, traditionnellement liée à ces deux Etats – qui ont appartenu à l’Autriche-Hongrie, ont régulièrement entretenu des liens commerciaux même pendant la période communiste et ont envoyé un nombre non négligeable de Gastarbeiter –, était favorable à une reconnaissance internationale, la France s’y opposait. Cette opposition tenait à une conjonction de facteurs : l’amitié franco-serbe héritée de la Première Guerre mondiale et particulièrement présente en la personne de François Mitterrand, mais aussi la tendance française au centralisme qui décourageait l’autonomisme et le séparatisme des Croates et Slovènes.

Ce n’est donc qu’en 1992 que la reconnaissance de l’indépendance par la Communauté européenne a lieu. Entre temps, si la Slovénie a eu la chance de connaître une guerre courte, la Croatie se trouve dévastée sur une large partie de son territoire : la région centrale de la Krajina croate, l’arrière-pays dalmate et la Slavonie orientale ont en effet été soumis à des destructions importantes et des conflits sans nom entre les civils même, malgré les multiples appels à l’aide du gouvernement croate. La lenteur dans la mise en œuvre d’une décision européenne a sans doute été un facteur important dans l’ampleur de la tragédie. La passivité européenne demeure impardonnable aux yeux de nombreux Croates qui se sont réellement sentis abandonnés à ce moment.

Dès lors il n’est pas surprenant de constater une méfiance profonde de certains Croates envers l’Europe, qui est désignée, au mieux comme incompétente, au pire comme complice de ce qui s’est passé. La population, ainsi que les dirigeants, en concluent que la Communauté européenne n’est simplement pas fiable.

Pendant la période de la guerre, l’envoi de casques bleus n’a guère fait évoluer cette vision. Leur impuissance face aux violences quotidiennes entre les populations est vécue comme une comédie de la communauté internationale. Face à un conflit qui dure, l’Europe ne sait pas répondre avec pertinence, et ce sont donc les Américains qui prennent la situation en main, en Croatie mais également en Bosnie-Herzégovine.

Les Etats-Unis auraient pourvu la Croatie en armes et en conseils stratégiques durant les phases ultimes de la guerre, en 1995, lors des opérations Tempête et Eclair qui visaient à reconquérir la Krajina croate et la Slavonie occidentale. Cet appui reste néanmoins assez officieux, d’autant que ces opérations ne sont pas considérées par la communauté internationale comme glorifiantes pour les Croates – si la Croatie célèbre cet épisode comme une libération nationale, il faut bien se rappeler qu’il s’agit également de la plus importante entreprise de purification ethnique menée par le gouvernement croate.

Cette aide des Etats-Unis ne doit pas non plus nous fourvoyer sur leurs sentiments à l’égard de la Croatie. Le soutien qui fut apporté à la Croatie n’était pas tant l’approbation du régime de Tuđman que la volonté d’en finir avec ce conflit et de retrouver la stabilité dans la région. D’ailleurs, on constate que les Etats-Unis n’ont pas usé de complaisance envers la Croatie et dénonçaient régulièrement ses atteintes aux droits de l’Homme.

De l’isolement international au retour dans le giron européen.

Une fois la guerre achevée, la Croatie se retrouve rapidement dans une situation d’isolement. Les carences démocratiques qui étaient tolérées pendant l’état de guerre ne le sont plus au sortir du conflit. L’Union européenne refuse de donner à la Croatie les aides financières dont bénéficient les pays d’Europe centrale, et les relations diplomatiques sont pour le moins caractérisées par la froideur. Cette tendance se retrouve également du côté américain.

Durant la seconde moitié des années 1990, la Croatie se referme sur elle-même et sur des tendances nationalistes affirmées. Tuđman rehausse l’honneur de la Croatie en diabolisant la communauté internationale et l’Europe. Pendant ce temps, l’opposition opte pour l’attitude inverse. Le HNS (centriste), parti créé en sécession du HDZ de Tuđman, mais aussi le HSLS (libéraux) ou le HSS (paysans) considèrent l’ouverture internationale et européenne comme cruciale pour sortir le pays de l’impasse.

Ce n’est qu’à la mort de Tuđman en 1999 que la situation va se débloquer. Les élections de 2000 voient l’arrivée au pouvoir d’une coalition favorable à l’intégration européenne et atlantique. Reste à savoir laquelle doit être privilégiée.

Sur le programme des différentes forces politiques croates, on remarque que l’intégration européenne est toujours l’objectif central de la Croatie en matière de politique étrangère. Fait intéressant, le Ministère des Affaires Etrangères croate a fusionné avec le Ministère de l’intégration européenne, afin de démontrer une plus grande cohérence dans son action. L’Union européenne est donc pour tous le cœur de l’action politique extérieure, créant le consensus, de l’ancien parti communiste désormais social-démocrate aux partis nationalistes. Dans les milieux politiques, l’adhésion à l’OTAN est une question plus incertaine qui soulève davantage le débat. Certains pensent ainsi qu’il vaut mieux miser sur une approche strictement européenne, fonder une politique de sécurité forte qui soit alternative à l’OTAN. Cependant la majorité de la classe politique n’a pas cette opinion. Pour beaucoup, l’échec de la Communauté européenne dans la résolution de la crise yougoslave reste une séquelle vive et la politique de défense européenne telle qu’elle est actuellement ne suffit pas à rassurer. Si, dans l’absolu, la meilleure situation serait celle d’une Europe autosuffisante en matière de sécurité, les Croates font néanmoins davantage confiance à l’OTAN dont le fonctionnement est rôdé.

Dans les deux démarches que sont l’intégration dans l’Union européenne et dans l’OTAN, on peut définir un ressort commun qu’est la quête de stabilité et de sécurité. Deux précautions valant mieux qu’une, la Croatie souhaite se doter de tous les moyens à sa disposition pour empêcher que l’histoire se répète. 

Pour en savoir plus :

 

picto_2jpeg A lire 
picto_2jpeg LUKIĆ Renéo (dir.), La politique étrangère de la Croatie de son indépendance à nos jours, 1991-2006, Laval (Canada), Presses de l’Université Laval, 2006, 316 p.
   
picto_1jpeg Sur Internet
picto_1jpeg Ministère des Affaires Etrangères et de l'intégration européenne de la Croatie

 

 

 

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