La Russie au miroir de Seliger ?

Par Camille Lépinay | 20 mars 2011

Pour citer cet article : Camille Lépinay, “La Russie au miroir de Seliger ?”, Nouvelle Europe [en ligne], Dimanche 20 mars 2011, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1072, consulté le 05 juillet 2020

Du 1er au 8 juillet 2010, le gouvernement russe organisa un forum international sur les bords du Lac de Seliger, à 300 kilomètres au nord de Moscou. Réunissant un millier de Russes et un millier de jeunes du monde entier, cette opération de « diplomatie publique » était destinée à améliorer l’image de la Russie à l’étranger. Dans quelle mesure cet événement nous renseigne sur la Russie d’aujourd’hui ?

Un miroir de l’évolution politique russe ?

Des origines pro-Poutine

Le forum de Seliger (Селигер en russe) fut organisé pour la première fois en été 2005 par le « mouvement des jeunes démocratiques et antifascistes » Nachi.  Nachi (Наши, « les nôtres » en russe) fut crée au printemps 2005 avec la bénédiction de Vladimir Poutine, alors Président de Russie. Il est souvent admis que Nachi fut créé pour mobiliser la jeunesse après les révolutions de couleurs de Géorgie et d’Ukraine (en 2003 et 2004).

L’objectif de Nachi était apparemment de préserver la souveraineté russe, mais aussi de soutenir la politique du gouvernement de Vladimir Poutine. L’organisation vise à former de « vrais patriotes, éduqués, intelligents » (Le Monde, 24.08.2005). Les membres souscrivent au Manifeste du mouvement publié par le quotidien Izvestia le 15 avril 2010, et sont formés par le biais de conférences avec des personnalités et les leaders du mouvement. Ainsi, non loin de la résidence d’été du Président Poutine, fut organisé le forum de Seliger avec 15 jours de conférences politiques mêlées à des activités récréatives.

Nachi s’est fait connaître à l’étranger par sa campagne anti-britannique en 2006 ou en protestant violemment contre l’enlèvement d’une statue de l’armée soviétique en Estonie fin 2006. Selon un reportage publié par le magazine allemand Der Spiegel, on pouvait trouver dans l’édition 2008 du forum un cochon sensé représenter le Président estonien Toomas Hendrik Ilves et « protégé » par un militant représentant les américains finançant l’Estonie (Der Spiegel, 26.07.2008). Cette anecdote suggère que le discours du forum était destiné à une audience russe, et non à l’étranger.

Tentative de modernisation sous Medvedev ?

Mais désormais, la Russie cherche à se moderniser, selon l’ambition affichée par son Président Medvedev élu en 2008, poulain de l’ancien Président Poutine, et dont certains analystes suggèrent qu’il s’en démarque par ce discours modernisateur. Le forum international Seliger 2010 semble lui-même avoir été conçu comme une entreprise de modernisation. Ainsi, les organisateurs du forum furent non pas Nachi mais des personnes issues notamment du Département aux relations internationales et aux échanges de jeunes de l’Agence fédérale à la jeunesse, et en particulier son responsable aux affaires internationales Mikhail Mamonov. Le camp se voulait un « forum international » réunissant les « jeunes leaders de demain ». Tout fut fait pour attirer les étudiants de grandes universités américaines et européennes en faisant valoir l’invitation de professeurs prestigieux pour donner des conférences. Le forum fut sponsorisé par de grandes entreprises multinationales, entre autres KPMG, Siemens, Schneider Electric et PriceWaterhouseCoopers tandis que Nachi ne fut officiellement que l’une des organisations partenaires. 

Une partie des participants russes au forum furent sélectionnés sur la base de projets, associatifs ou innovants. Pour eux, le forum comportait plusieurs sessions pendant tout le mois de juillet et réunit au total 25 000 russes, parmi lesquels un millier participa à la première semaine avec les participants internationaux. Une liste fut dressée de ces participants russes comme un registre national des jeunes talents et leurs innovations furent présentées au Président Medvedev lors de sa venue au forum le 8 juillet. Dans son discours à Seliger, Medvedev  vanta cette nouvelle élite : « vous êtes ceux dont le futur de ce pays dépend » (Itar-Tass  08.07.2010, traduction française de l’auteur). Et il appela ces jeunes Russes à participer à l’entreprise de modernisation du pays. Parlant aux participants étrangers, il souligna que la Russie souhaitait être un pays ouvert à tout ce qui était nouveau et les invita à venir aussi souvent que possible.

Souvenirs de l’URSS ?

Malgré ce discours modernisateur, la réalité du forum semblait aussi marquée par des souvenirs de l’URSS.

Sur place, certains participants européens ont pu être choqués par un certain autoritarisme. Sémantiquement, le forum redevint un « camp ». Passeports et bagages furent contrôlés à l’entrée, même en pleine nuit. À l’intérieur du camp, des « patrouilles de contrôle », probablement composées de membres de l’organisation Nachi, étaient chargées de s’assurer que le règlement et l’emploi du temps étaient respectés.

Des souvenirs de camps de jeunesse soviétique se faisaient aussi parfois sentir. La journée commençait par une demi-heure de gymnastique ou course à pieds. Dans une organisation très hiérarchisée, chacun faisait partie d’une unité d’une quinzaine de personnes qui devaient s’organiser pour cuisiner, chercher de l’eau, débattre et vivre en communauté. Les activités mêlaient conférences, culture, sport, mais la dimension politique n’était pas loin. Un mémorial de la Seconde Guerre mondiale était gardé en relai par deux participants russes. Aucune facilité n’était prévue pour que les participants puissent pratiquer leur religion. Or, si dans l’URSS, pratiquer sa religion était une activité mal vue voire exclue, la Russie actuelle connait un renouveau religieux.

Enfin, 30 participants, américains entre autres, n’ont pas pu venir pour cause de problèmes de visa pour des raisons inconnues, en dépit du fait qu’ils étaient invités par le gouvernement russe. Le New York Times fit l’hypothèse de résistances bureaucratiques  (New York Times, 05.07.2010).

 

 

Un double discours

La réalité n’était donc pas vraiment conforme au discours du site Internet de l’événement. Plus généralement, le forum fut traversé par la tension entre un discours politique interne à destination des participants russes et un marketing politique exercé sur les participants internationaux. Significativement, alors que le forum était sensé être en anglais, au début il fut principalement en russe et une traduction en anglais fut organisée suite aux protestations notamment de participants internationaux.

Un discours de puissance et d’ordre à destination interne

Comme l’ont fortement ressenti les participants internationaux, le discours politique du forum était surtout à destination des participants russes. D’ailleurs, deux grands portraits de Poutine et Medvedev encadraient la scène où étaient organisés les rassemblements. Le forum était aussi marqué d’un fort nationalisme : réveil le matin au son de l’hymne russe, rassemblement à grand renfort du chant « Davaï Rossia » (« en avant la Russie »), et drapeau russe omniprésent. De même, les pays représentés avaient leurs drapeaux et les participants internationaux invités à présenter leur culture. Mais au final, le « dialogue entre les civilisations » n’a pas vraiment eu lieu.

L’état d’esprit était également assez conservateur. L’alcool était interdit dans le camp, Poutine ayant lancé une campagne de lutte contre l’alcoolisme en janvier 2010. Les rôles traditionnels de l’homme (viril, allant chercher l’eau, coupant du bois) et de la femme (cuisinant et nettoyant) étaient mis en valeur. On pouvait même se marier à Seliger. Plus généralement, l’image que le forum semblait vouloir faire passer était celle d’une Russie forte, puissante, capable de vivre dans des conditions extrêmes, cultivant l’ordre et le rapport à la nature.

Enfin, l’anecdote suivante en dit long sur l’utilisation du forum en termes de relations publiques internes : un journaliste étranger indépendant demanda à un groupe de participants internationaux de témoigner de leur expérience, mais seulement en notant les points positifs ; la télévision russe ne lui aurait pas acheté son reportage trop critique. De même, on pouvait aussi s’interroger si le chiffre de 800 à 1000 participants internationaux avancé par les organisateurs et variant selon les médias consultés fut effectivement atteint.

Un discours de modernisation à destination externe ou une tentative de diplomatie publique

Ce discours de puissance était-il aussi destiné aux participants internationaux ? Incontestablement, il s’agissait de montrer que la Russie était de retour sur la scène internationale. Ce discours se retrouve dans la diplomatie de Poutine, que ce soit pendant les crises du gaz avec l’Ukraine, le drapeau planté sous la glace du pôle Nord, ou la guerre contre la Géorgie. Par ailleurs, le fait que les organisateurs réussirent à attirer des jeunes venant de près de 89 pays, de tous les continents, est aussi un signe du renouveau de la diplomatie russe tournée particulièrement vers l’Asie et l’Afrique, et non seulement vers l’Europe et les États-Unis. 

Mais le marketing externe de l’événement semblait plutôt axé sur un discours modernisateur. Ainsi, sur le site internet de l’événement, le forum ambitionnait de créer un « réseau international », se voulait un « environnement collaboratif high tech », et les participants, officiellement « sélectionnés », étaient « ambitieux, intelligents et entreprenants ». Symbole de modernisation, le forum en pleine nature était sensé être couvert par un réseau internet sans fil et parsemé de prises électriques, avec sa propre télévision et sa propre radio. Comme le souligna Medvedev dans son discours à Seliger, il s’agissait de donner l’image d’un « pays ouvert, bien développé et puissant » (Itar-Tass  08.07.2010, traduction française de l’auteur).

Seliger fut donc l’exemple même d’une opération de « diplomatie publique ». Cette nouvelle tendance de la diplomatie consiste, pour un pays A, à nouer des relations directes avec le grand public d’un pays B pour promouvoir les intérêts du pays A et développer son « soft power ».  Les frontières du concept restent floues, et Kathy R. Fitzpatrick met en évidence une logique intrinsèque similaire aux relations publiques. La « diplomatie publique » est aussi liée à la diplomatie culturelle, dont l’ouverture de centres culturels russe à l’étranger témoigne également. Mais, selon les écrits académiques, la « diplomatie publique » devrait idéalement être non une communication à sens unique, comme l’est la propagande, mais plutôt une communication à double sens, dans la perspective d’un « dialogue entre civilisations ».

Or, l’entreprise de diplomatie publique de Seliger eut probablement un impact limité par la tension avec un discours interne proche de la propagande. Au-delà de cette différence de discours, on peut se demander si le camp n’aurait pas souffert d’un manque de communication et de synergies entre la direction du forum, promouvant une dimension internationale, et la base de l’organisation, probablement influencée par Nachi et cherchant plutôt à utiliser le camp pour légitimer un message à destination interne. Or, le forum international ne durait qu’une semaine alors que Seliger accueillait des russes pendant tout le mois de juillet.

Miroir, mon beau miroir ?

Quoi qu’il en soit, il serait erroné de réduire la Russie à Seliger. Tout d’abord, parce que malgré toute prise de recul, le témoignage d’un participant s’extrait difficilement d’une expérience personnelle et subjective. Ensuite, les jeunes russes rencontrés sur ce forum n’étaient pas forcément représentatifs de la jeunesse russe. Ainsi, le Moscow Times exprimait des doutes sur l’impartialité idéologique de la sélection et citait des organisations de l’opposition affirmant ne pas avoir été sollicitées. De plus, le public russe était très hétéroclite avec d’une part des participants russes venus pour rencontrer les participants internationaux et d’autres beaucoup moins à l’aise en anglais et/ou moins intéressés par le dialogue. Enfin, la diplomatie publique et le marketing politique interne ne peuvent que déformer l’image de la Russie donnée par un tel événement. 

On peut également se demander si le miroir ne pourrait pas être inversé. Le gouvernement a cherché à travers ce forum à donner une image de la Russie conforme à ce que l’Europe et les États-Unis attend d’elle : un pays moderne, ouvert, et respectueux des codes internationaux. Pour autant, la réalité n’était pas toujours conforme à ce discours modernisateur du gouvernement russe. Certains participants internationaux ont été choqués, et on peut trouver des articles très critiques à ce sujet, dans la presse allemande notamment. Seliger a confronté les participants européens à un choc culturel et politique mais aussi à une tentative avortée de communication entre l’Est et l’Ouest, car le dialogue fonctionne mal avec un discours préétabli.  

En conclusion, le forum international de Seliger nous rappelle combien la « diplomatie publique » est faite de discours, parfois multiples et contradictoires avec la réalité et combien elle est souvent loin de l’idéal d’une communication à double sens.

 

L’auteur a participé au forum international de Seliger. Elle remercie d’autres participants du forum dont les idées ont pu nourrir sa réflexion, ainsi que les membres de Nouvelle Europe qui lui ont procuré relecture et conseils.

 

Pour aller plus loin

Sur Nouvelle Europe

À  lire

  • FAINSOD M., « The Komsomol – Youth under Dictatorship », The American political Science Review, vol 45. n°1, Mars 1951, pp. 18-40
  • MELLISEN J., « The  New  Public  Diplomacy:  Between  Theory  and  Practice »,  in MELLISEN J.,  (ed.),  The  New  Public  Diplomacy:  Soft  Power  in  International  Relations, Houndmills, Palgrave, 2005, pp. 3-27.
  • R. FITZPATRICK K.,   « Advancing the  New  Public  Diplomacy:  A  Public  Relations Perspective », The Hague Journal of Diplomacy, vol. 2 no. 3, 2007, pp. 187-211.
  • VATEL M., « Le Kremlin encourage Nachi, le mouvement patriotique des ‘jeunesses poutiniennes’ », Le Monde, 24/08/2005.

Sur Internet

Source photo : Seliger Aug 2008, sur wikimedia commons

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