Le 8 juin 2007, après le vote décisif du Parlement (Saeima), le nouveau président de la Lettonie, Valdis Zatlers, sort du bâtiment du Saeima pour faire face aux manifestants mécontents de son élection. Quatre ans plus tard, le 2 juin 2011, il quitte le même immeuble après sa défaite au deuxième tour des élections présidentielles. Cette fois-ci, les gens rassemblés l'accueillent comme un héros.
Le mépris exprimé en 2007 et l’admiration manifestée en 2011 sont étroitement liés à la position que Valdis Zatlers a adoptée à l’égard d’un problème situé au cœur de la société lettone : la corruption. En 2007, il était perçu comme un « président-marionnette » aux mains des hommes influents. Valdis Zatlers avait alors déclaré ne rien savoir sur l’existence des oligarques en Lettonie. En 2011, soit moins d’un mois avant la fin de son mandat, il dénonce dans un discours télévisé l’influence des oligarques sur les députés et, en exerçant ses droits constitutionnels, demande la dissolution du parlement. Cette décision bouleverse en profondeur le pays tout entier.
Les « oligarques »
Depuis les années 1990, trois hommes en Lettonie ont été désignés comme des « oligarques » par une grande partie des journalistes et par la branche lettone de Transparency International (Delna). Après s'être affrontés les uns les autres pendant plusieurs années,ils ont conclu une « entente cordiale » en 2001. Deux d'entre eux, Andris ŠkÄ“le et AinÄrs Šlesers,connaissent désormais un déclin de leur influence politique. Leur liste commune (Pour une meilleure Lettonie) a été sévèrement battue aux élections législatives en 2010 (il n'obtiennent que 8 sièges sur 100 au parlement). Bien que leurs noms rappellent les scandales de corruption, abus du pouvoir, magouilles financières, et autres affaires du genre, aucun n’a jamais été accusé officiellement.
Le troisième, Aivars Lembergs, est poursuivi par la justice depuis 2007 (notamment pour corruption, falsification de documents, blanchiment d’argent). Il conserve par ailleurs son influence en Lettonie : il est, depuis 1988, maire de Ventspils, ville la plus riche de Lettonie. Son parti politique (Union des verts et des fermiers, ZZS) a fait de bons résultats aux élections de 2010 : 23 sièges sur 100 au parlement. À l’automne 2010, un gouvernement de coalition a été formé par le ZZS et l’Unité, parti du Premier ministre Valdis Dombrovskis.
Cette collation a pu, bon gré mal gré, poursuivre la sortie de la crise économique qui a très gravement touché la Lettonie en 2009. Elle a toutefois manifesté de graves problèmes de fonctionnement, surtout causés par le décalage de perception entre l’Unité et ZZS concernant la justice. Lors des élections clés de l'Obutsman - les élections du Procureur général, le juge de la Cour Suprême - le ZZS a abandonné son partenaire et s’est aligné sur le parti Pour une meilleure Lettonie! (Šlesers &ŠÄ·Ä“le) et le parti russophone (Centre de l’Harmonie). Des rumeurs ont alors circulé, laissant penser que le ZZS se préparait à quitter le gouvernement de Dombrovskis, pour ensuite en créer un nouveau avec le Centre de l’Harmonie et Pour une meilleure Lettonie, augmentant ainsi considérablement l’influence des « trois oligarques ».
La dissolution du parlement
À la fin du mois de mai, le Bureau chargé de la lutte contre la corruption a lancé une des opérations les plus importantes dans son histoire : des perquisitions ont été effectuées chez les trois fameux « oligarques » - Šlesers,ŠÄ·Ä“le et Lembergs. Un évènement espéré par les uns et craint par d’autres depuis des années. C'est dans ce contexte de tensions et d'espoirs qu'une goutte a finalement fait déborder le vase. Le 25 mai, après l’autorisation du juge, le procureur général a demandé au parlement de lever l’immunité du député AinÄrs Šlesers pour effectuer des fouilles dans sa maison privée. Avec un vote de 35 pour (Unité et l’Union des Forces Nationales), 7 contre (Pour une meilleur Lettonie) et 37 abstentions (ZZS, Centre de l’Harmonie), cette demande a été rejetée.
Un des premiers à plaider pour la dissolution du parlement après un tel vote fut un ancien juge de la Cour Constitutionnelle. L’idée fut reprise par la presse, ainsi que par des réseaux sociaux, dont Twitter. Si beaucoup espéraient ce pas décisif de la part du président, peu croyaient qu’il franchirait le cap. Malgré les craintes et les soupçons de la population et des journalistes au moment de son élection, Zatlers avait fait preuve au cours de son mandat d’indépendance et de neutralité à l’égard des forces politiques. Cependant, il semblait invraisemblable qu’il puisse prendre une telle action seulement une semaine avant les élections présidentielles pour lesquelles il avait des chances d’être réélu. Or, le 28 mai, après avoir dénoncé le nihilisme du pouvoir législatif face à la justice et « la privatisation de la démocratie », Valdis Zatlers a demandé la dissolution du Parlement. Après une explosion de joie relayée par Twitter, une foule enchantée s’est rassemblée devant le palais présidentiel. Les muguets offerts au président ont donné leur nom à ces évènements qui, pour beaucoup de Lettons, étaient comparables à une révolution.
La procédure constitutionnelle et les élections
Selon la constitution de la Lettonie, le Président a le droit de demander la dissolution du Parlement, mais c’est aux citoyens de valider ou de rejeter cette demande par referendum. Si le résultat est positif, le parlement est dissous, s'il est négatif, c’est au Président de démissionner. Jusqu’au referendum, le Parlement fonctionne normalement. Ainsi le 2 juillet, les députes ont procédé aux élection présidentielles prévues à cette date depuis longtemps. Le rival de Zatlers était Andris BÄ“rziņš, ancien banquier membre du ZZS et méconnu du grand public. Le ZZS, Pour une Meilleure Lettonie et le Centre de l’Harmonie ont déclaré ne pas donner de consigne de vote à leurs députés. L’Unité et l’Union des Forces Nationales ont eux affirmé leur soutien à Valdis Zatlers. Avec 53 voix Andris BÄ“rziņš fut donc élu Président de la Lettonie.
Même si un tel vote était prévisible, la déception fut profonde pour une grande partie de la population. Les gens rassemblés devant le parlement ont accueilli le nouveau président à coups de slogans tels que « Démissionne ! Démissionne » ou « Epoux de Lembergs ! Epoux de ŠÄ·Ä“le ! ». Le soir des élections et après avoir manifesté devant le parlement, une centaine de jeunes se sont rendu au palais présidentiel pour voir Zatlers. Visiblement ému, le président sortant a assuré ses supporters que les « changements en Lettonie viennent juste de commencer ! »







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