La Pologne dans le miroir de la lustration

Par Zbigniew Truchlewski | 26 mars 2007

Pour citer cet article : Zbigniew Truchlewski, “La Pologne dans le miroir de la lustration”, Nouvelle Europe [en ligne], Lundi 26 mars 2007, http://www.nouvelle-europe.eu/node/150, consulté le 06 décembre 2022

autolustracjaLustration et décommunisation ont connu moult aventures en Pologne depuis 1989. Elles sontarticle l’objet d’une nouvelle péripétie, la récente loi dite de lustration qui élargit le champ de celle de 1997 (elle concerne désormais aussi les journalistes, les fonctionnaires de l’éducation nationale polonaise et ceux de la justice nés avant le 1er septembre 1972 en plus des hommes politiques et des magistrats). Bien que la tempête médiatique qu’elle a déclenché ne se soit pas encore calmée, il paraît nécessaire d’éclaircir les termes d’un débat qui reste souvent opaque tant il demeure émotionnel : quels sont en effet les tenants et les aboutissants de la décommunisation polonaise ?  

 Présent polonais, passé soviétique. 

La décommunisation est en fait la réforme démocratique de la Pologne qui vise à établir un régime sur des bases saines (pas de corruption, pas d’arbitraire du pouvoir, droits de l’homme et du citoyen) grâce à la lustration (processus de vérification où l’on « lustre » les responsables en « scannant » leurs dossiers pour voir s’ils n’ont pas collaboré avec le régime communiste ni commis quelque forfait).Cette question est importante dans tous les pays post-communistes, comme le montre le récent film de Florian Henckel von Donnersmarck sur la RDA, La Vie des autres.  

Dix-huit ans après les premières élections libres en Pologne, la gestion de la mémoire semble plus que cruciale. Elle l’est avec l’irruption dans l’actualité de la démission de Mgr Wielgus qui avait collaboré avec la police politique communiste. Elle le reste avec le débat qui fait rage entre les partisans d’une « décommunisation » totale et ceux qui préfèrent tracer un gros trait sur ce passé encombrant. Le problème n’est cependant pas récent et il revient périodiquement dans la vie politique et sociale polonaise. À la chute du communisme la question est moins celle de la décommunisation que celle d’une transition pacifique au sein d’une société unitaire. L’objectif est d’éviter toute confrontation dont la violence scinderait la société sortie affaiblie du communisme. C’était le sens du « Gros Trait » (Gruba Kreska) de Tadeusz Mazowiecki, premier ministre de la Pologne après les élections libres de 1989 : pardonner le passé pour se tourner vers l’avenir.

 L’éternel retour de la décommunisation 

Cependant, dès les premières difficultés économiques et sociales, ce consensus autour d’une transition pacifique se fissure. À l’optimisme, fruit de la chute du communisme, succède le pessimisme, enfant de la douloureuse transition : les Polonais, en raison de leur habitude du plein emploi socialiste et en dépit de leur expérience de la relative pauvreté de tout un chacun sous le joug communiste, connaissent un profond désenchantement dû au chômage, à la pauvreté et aux illusions perdues. Le retour de la volonté de décommuniser participe aussi de la peur de voir les anciens communistes revenir au pouvoir. 

En 1993, les citoyens polonais ont cependant préféré les anciennes élites aux nouvelles, non seulement parce que ces dernières ont payé le prix politique des difficultés de la transition mais aussi parce que leur projet de catharsis socio-politique n’a pas suscité l’enthousiasme d’une opinion nostalgique de la stabilité, si ce n’est de la stagnation communiste. Avec ce retour des ex-communistes au pouvoir disparaît la question de la décommunisation. Elle refait surface avec le retour de l’opposition au pouvoir, en 1997. La situation a changé puisque les réformes économiques ont apporté leurs premiers fruits et que la démocratie s’est stabilisée. L’appréhension d’un nationalisme radical cède le pas au désir de faire face à son passé : en Pologne, comme en Hongrie d’ailleurs, est créé un Institut de Mémoire Nationale (Instytut Pamięci Narodowej : IPN) qui permet à toutes les personnes ayant été victimes de l’ancien régime de consulter leur dossier.  

Une nouvelle phase commence avec le retour des anciens communistes au pouvoir en 2001. C’est à l’aune de ces dernières années que l’on doit lire les processus actuels de lustration et de décommunisation. La période de 2001 – 2005 a été en effet marquée par de nombreux scandales qui ont éclaboussé les dirigeants polonais. En témoignent deux affaires de corruption politico-économique : celle de PKN Orlen, d’abord, où l’on voyait des postcommunistes essayer de vendre une raffinerie stratégique polonaise aux Russes ; celle dite « Affaire de Lew Rywin » ensuite, que les Polonais appellent le Rywingate, qui a mis en scène la corruption des dirigeants politiques qui, moyennant espèces sonnantes et trébuchantes, auraient voté un loi permettant à Agora, un consortium médiatique possédant le plus grand quotidien polonais Gazeta Wyborcza, de pouvoir acheter une chaîne de télévision, ce que la loi sur les média interdisait. 

Le débat et la gestion du passé

Le contexte étant tracé, il s’agit d’en comprendre la complexité. La gestion du passé est en effet facilement la proie des émotions en Pologne, voire même de manipulations politiques et de jeux de pouvoir, si ce n’est de chantages. Ce qu’il faut voir derrière la nécessité de la décommunisation et de la lustration, c’est aussi la construction d’une démocratie et d’une économie de marché légitimes et, facteur important en Pologne, libre de toute ingérence extérieure, de l’Est notamment, pour les raisons que l’on sait.  

Le devoir de mémoire reflète aussi un besoin d’identité, paradoxalement : selon Alexandre Smolar, « le communisme détruisait la mémoire des nations. Il était donc nécessaire de la reconstruire, de rétablir la connaissance relative aux années livrées au désert de l’oubli ou disposées en village Potemkine : pleines de pseudo-faits ou de pseudo-évènements ». Ne devait-on pas rendre justice aux victimes de l’ancien régime et établir un consensus national fondé sur la vérité ? Il est difficile, au sortir du communisme, de faire « du passé table rase ». 

Crime et châtiment

La lustration qui s’inscrit dans le processus de décommunisation n’en pose pas moins certains problèmes. Celui de la justice en premier lieu. Le châtiment exige un criminel ; or celui-ci est partout et nulle part dans les régimes communistes, exerçant une terreur anonyme et diffuse sur la société. Comment dès lors rendre justice ? Le paradoxe est que les dossiers de l’IPN portent en général sur les collaborateurs qui ont signé un papier parce qu’ils étaient menacés par le régime. Comment punir un bourreau dont la seule faute était d’être lui aussi une victime ?  De plus, les vrais responsables politiques n’ont, eux, aucune autre charge contre eux que celle d’avoir été des responsables. Mais alors comment définir et évaluer leur responsabilité : où commence-t-elle, où s’arrête-t-elle ? L’enjeu n’est donc pas celui d’une responsabilité individuelle mais celui d’une coresponsabilité collective. Si on condamne les supérieurs on doit faire de même avec leurs subordonnés et vice versa. On peut se demander alors où mettre une frontière à cette coresponsabilité : doit-on y inclure seulement les politiques du parti ou bien aussi les brigades militaires des entreprises ? Ceux qui croyaient dans le régime et en avalisaient de facto les pratiques n’y échappent pas non plus : les jeunesses communistes étaient-elles aussi coupables que les gérontocrates du parti ? Le choix est donc, semble-t-il, impossible, entre vouloir une justice et ne pas savoir à qui l’appliquer. Difficile de séparer les bons et les mauvais, pourrait-on dire, d’où le dicton lituanien : « tout le monde a collaboré et tout le monde a été dans l’opposition ».

Il n’est pas question de dédouaner les véritables coupables ; bien plutôt s’agit-il de ne pas faire deux méchants au lieu d’un. Crime et châtiment est le difficile roman qu’écrit l’histoire postcommuniste : la nécessaire justice se heurte à la réalité complexe, et l’oublier engendre le risque d’une chasse aux sorcières qui aurait les effets inverses de l’intention initiale, à savoir la consolidation de la démocratie et de sa société. Dans le miroir de la lustration, la Pologne doit voir et démêler les fils du nœud gordien de la décommunisation que sont justice et réconciliation nationale.  

Références : 

picto_1jpeg Mini-dossier "la lustration en questions " sur Nouvelle Europe
picto_1jpeg Le législateur et la lustration en Pologne 
picto_1jpeg « L’Affaire Geremek »
picto_1jpeg Les tribulations de la lustration : suite et fin ?   
   
picto_2jpeg A lire 
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Bafoil, François, Europe Centrale et Orientale, mondialisation, européanisation et changement social, Presses de Sciences Po, 2006.
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Smolar, Alexandre, « Les aventures de la décommunisation », in Critique Internationale, n° 5, automne 1999.