La politique linguistique des institutions européennes

Par Pauline Joris | 27 avril 2007

Pour citer cet article : Pauline Joris, “La politique linguistique des institutions européennes”, Nouvelle Europe [en ligne], Vendredi 27 avril 2007, http://www.nouvelle-europe.eu/node/181, consulté le 08 août 2022

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23 langues officielles, 3 alphabets différents, une administration multinationale et multilingue, une journée européenne des langues (le 26 septembre), un nouveau commissaire européen chargé uniquement du multilinguisme, … la diversité linguistique est l’une des composantes principales de l’Union européenne. Considéré par certains comme irréalisable et trop cher, ou bien comme une richesse et une nécessité, le multilinguisme n’est pas seulement anecdotique mais représente un véritable enjeu de politique européenne.

23 langues officielles.

Savez-vous sur quoi porte le tout premier règlement adopté par la Communauté économique européenne en 1958 ? Il fixe le régime linguistique des institutions de la Communauté et reconnaît quatre langues officielles qui sont placées - c'est unique pour une organisation internationale - exactement sur le même plan : l’allemand, le français, l’italien et le néerlandais.

 

Au gré des élargissements successifs de la CEE devenue l’Union européenne en 1993, ce sont aujourd’hui 23 langues qui sont considérées comme officielles au sein de l’UE. 

Date élargissement

États membres

Nouvelles langues officielles de l’UE

Nombre total

1958

Allemagne, Belgique, France, Italie, Luxembourg, Pays-Bas

Allemand, Français, Italien, Néerlandais

4

1973

Danemark, Irlande, Royaume-Uni

Danois, Anglais

6

1981

Grèce

Grec

7

1986

Espagne, Portugal

Espagnol, Portugais

9

1995

Autriche, Finlande, Suède

Finnois, Suédois

11

2004

Chypre, Estonie, Hongrie, Lettonie, Lituanie, Malte, Pologne, Slovaquie, Slovénie, République Tchèque

Estonie, Hongrois, Letton, Lituanien, Maltais, Polonais, Slovaque, Slovène, Tchèque

20

2007

Bulgarie, Roumanie

Bulgare, Irlandais, Roumain

23

Parce que ces langues sont considérées comme langues officielles, les traités européens ainsi que l’ensemble de la législation européenne sont traduits dans ces 23 langues.

 

Les citoyens de l’UE ont le droit de s’adresser au médiateur européen ainsi qu’à toutes les institutions communautaires dans une des 23 langues officielles et à recevoir une réponse dans cette même langue (article 21 CE).

 

De plus, le traité de Maastricht a ajouté que « tous les textes relatifs à la politique étrangère et de sécurité commune qui sont présentés ou adoptés lors des sessions du Conseil européen ou du Conseil ainsi que tous les textes à publier sont traduits immédiatement et simultanément dans toutes les langues officielles de la Communauté » (déclaration 29 du traité de Maastricht). De fait, à partir de cette déclaration, ce sont tous les textes concernant la politique étrangère et de sécurité commune qui sont rédigés dans 23 langues.

 

Au Conseil, l’interprétation en 23 langues est assurée lors de ses réunions. Au Parlement européen, ce sont non seulement les sessions plénières qui sont interprétées en 23 langues, mais aussi les réunions des commissions parlementaires, des groupes politiques et des organes parlementaires ; chaque député européen a la possibilité de s’exprimer dans sa langue et également d’écouter une interprétation dans sa langue.

23 : trop et pas assez ?

23 langues officielles, c’est à la fois beaucoup et peu.

 

C’est d’abord l’absence d’une langue nationale d’un État membre qui frappe ; le Luxembourg n’a pas demandé que le luxembourgeois, l’une des langues nationales du Grand-duché depuis 1976, soit l’une des langues officielles de l’Union européenne.

 

Si le nombre de locuteurs du luxembourgeois est sensiblement le même que pour le maltais (environ 300 000 locuteurs), le gouvernement de La Valette a obtenu que le maltais, langue officielle de l’île avec l’anglais, soit l’une des langues officielles de l’UE. Cependant, pendant les trois années qui ont suivis l’adhésion de Malte à l’UE, la publication de tous les textes législatifs en langue maltaise au Journal Officiel de l’UE n’était pas obligatoire. Cette dérogation a pris fin le 1er mai 2007.

 

Quant aux langues régionales, souvent parlées par une bien plus grande population que le maltais, les gouvernements de leur État membre n’ont pas demandé à ce qu’elles soient langues officielles de l’UE. Le gouvernement espagnol cependant, traduit, selon un accord, certains textes en catalan, valencien, basque et galicien. 

 

Un sujet sensible.

 

Les détracteurs du multilinguisme mettent en avant le coût des multiples traductions et interprétations, les délais que les traductions requièrent. Ils font de plus remarquer que de fait, les institutions européennes travaillent principalement en anglais, et que c’est finalement bien plus simple, disent-ils, d’avoir une seule langue.

Les textes européens sont pourtant très attachés au respect du multilinguisme. A l’argument du coût, les institutions répondent que les frais destinés à l’interprétation et la traduction représente 1% du budget total de l’Union, ce qui, selon un calcul fait avec les données de 2005, représente 2,28€ par citoyen par année.
La défense du multilinguisme c’est, pour l’Union européenne, montrer son respect de la diversité culturelle et linguistique des citoyens qui la composent, ainsi que son attachement à l’égalité de traitement entre tous les citoyens.
Enfin une communication dirigée vers le citoyen sur les activités de l’Union, sur ses décisions et son fonctionnement (complexe), ne peut être efficace que si elle est faîte dans la langue du citoyen.
C'est pourtant sur ce dernier point que l'action des institutions européennes, en particulier la Commission européenne, est contesté (l'affichage sur ces bâtiments en une seule langue, l'anglais ; les sites Internet et les mises à jour de ces sites traduits dans les autres langues que tardivement ; ...). Le Parlement européen tente de son côté de se démarquer de la politique de communication de la Commission en évitant le "uniquement tout en anglais".

 

Au delà du principe du multilinguisme régulièrement rappelé avec force, il ne faudrait pas être naïf. Le ministère français délégué aux affaires européennes s’est ainsi par exemple inquiété par le nombre croissant d’offres d’emplois au sein des institutions européennes (en particulier les agences) qui précisent que le niveau d’anglais doit être celui d’une personne ayant cette langue pour langue maternelle, ce qui constituerait une discrimination.

 

La campagne de communication des institutions européennes à l’occasion du 50ème anniversaire des traités de Rome et l’utilisation du logo « Together since 1957 », décliné ensuite dans les 22 autres langues, a elle aussi été critiquée pour son affichage jugée trop systématiquement unilingue (c'est-à-dire en anglais…). De même, le gouvernement allemand a rappelé l’année passée son souhait que les sites Internet des présidences tournantes du Conseil de l’UE ne néglige pas l’allemand.

 

Le multilinguisme est donc critiqué à la fois parce qu’il est trop appliqué et parce qu’il ne l’est pas assez. La question de la politique linguistique de l’Union est et restera sans doute sensible : entre les accusations de gaspillage économique, celles de vouloir détruire la diversité culturelle des régions et pays européens, et celles de favoriser le « tout-anglais », le multilinguisme risque d’être encore au centre de nombreux débats et enjeux.

 

Pour aller plus loin sur l'Internet :

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Article du site Europa : "L'irlandais devient la 23ème langue officielle de l'Union européenne" 

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Le blog de Jean Quatremer, correspondant à Bruxelles pour Libération, parle régulièrement (comme ici et ici ) de la politique linguistique des institutions européennes.

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Pages Internet "Les langues dans l'UE " du portail Europa, où l'on peut écouter le même texte dans toutes les langues officielles.

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Le dossier du Parlement européen sur le travail des interprètes "Babel en action ".

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Les programmes de soutien au multilinguisme décrits sur le site Europa.