La Parade – Srdjan Dragojevic

Par Anaïs Delbarre | 15 février 2013

Pour citer cet article : Anaïs Delbarre, “La Parade – Srdjan Dragojevic”, Nouvelle Europe [en ligne], Vendredi 15 février 2013, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1627, consulté le 14 novembre 2019

« Tchetnik : terme péjoratif pour désigner un Serbe. Employé par les Croates, les Bosniaques et les Albanais du Kosovo.

Oustachi : terme péjoratif pour désigner un Croate. Employé par les Serbes, les Bosniaques et les Albanais du Kosovo.

Shqiptar : terme péjoratif pour désigner un Albanais du Kosovo. Employé par les Bosniaques, les Croates et les Serbes.

Pédé : terme péjoratif pour désigner un homosexuel. Employé par tout le monde ».

Cette bande-annonce du film La Parade, sorti sur les écrans français le 16 janvier dernier, retient l'oeil du spectateur d’une façon drôle, piquante et brutale. Dans le film, on mélange deux conflits : un conflit ethnique qui oppose les anciens membres de la Yougoslavie (ci-dessus, les Tchetniks, les Shqiptar, les Oustachi et les Bosniaques, pour le dire simplement) et un conflit social opposant une communauté sexuelle minoritaire en Serbie, les homosexuels, et…tout le monde.

Srdjan Dragojevic arrive ici à point nommé. A l’heure où la France est divisée par la polémique du « mariage pour tous », La Parade nous renvoie aux clichés visant les homosexuels et à la discrimination que leur communauté subit quotidiennement en Serbie. En effet, le film ne se passe pas en France mais dans la capitale serbe, Belgrade, où se cacher fait partie du jeu de la vie pour ces personnes que les Serbes « normaux » (et dans ce film, brutaux) caractérisent de « pédés ». La première Gay Pride organisée en Serbie en 2011 s'est douloureusement terminée : quelques 200 blessés à son actif et des dégâts monstres dans la ville. L'année suivante, le 6 octobre 2012, afin d'éviter les affrontements prévus par des hooligans à l'encontre de la communauté gay de Belgrade, le gouvernement a décidé d'annuler la parade. Pour "raisons de sécurité".

La Parade, film écrit et réalisé par Sdrjan Dragojevic, réalisateur et scénariste serbe, revient sur ces affrontements, en inventant des personnages et des vies imaginaires. Lemon, ex-criminel de guerre serbe, doit faire face à une problématique majeure : par amour pour sa fiancée Pearl, qui menace de le quitter (elle ne supporte plus la brutalité quotidienne du criminel), Lemon accepte de protéger la première Gay Pride de Belgrade et ses 4 organisateurs. Un couple d'hommes (Radmilo et Mirko), une jeune et jolie lesbienne (Lenka) et un vieil homme dont le coming out est apparemment récent (il a deux enfants). 

Un monde de clichés surréalistes

Lemon, personnage principal, est mis en scène d’une façon désopilante. Il vit dans une somptueuse villa à Belgrade où les fautes de goût s’enchainent, des trophées de guerre et médailles en tout genre accrochés aux murs aux mitraillettes fleurissant à chaque recoin. Des armes sont d’ailleurs placées avec délicatesse un peu partout dans la maison (paquet de céréales, four, vase…), plantant dès le début un décor qui se veut sanguinaire. Nous sommes bien chez un ex-criminel de guerre. La première scène du film se focalise sur le criminel chantant allégrement sous la douche : on fait le point sur ses blessures de guerre, certaines jaunâtres et mal cicatrisées, et sur ses multiples tatouages à la gloire de la nation serbe. Les éléments de compréhension du personnage sont pour ainsi dire «exa-serbés ». L’ex-criminel de guerre serbe comme on se l’imagine à l’Ouest, brutal, sonore, beauf. Son entourage : son pitbull Susucre, son petit protégé, et sa fiancée, une jeune blonde à paillettes, dont les atouts et faiblesses sont eux aussi exacerbés (disputes de couple clichées avec lancer de chaussures à talons aiguilles, attrait pour un mariage façon Paris Hilton, voix suraigüe). La jeune femme serbe de la capitale telle qu’on se l’imagine à l’Ouest, la femme à strass.

Le spectateur est heureux de ce second degré qui répond à tous ses clichés et donc à toutes ses attentes. Le criminel, son chien, sa villa et sa sirène. Un condensé de clichés sur l’Europe de l’est après la guerre.

Mais les clichés concernent également les homosexuels, peints dans des voitures rose bonbon, écoutant de l’opéra sur leur ipod et levant le petit doigt en buvant un shot d’alcool fort…Décidément pas de « vrais hommes », selon les criminels.

Les hommes sont toujours en gang (gang d’ex-criminels de guerre pour Lemon et gang de skinheads pour son fils), les homosexuels en groupe soudé (certes restreint) tandis que les femmes sont sous-représentées, si ce n’est Pearl, la fiancée, ou une jeune lesbienne, Lenka, qui essaie de trouver une légitimité sexuelle.

Ce monde fantaisiste nous donne le plaisir de revisiter l’ex-Yougoslavie avec humour, à la différence d’autres films plus réalistes et dramatiques, focalisés sur les conflits inter-ethniques et leurs conséquences désastreuses sur les populations et la vie politique des nouveaux Etats. Un nouveau registre pour une nouvelle approche.

Le décor à l’envers

Srdjan Dragojevic nous montre l’envers du décor : après la guerre, lorsque les morts sont morts et que chacun est rentré chez soi, que se passe-t-il ? Chez les criminels, on s’ennuie. Lemon regarde Ben-Hur à la télévision inlassablement en donnant la becquée à son pitbull et Pearl sa fiancée partage son temps entre la boutique de robes de mariée et la boutique de robes de mariée.

Une autre guerre interne est en gestation, qui remplace les anciennes tueries et qui unit cette fois-ci les anciens adversaires : la guerre contre l’homosexualité. Cette « guerre » tourne en dérision les vieux clichés sur les criminels de guerre et leur conflit, montre leurs faiblesses, leurs doutes et parfois leurs larmes et leur douceur (certes bien cachées !). Un film qui met en scène des hommes dangereux, confrontés à un problème qui les dépasse mais qu’ils considèrent comme dangereux et contre lequel leurs armes ne sont encore une fois que la violence physique et verbale.

Un ex-criminel de guerre, contraint au chantage par sa petite amie qui essaie désespérément d’organiser leur mariage à la hauteur de ses ambitions, se retrouve forcé d’organiser la protection de la première Gay-Pride à Belgrade en 2011.  Un élément risible et savoureux qui fait rebondir l’intrigue et remplace l’image de guerrier collée au front des criminels par une image de cœur tendre. Radmilo et Mirko, un couple d’homosexuels serbes, convertissent ces soi-disant « vrais hommes » au militantisme homosexuel.

L’ironie est également placée ailleurs, comme dans cette amitié de fer entre quatre ex-Yougoslaves de nations différentes fortement convaincus que la guerre continue malgré la paix et l’arrêt des combats : un Serbe, un Bosniaque, un Albanais du Kosovo et un Croate. Quatre hommes qui ont fait la guerre et qui en temps normal ne pourraient se regarder sans se fuir ou se tirer dessus (hypothèse la plus probable au vu du nombre d’armes présents chez chacun d’eux). Une amitié à laquelle on ne s’attend pas, et qui est mise à rude épreuve : eux aussi vont devoir protéger ces homosexuels qu’ils ne considèrent pas comme des gens « normaux ». 

La Parade est aussi l'histoire de ce road-trip pas comme les autres à travers l'ex-Yougoslavie. Lemon, pour protéger efficacement la Gay Pride, part à la recherche de ses trois amis de guerre dans leurs Etats respectifs pour l'aider dans sa tâche...Des criminels de guerre réquisitionnés pour protéger la légitimité de l'homosexualité. Le décor est planté.

Yougoslavie ne veut pas dire conflits

Tournés au ridicule, ces hommes de guerre au premier abord construits comme inhumains deviennent attachants. La focalisation du réalisateur sur leur côté sanguinaire accentue l'adoucissement de leur caractère au fil du film. Comme par magie, nous retrouvons ces quatre hommes un an après dans la manifestation homosexuelle qu'ils dénigraient un an avant. Tout est prévisible, mais on n'y pense même pas. Un film avant tout serbe, mais aussi yougoslave, qui présente cet ex-Etat sous une autre forme que celle à laquelle les spectateurs sont habitués. Et fleurissent les longues rancoeurs entre ex-Yougoslaves. 

La violence et les conflits socio-économiques sont encore visibles, sous les traits moins drôles du fils de Lemon, dont la misère morale et physique est mise en avant : il est le leader incontesté d'une bande de jeunes, des garçons, des mineurs, qui gardent en  tête l'image de leurs pères, l'image d'hommes de guerre. Incapables de faire autrement que de suivre la trace sanglante de leurs modèles (Lemon dira à son fils :"Tu veux casser du pédé, moi aussi je l'aurais fait à ta place"), incapables de changer, ils vivent dans la violence et pour la violence. Il semble que dans ces conditions  l'avenir pour eux soit plus sombre. On ne trouve donc pas que de l'humour dans ce premier film de Sdrjan Dragovic mais beaucoup de réalisme et de sang froid.

Aller plus loin

A voir :

  • La Parade, Sdrjan Dragojevic, film 2013

A lire :

Source photo : Affiche officielle du film

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