Un parti d’extrême droite, sécessionniste, fédéraliste : les étiquettes politiques proposées pour comprendre l’essor et l’identité de la Ligue du Nord italienne sont nombreuses. Si la présence d’un discours populiste se confirme, la réflexion sur la nature du parti partage les chercheurs.
Le peuple du Nord et l’ennemi étatique
Dans Politics and Ideology in Marxist Theory, le sociologue Ernesto Laclau propose une approche efficace pour l’utilisation scientifique du mot « populisme », terme désormais rentré dans le langage commun et pour cela victime du « conceptual streching » ("étirement conceptuel"). Laclau centre son approche sur la structure de l’argumentation populiste, montrant qu’elle vise à une opposition nette entre la peuple et le bloc au pouvoir. Pour que cette opposition puisse être validée, il faut la présence d’un ou bien de plusieurs raisons qui justifient ce conflit entre le peuple et l’idéologie dominante, et qui seront évoquées dans les argumentations.
Si on accepte la définition proposée par Laclau, tout discours portant sur la Ligue du Nord ne peut que confirmer une donnée : la Ligue du Nord italienne nait et se développe avec des argumentations tout à fait populistes. Constitué en 1989, le parti de Umberto Bossi acquiert ensuite une visibilité politique devenant une voix de protestation contre l’Etat central et le système des partis.
Entre Tangentopoli et la « question septentrionale »
Une fois établi son ennemi, la Ligue explique les raisons qui amènent à ce conflit. D’une part, elle vise à montrer la crise de légitimité des majeurs partis italiens, confirmée lors de Tangentopoli, l'enquête sur la corruption de la classe politique italienne qui éclate en 1992. Ce discours exaspère, selon Marc Lazar, « un malaise réel dans le nord de l’Italie par rapport aux maux traditionnels de l’Italie ».
D’autre part, protestant contre l’État, elle oppose à celui-ci le développement économique et la richesse des régions du Nord de l’Italie. Cette richesse ne serait pas le fruit de l’hasard, mais le résultat d’une véritable « éthique du travail, le patrimoine typique de nos peuples du Nord de l’Italie », affirme Bossi. La « question septentrionale » fait ainsi son entrée dans le discours politique italien, et la Ligue du Nord en devient la voix principale au début des années 1990. Face à une dépense publique qui atteint 48,6 % du PIB, soit 8,6 points plus qu’en 1979, le taux d’imposition augmente également. Face aux autorités nationales, la défense de l’acquis économique s’accompagne donc de la protestation fiscale.
Suite à sa montée en puissance et aux traits qui la caractérisent, la Ligue du Nord a suscité l’attention de la communauté scientifique. Une fois confirmée l’empreinte populiste de son discours, nombre de politologues ont consacré leurs travaux à l’étude et à la compréhension du phénomène leghiste, visant à répondre tout d’abord à une simple question : qu’est-ce que la Ligue du Nord ? Par ailleurs, sa montée en puissance est-elle un phénomène partisan isolé au niveau européen, ou y a-t-il possibilité de rattacher ce parti à d’autres acteurs politiques européens ?
De l’ethnocentrisme à la communauté d'intérêts
Avant d’essayer de répondre à ces questions, le statut fondateur de la Ligue du Nord représente le point de départ de notre réflexion. Signé le 22 novembre 1989, il aboutit à une alliance politique entre plusieurs formations politiques régionales du Nord de l’Italie, la Liga Veneta et la Lega Lombarda entre autres. Ces formations « se transforment en organisations nationales de la fédération Ligue du Nord » en 1991, et visent à une transformation « pacifique » de l’État italien dans un État fédéral.
Le discours ethno-régional est alors central dans la proposition leghiste : les régions du Nord constitueraient des nations, chacune avec une histoire, une langue et une culture et l’État central représenterait une menace pour la sauvegarde de ces valeurs. Ce ne sera qu’en 1991, lors du Congrès de Pieve et de la fusion de ces mouvements, qu’Umberto Bossi remplacera le concept de « région comme nation » par celui de la région, ou bien des régions comme communautés d'intérêts. La communauté imaginée est une communauté menacée, à la fois dans sa richesse par la fiscalité étatique et dans son marché de l’emploi par l’immigration en provenance du Mezzogiorno et de l’étranger.
Un parti d'extrême droite ?
Nombre de chercheurs ont montré dans leurs études un rapprochement entre le discours politique de la Ligue du Nord et celui qui caractérise les partis dits d'extrême droite en Europe. Dans une note de décembre 2010, Clément Abélamine propose à cet égard de distinguer de grands types d’extrême droite. Un premier, diffusé surtout en Europe de l’Est, correspond au « vieux nostalgique » qui déclare publiquement un rattachement idéologique au passé nazi. Le deuxième est celui du « jeune dandy » : il aurait renoncé « aux liens avec les mouvements fasciste ou néo-nazi », choisissant la dimension sécuritaire, le rejet de l’immigration, un registre modéré ainsi que la défense de certains droits individuels. Pour Abélamine, une partie de la Ligue du Nord est susceptible de rentrer dans cette dernière catégorie.
L’attitude « law and order » (loi et ordre) et la haine contre les immigrés représentent surement deux éléments forts du discours leghiste. Ces programmes électoraux ainsi que son action au gouvernement l’ont bien confirmé : fortement voulu par la Ligue du Nord en 2009, le délit d’immigration clandestine comporte l’expulsion immédiate de l’immigré et la possibilité de l’emprisonnement pour ceux qui l’accueillent. En 2006, Amnesty International remarquait dans son rapport annuel que la loi Bossi-Fini sur l’immigration clandestine ne respectait pas le principe de non-refoulement inscrit dans la Convention de Genève. En 2009, le gouvernement italien, sous l’impulsion du parti, autorisait la mise en oeuvre de « rondes padanes » dans les communes italiennes, des groupes de volontaires chargés d’alerter les forces de l’ordre face à des événements délictueux. La liste de ce genre de propositions au cours de son expérience gouvernementale pourrait être bien plus longue.
Si ces éléments confirment un rattachement du parti au courant idéologique de l'extrême droite européenne, une question reste pourtant ouverte : y-a-t-il une véritable composante identitaire, élément clé de la rhétorique de cette famille, au sein du parti ? Au cours des années 1990, Bossi a conduit sa bataille sur l’existence de la Padanie et d’une identité qui rassemblerait les peuples du Nord de l’Italie. Toutefois, l’électorat leghiste réfuse tout à fait ce discours identitaire : de 1996 à 2001, la Ligue du Nord connait une véritable défaite électorale qui fait chuter son consensus de 5 points. Même si le nouveau statut de 2002 présente une référence à la Padanie, la mouvance identitaire et ethnocentrique a été de facto quitté de son discours politique.







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