La Ligue du Nord, ou le populisme à l’italienne

Par Domenico Valenza | 9 janvier 2012

Pour citer cet article : Domenico Valenza, “La Ligue du Nord, ou le populisme à l’italienne”, Nouvelle Europe [en ligne], Lundi 9 janvier 2012, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1396, consulté le 26 septembre 2017

Un parti d’extrême droite, sécessionniste, fédéraliste : les étiquettes politiques proposées pour comprendre l’essor et l’identité de la Ligue du Nord italienne sont nombreuses. Si la présence d’un discours populiste se confirme, la réflexion sur la nature du parti partage les chercheurs.

 

Le peuple du Nord et l’ennemi étatique

Dans Politics and Ideology in Marxist Theory, le sociologue Ernesto Laclau propose une approche efficace pour l’utilisation scientifique du mot « populisme », terme désormais rentré dans le langage commun et pour cela victime du « conceptual streching » ("étirement conceptuel"). Laclau centre son approche sur la structure de l’argumentation populiste, montrant qu’elle vise à une opposition nette entre la peuple et le bloc au pouvoir. Pour que cette opposition puisse être validée, il faut la présence d’un ou bien de plusieurs raisons qui justifient ce conflit entre le peuple et l’idéologie dominante, et qui seront évoquées dans les argumentations.

Si on accepte la définition proposée par Laclau, tout discours portant sur la Ligue du Nord ne peut que confirmer une donnée : la Ligue du Nord italienne nait et se développe avec des argumentations tout à fait populistes. Constitué en 1989, le parti de Umberto Bossi acquiert ensuite une visibilité politique devenant une voix de protestation contre l’Etat central et le système des partis.

Entre Tangentopoli et la « question septentrionale »

Une fois établi son ennemi, la Ligue explique les raisons qui amènent à ce conflit. D’une part, elle vise à montrer la crise de légitimité des majeurs partis italiens, confirmée lors de Tangentopoli, l'enquête sur la corruption de la classe politique italienne qui éclate en 1992. Ce discours exaspère, selon Marc Lazar, « un malaise réel dans le nord de l’Italie par rapport aux maux traditionnels de l’Italie ».

D’autre part, protestant contre l’État, elle oppose à celui-ci le développement économique et la richesse des régions du Nord de l’Italie. Cette richesse ne serait pas le fruit de l’hasard, mais le résultat d’une véritable « éthique du travail, le patrimoine typique de nos peuples du Nord de l’Italie », affirme Bossi. La « question septentrionale » fait ainsi son entrée dans le discours politique italien, et la Ligue du Nord en devient la voix principale au début des années 1990. Face à une dépense publique qui atteint 48,6 % du PIB, soit 8,6 points plus qu’en 1979, le taux d’imposition augmente également. Face aux autorités nationales, la défense de l’acquis économique s’accompagne donc de la protestation fiscale.

Suite à sa montée en puissance et aux traits qui la caractérisent, la Ligue du Nord a suscité l’attention de la communauté scientifique. Une fois confirmée l’empreinte populiste de son discours, nombre de politologues ont consacré leurs travaux à l’étude et à la compréhension du phénomène leghiste, visant à répondre tout d’abord à une simple question : qu’est-ce que la Ligue du Nord ? Par ailleurs, sa montée en puissance est-elle un phénomène partisan isolé au niveau européen, ou y a-t-il possibilité de rattacher ce parti à d’autres acteurs politiques européens ?

De l’ethnocentrisme à la communauté d'intérêts

Avant d’essayer de répondre à ces questions, le statut fondateur de la Ligue du Nord représente le point de départ de notre réflexion. Signé le 22 novembre 1989, il aboutit à une alliance politique entre plusieurs formations politiques régionales du Nord de l’Italie, la Liga Veneta et la Lega Lombarda entre autres. Ces formations « se transforment en organisations nationales de la fédération Ligue du Nord » en 1991, et visent à une transformation « pacifique » de l’État italien dans un État fédéral.

Le discours ethno-régional est alors central dans la proposition leghiste : les régions du Nord constitueraient des nations, chacune avec une histoire, une langue et une culture et l’État central représenterait une menace pour la sauvegarde de ces valeurs. Ce ne sera qu’en 1991, lors du Congrès de Pieve et de la fusion de ces mouvements, qu’Umberto Bossi remplacera le concept de « région comme nation » par celui de la région, ou bien des régions comme communautés d'intérêts. La communauté imaginée est une communauté menacée, à la fois dans sa richesse par la fiscalité étatique et dans son marché de l’emploi par l’immigration en provenance du Mezzogiorno et de l’étranger.

Un parti d'extrême droite ?

Nombre de chercheurs ont montré dans leurs études un rapprochement entre le discours politique de la Ligue du Nord et celui qui caractérise les partis dits d'extrême droite en Europe. Dans une note de décembre 2010, Clément Abélamine propose à cet égard de distinguer de grands types d’extrême droite. Un premier, diffusé surtout en Europe de l’Est, correspond au « vieux nostalgique » qui déclare publiquement un rattachement idéologique au passé nazi. Le deuxième est celui du « jeune dandy » : il aurait renoncé « aux liens avec les mouvements fasciste ou néo-nazi », choisissant la dimension sécuritaire, le rejet de l’immigration, un registre modéré ainsi que la défense de certains droits individuels. Pour Abélamine, une partie de la Ligue du Nord est susceptible de rentrer dans cette dernière catégorie.

L’attitude « law and order » (loi et ordre) et la haine contre les immigrés représentent surement deux éléments forts du discours leghiste. Ces programmes électoraux ainsi que son action au gouvernement l’ont bien confirmé : fortement voulu par la Ligue du Nord en 2009, le délit d’immigration clandestine comporte l’expulsion immédiate de l’immigré et la possibilité de l’emprisonnement pour ceux qui l’accueillent. En 2006, Amnesty International remarquait dans son rapport annuel que la loi Bossi-Fini sur l’immigration clandestine ne respectait pas le principe de non-refoulement inscrit dans la Convention de Genève. En 2009, le gouvernement italien, sous l’impulsion du parti, autorisait la mise en oeuvre de « rondes padanes » dans les communes italiennes, des groupes de volontaires chargés d’alerter les forces de l’ordre face à des événements délictueux. La liste de ce genre de propositions au cours de son expérience gouvernementale pourrait être bien plus longue.

Si ces éléments confirment un rattachement du parti au courant idéologique de l'extrême droite européenne, une question reste pourtant ouverte : y-a-t-il une véritable composante identitaire, élément clé de la rhétorique de cette famille, au sein du parti ? Au cours des années 1990, Bossi a conduit sa bataille sur l’existence de la Padanie et d’une identité qui rassemblerait les peuples du Nord de l’Italie. Toutefois, l’électorat leghiste réfuse tout à fait ce discours identitaire : de 1996 à 2001, la Ligue du Nord connait une véritable défaite électorale qui fait chuter son consensus de 5 points. Même si le nouveau statut de 2002 présente une référence à la Padanie, la mouvance identitaire et ethnocentrique a été de facto quitté de son discours politique.

 

 

Un parti de défense de la périphérie ?

Illustrée par les politologues Rokkan et Lipset, la théorie des quatres clivages fondamentaux est aujourd’hui un outil incontournable pour l’analyse comparée des systèmes de partis. À cet égard, le clivage qui oppose le centre à la périphérie est utilisé pour comprendre l’émergence des partis de défense de la périphérie, et il a également concerné les études sur la Ligue du Nord. De plus, dans Cities, States and Nations, Rokkan oppose les centres monocéphales, c’est-à-dire les États où il y a une correspondance parfaite entre centre économique et politique, aux centres polycéphales, où ce phénomène ne s'observe pas.

Malgré le fait que la Ligue du Nord ait souvent hésité entre fédéralisme et sécession, la défense du Nord de l’Italie a constitué l’élan vital du parti tout au long de son histoire. Cette analyse est confirmée par Christian Bidégaray, professeur émérite en sciences politiques de l’Université de Nice. De plus, dans le cas de la Ligue du Nord, la revendication territoriale n’est finalement pas une affirmation de l’identité en elle-même, mais un moyen de négocier avec l’État, afin que ces entités territoriales puissent devenir maîtres de leur destin.

Cette analyse rattacherait finalement le phénomène leghiste aux cas catalan et flamand, selon Bidégaray. Pourtant, cette exigence de négociation politique est-elle suffisante pour effectuer ce rattachement ? De quel cas parle-t-on, tout d’abord ? Il ne s’agit sûrement pas d’un cas « italien », vu qu’il ne concerne qu’une partie de l'Italie : à cet égard, l’absence d’une véritable étiquette est déjà en soi porteuse de doutes. Il faut souligner l’absence de la mouvance identitaire dont nous avons parlé plus haut. En effet, si la Catalogne et la Flandre légitiment leur demande d’autonomie suite à une identité, une histoire et une langue commune, cela n’est bien évidemment pas le cas de l’Italie du Nord, très différenciée de ce point de vue et également hétérogène quant à sa structure économique et sociale.

Un parti fédéraliste d’extreme centre ?

Dans les sciences sociales, les sondages sur l’électorat d’un parti permettent à la fois de révéler et d’approfondir des éléments qui ne sont pas toujours visibles à la surface du discours politique. L’utilisation de sondages a poussé la réflexion autour du parti, montrant une orientation de son électorat vers le centre de l’échiquier politique. En effet, une enquête conduite de 1991 à 1998 sur l’auto-positionnement des électeurs leghistes montre à la fois que le mot « centre » est toujours le plus choisi et que le pourcentage du « sans positionnement ». est également élevé. Cette orientation des électeurs est également confirmée au cours des années 2000.

Ce résultat n’est d’ailleurs qu’une confirmation pour le chercheur italien Ilvo Diamanti. En effet, la Ligue du Nord a tout à fait remplacé la Démocratie chrétienne dans les aires « blanches » du Nord de l’Italie, à la fois proposant la sauvegarde de valeurs que la DC n’était plus en mesure d’assurer et utilisant comme moyen d’action politique les sections locales selon le modèle démocrate-chrétien, au service des citoyens. Malgré sa rhétorique novatrice, la Ligue du Nord a fini par mettre un place un parti tout à fait « traditionnel ».

Un deuxième élément est enfin suggéré par Piero Ignazi, professeur de politique comparée à l’Université de Bologne, qui définit la Ligue du Nord comme « un parti d’extrême centre » et ses électeurs en tant que « extrémistes de centre ». Selon Ignazi, les attitudes de la Ligue du Nord ne proviennent pas de la pensée autoritaire, mais de l’origine autonomiste du parti.

Réactivation du clivage centre/périphérie dans l’État italien ; protection des valeurs culturelles et religieuses et rejet de tout élément extérieur à la communauté imaginée ; un discours populiste qui se nourrit d’un malaise réel, face auquel la classe politique italienne demeure aveugle. Ces éléments représentent à notre vis la clé du succès que le parti de Umberto Bossi rencontre depuis 23 ans.

 

Pour aller plus loin

Sur Nouvelle Europe

À lire

  • BIDEGARAY Christian (dir.), Europe occidentale. Le mirage séparatiste, Economica, Paris, 1997.
  • BOSSI Umberto, Vento dal Nord. La mia lega la mia vita, Sperling & Kupfer, Milan, 1992
  • DIAMANTI Ilvo, La lega. Geografia, storia e sociologia di un nuovo soggetto politico, Donzelli, Rome, 1995.
  • IGNAZI Piero, Extreme Right Parties in Western Europe, Oxford University Press, Oxford, 2003.
  • LACLAU Ernesto, Politics and Ideology in Marxist Theory, Verso, London, 1982.
  • LIPSET Seymour Martin, ROKKAN Stein, Structures de clivages, systèmes de partis et alignement des électeurs : une introduction, Editions de l’Université de Bruxelles, 2008.

Articles

Source photo : Northern League - Venice meeting, par Grasso83, sur wikimediacommons

 

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