La formation tout au long de la vie au coeur de la flexicurité

Par Anaïs Delbarre | 7 septembre 2012

Pour citer cet article : Anaïs Delbarre, “La formation tout au long de la vie au coeur de la flexicurité”, Nouvelle Europe [en ligne], Vendredi 7 septembre 2012, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1513, consulté le 11 août 2020

La flexicurité, combinaison des termes flexibilité et sécurité, est-elle un oxymore ? Voici la question que l’on peut se poser, après maintenant trois décennies d’usage de ce terme que certains qualifient de «mot-valise». «La flexicurité peut être définie comme une stratégie visant à améliorer simultanément la flexibilité et la sécurité [des travailleurs] sur le marché du travail», mentionne la Commission européenne dans sa communication de 2007 intitulée «Vers des principes communs de flexicurité : des emplois plus nombreux et de meilleure qualité en combinant flexibilité et sécurité». Ce qui nous intéresse ici, c’est l’un des instruments majeurs de cette stratégie devenue européenne : la formation tout au long de la vie.

Les origines de la flexicurité, une ambition commune de résorber le taux de chômage

C’est dans les années 1993-1994 aux Pays-Bas et au Danemark que naît la notion de flexicurité. La récession du début des années 90 invite à développer le marché du travail européen et à lui redonner un nouveau souffle. En outre, on se rend compte que la sécurité de l’emploi peut être nuisible à l’emploi lui-même. En effet, le versement d' indemnisations chômage trop élevées ne facilite pas le retour à l’emploi. Pourquoi ne pas favoriser plutôt les transitions entre emplois, et par là, la formation des salariés ? Le principe est de placer les sans-emplois en formation, ce qui permet à la fois de résorber le chômage, puisqu'un travailleur en formation n'est pas un chômeur, et d'assurer la reconversion des travailleurs dans ce que les Européens appellent la "société du risque". Les emplois sont instables, retrouver du travail après un licenciement ou même entrer sur le marché du travail apparaissent comme des enjeux phares. En outre, les politiques économiques traditionnelles sont désormais incapables d'enrayer le chômage. Flexibilité des travailleurs assistée d'un volet sécurité, voilà la solution. Reconvertie sous plusieurs noms en Europe, notamment la flexisécurité ou encore la sécurité sociale professionnelle, elle retient l'unanimité et ne se fait d'adversaires politiques ni à droite ni à gauche. Tout le monde semble d'accord pour énoncer ses vertus.

Dans le nord de l’Europe, on s’organise en premier pour assurer une sécurité du travail confortable aux salariés, en misant sur de bonnes couvertures-chômage ainsi qu’une formation professionnelle assurée et sur la flexibilité des contrats de travail et la possibilité pour les employeurs de licencier facilement leurs travailleurs. Voyant que les pays nordiques rehaussaient convenablement leurs taux d’emploi après la récession, d’autres pays européens comme l’Espagne ou la France font le pari de la flexicurité. Ce n’est réellement qu’en 2007 avec la communication évoquée ci-dessus que la Commission européenne se tourne vers la flexicurité, posant les bases d’une stratégie cette fois-ci européenne. Les objectifs de la Stratégie de Lisbonne pour 2010 doivent être assurées et la flexicurité apparaît comme le remède à un marché du travail européen instable pour les salariés et trop contraignant pour leurs employeurs. 

Les politiques de flexicurité : exemples européens

Résumons brièvement les quatre piliers de cette nouvelle stratégie : premièrement, souplesse et sécurisation des dispositions contractuelles, ce qui facilite les embauches comme les licenciements. Nous sommes ici au coeur de la notion de flexibilité. Les travailleurs doivent être flexibles, adaptables. Deuxièmement, des stratégies globales d’apprentissage tout au long de la vie, ce qui constitue la notion de formation continue. Troisièmement, des politiques actives du marché du travail efficaces et dernièrement, un système de sécurité sociale moderne.

Comment ne pas penser que la flexicurité, au travers entre autres d’une formation accrue des travailleurs, est l’outil efficace, l'ingrédient magique pour résorber le taux de chômage et assurer à tous une vie professionnelle confortable grâce aux mécanismes de sécurité promis par les employeurs comme par l'Etat ?

En 2003 et 2004, deux rapports introduisent la question de la flexicurité : il s'agit respectivement des rapports Win Kok et Cahuc-Kramarz. Le premier, rapport de la Taskforce pour l'emploi, mis en place par le Conseil européen de mars 2003 et présidé par Win Kok, ancien Premier ministre des Pays-Bas, insiste sur l'importance de la formation tout au long de la vie et sur ses vertus concernant le "vieillissement actif". Plus on avance dans sa carrière et plus il est recommandé de se former pour être flexible, plus adapté au marché du travail. Oui, mais ce rapport réduit en même temps les obligations financières des entreprises vis-à-vis de la formation continue. Dès lors, si cette formation se fait en dehors de l'entreprise, par qui est-elle financée ? Les salariés sont en première ligne.

Le second rapport propose une sorte de contrat unique pour tous les salariés, qui leur servirait de sécurité sociale professionnelle : en réalité, c'est un "contrat de travail unique à contraintes allégées". Celui-ci supprime les règles de droit entourant le licenciement économique et instaure des indemnités chômage croissantes en fonction de l'ancienneté. En outre, l'allongement des allocations chômage après une période donnée de chômage est conditionnée au fait d'accepter une formation. La formation serait alors utilisée pour réduire le droit des chômeurs à une allocation et de ce fait réduire la portée du droit du travail. Le Contrat Nouvelle Embauche français (CNE) se calque sur ce rapport et propose un contrat dit "flexible", où l'employeur n'a pas obligation de motiver la rupture de son contrat. Les préavis sont courts et la période d'essai est allongée de deux ans. En clair, la flexibilité est privilégiée au détriment de la sécurité. 

Une stratégie jugée trop utilitariste et impertinente face aux besoins réels des travailleurs

On s’aperçoit alors que la flexicurité a des failles et que son mode de fonctionnement tel que défini par la Commission européenne ne permet pas d’utiliser cet outil efficacement. La flexicurité est une politique de l’emploi trop jeune pour en faire un bilan complet aujourd’hui, mais les résultats en termes économiques sont flagrants : l’impact est modeste sur l’emploi. Pourquoi ? Le problème de la flexicurité, selon des sociologues européens comme Joan Michel Verd ou Dominique Méda, auteurs d’articles analytiques sur cette stratégie dans la revue en ligne Formations Emploi, ne réside pas dans les idées qu’elle véhicule, mais dans la conception que les autorités européennes s’en sont faites. Selon eux, l’Europe se trompe de conception. L’instrument phare de la flexicurité, la formation des salariés, est utilisée à des fins utilitaristes, qui biaisent complètement la finalité même du concept de flexicurité. Les entreprises, dispensatrices de cette formation professionnelle, cherchent à adapter les travailleurs aux exigences du marché et à favoriser des transitions rapides, peut-être trop rapides. Ces formations sont courtes, s’appliquent en règle générale à ceux qui ont déjà le plus de diplômes et sont trop standardisées. En outre, la mesure de la flexicurité est considérée comme exclusivement quantitative, en termes de résultats économiques (la mesure utilisée est bien sûr le PIB) alors qu’elle devrait être qualitative et privilégier le bien-être des salariés au travail. La Commission s’est fixée des objectifs de plein emploi, et elle tient bien à les respecter, quitte à sacrifier qualité de vie et de travail. Au sein des Etats membres, comme nous venons de le voir, il apparait également que le terme de flexibilité soit plus utilisé que celui de sécurité, comme si adopter cette stratégie renvoyait à choisir l’un ou l’autre de ces deux termes, alors que la force de la flexicurité réside dans une combinaison efficace de ces deux objectifs. "Raisonner en termes de flexicurité, c'est inscrire dans les têtes que la flexibilité est la caractéristique inaugurale de l'emploi, sa première qualité", énonce Christophe Ramaux, économiste, chercheur et enseignant à l'Université Paris I. Dès lors, que faut-il penser de la flexicurité ? Est-ce une stratégie révolue, dépassée ?

Pourquoi la flexicurité marche mieux au Nord

Le concept de flexicurité semble plus adapté à nos voisins nordiques. On parle avant tout de "flexicurité danoise". Pourquoi ? Le tissu productif y est composé de PME avec une forte mobilité des travailleurs, beaucoup de dynamisme, ce qui donne lieu à un grand besoin de flexibilité sur le marché du travail. L'instabilité de l'emploi y est plus forte, le taux d'ancienneté dans une entreprise y est moins fort qu'en France par exemple. Les bonnes performances étudiées au niveau du taux d'emploi, malgré une faible protection de l'emploi, sont compensées par les négociations collectives. Le taux de syndicalisation des travailleurs y pointe à 80%. Entre autres raisons, on peut de même penser au secteur public, qui emploie une large part de la population (un tiers de la population). Les inégalités de revenu y sont aussi plus faibles, ce qui explique leurs bons résultats. 

« L’approche par les capacités », une nouvelle conception de la flexicurité 

Il ne s’agit pas de changer de stratégie, il s’agit de changer de conception. La formation professionnelle a plusieurs objectifs, qui ne sont pas exclusivement économiques. C’est un outil au service du développement personnel qui prend en compte le bien-être social et pas seulement la performance économique. Dans ce sens, la formation ne devient donc pas seulement la conséquence du développement économique mais l'une de ses conditions majeures. Ce qu’on appelle « approche par les capacités » reprend cette idée oubliée et donne à la flexicurité ce qui lui manquait. On pense avant tout au travailleur et à la mise en œuvre de ses capacités professionnelles. Il doit pouvoir se servir de toutes ses potentialités et choisir lui-même ce qui lui convient, sans être « au service du marché ». Joan Miquel Verd et Josiane Vero, deux sociologues européens spécialisés dans la formation professionnelle, citent en ces termes la définition de l’ « approche par les capacités » dans l‘article « Pourquoi la flexicurité mérite-t-elle qu‘on en débatte à partir de l‘approche par les capacités? » : « éventail des libertés réellement accessibles à une personne en vue de conduire la vie qu’elle entend mener ». Il s’agit avant tout de redonner au travailleur sa liberté de choix et d’en faire le centre de la stratégie de l’emploi. Privilégier la formation tout au long de la vie est un enjeu de taille pour les travailleurs, mais encore faut-il que cette formation continue se fasse dans le respect du bien-être professionnel et des attentes des travailleurs. De même, que vaut la formation s'il n'y a pas d'emploi à la clé ? A défaut de véritable emploi, le chômeur en formation se retrouve obligé d'accepter un travail précaire, alors qu'il suivait une formation censée empêcher ce retour à la précarité de l'emploi. Le chômage sera certes résorbé, mais en confondant qualité et quantité. Selon Christophe Ramaux, pour éviter une approche de la flexicurité trop tournée vers le néo-libéralisme et le triomphe des marchés, il s'agit de s'en remettre à l'Etat social. Mais il ne précise malheureusement pas les contours de cet Etat social "sauveur"...

 

Aller plus loin

Sur Nouvelle Europe

A lire

  • Ramaux, Christophe, Emploi : Eloge de la stabilité. L'Etat social contre la flexicurité, 2006, Editions Mille et une nuits
  • Gautié, Jérôme, Le Chômage, 2009, Collection Repères numéro 531, Editions La découverte
  • Ehrel, Christine, Les Politiques de l'emploi, 2009, Collection Que sais-je?, Editions PUF

Sur internet 

 
Source photo : Fin du Travail, Jules Breton sur Wikimedia Commons

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