La Croatie, de la désintégration yougoslave à l’intégration européenne

Par Emilie Proust | 25 septembre 2007

Pour citer cet article : Emilie Proust, “La Croatie, de la désintégration yougoslave à l’intégration européenne”, Nouvelle Europe [en ligne], Mardi 25 septembre 2007, http://www.nouvelle-europe.eu/node/278, consulté le 14 août 2022
articlesvetog_marka La Croatie, actuelle candidate à l’entrée dans l’Union européenne, a fait partie pendant près d’un demi-siècle de la  République socialiste fédérative de Yougoslavie (RSFY). Comment un Etat issu de la douloureuse partition d’une fédération prend-il le chemin de l’intégration vers une entité supranationale telle que l’Union européenne ?
 

articlesvetog_markaLa Croatie, actuelle candidate à l’entrée dans l’Union européenne, a fait partie pendant près d’un demi-siècle de la République socialiste fédérative de Yougoslavie (RSFY). Comment un Etat issu de la douloureuse partition d’une fédération prend-il le chemin de l’intégration vers une entité supranationale telle que l’Union européenne ?

 
 

La fragmentation yougoslave

 

Les composantes de ce qui a constitué la Yougoslavie n’ont été réunies en un seul et même Etat qu’au sortir de la Première Guerre mondiale. Auparavant, elles étaient pour la plupart intégrées à des empires multiethniques, l’empire austro-hongrois ou l’empire ottoman. La Serbie et le Monténégro avaient quant à eux gagné leur indépendance au cours du XIXe siècle.

 

Si l’on excepte ces deux dernières entités souveraines, les autres communautés sont directement passées de l’appartenance à l’empire à celle au royaume des Serbes, Croates et Slovènes (SHS), sans connaître d’indépendance intermédiaire.

 

Or l’union dans deux Etats yougoslaves, le royaume SHS et la Yougoslavie titiste, n’ont jamais vu l’éclosion d’un sentiment d’appartenance commune, d’identité partagée entre les différentes nations slaves du Sud. Les diverses variantes des idéologies yougoslavistes sont demeurées assez élitistes et n’ont pas suscité de soutien populaire, malgré les tentatives opérées pendant l’ère communiste de créer une nation yougoslave.

 

Bien au contraire, l’échec yougoslaviste est constatable tout au long du règne de Tito. Le système de solidarité entre les républiques a donné le sentiment aux Slovènes et aux Croates que leurs richesses étaient ponctionnées par les républiques fédérées moins développées économiquement.

 

De plus, ce qui était considéré comme une hégémonie serbe au sein de la Yougoslavie a généré des revendications autonomistes chez plusieurs groupes nationaux. C’est ainsi qu’en 1971 éclate le Printemps croate qui exige une meilleure valorisation de la culture et de la langue croates. La volonté d’unité est donc contrariée par les velléités autonomistes et des tensions qui s’accroissent nettement à partir des années 1980 qui allient crise économique et disparition du charismatique Maréchal Tito.

 

Les aspirations politiques des républiques fédérées divergent dès lors davantage et l’essor des revendications particularistes va de pair avec la renaissance des nationalismes. Sans revenir plus en détail sur les conditions de la dissolution yougoslave, il faut garder à l’esprit que pour la plupart des républiques sécessionnistes (Slovénie, Croatie, puis Macédoine et Bosnie-Herzégovine), l’indépendance fut immédiatement suivi d’une intervention de l’armée yougoslave pour empêcher les nouveaux Etats souverains d’exister en tant que tels. Dans le cas croate, les jours qui suivent la déclaration d’indépendance voient l’arrivée de forces de l’armée fédérale qui occupent bientôt un tiers du territoire croate.

 

Partir de la Yougoslavie n’a pas été une décision négociée facilement. D’une part, Milošević exerçait une forte mainmise sur le territoire croate au nom de la minorité serbe qui y vivait et refusait de ce fait de concéder l’indépendance à Zagreb. D’autre part, la communauté internationale a montré de lourdes réticences à reconnaître le nouvel Etat croate.

 

La construction de l’Etat-nation, préalable nécessaire à l’intégration

 

Si la Croatie est passée de l’Autriche-Hongrie au royaume SHS sans avoir connu une indépendance intermédiaire, le cas de son intégration dans l’Union européenne est différent. Aurait-il pu en être autrement ? On peut difficilement soutenir cette dernière alternative. En effet, l’Union européenne est bien composée d’Etats constitués et répondant à un certain nombre de critères qui sont autant de garanties d’un socle d’institutions et de valeurs communes.

 

De plus, la Croatie est passée par plusieurs transitions dans les premières années qui ont suivi son indépendance : la sortie du communisme, la mise en place de la paix et de la démocratie. Des auteurs comme Linz et Stepan précisent que ce type de transitions ne peut s’opérer que dans un cadre étatique construit. Par ceci ils expliquent qu’un Etat doit posséder une légitimité suffisamment forte auprès d’une proportion très importante de ses citoyens pour que son régime puisse s’orienter vers la démocratie, en notant que cela est une condition nécessaire mais non suffisante.

 

Pour satisfaire aux exigences démocratiques de l’intégration européenne, un préalable était donc que la Croatie construise un Etat stable. Or cette tâche n’a pas été facilitée par le contexte dans lequel le pays s’est trouvé au milieu de l’année 1991. L’occupation des régions serbes par l’armée yougoslave et la sécession de ces zones en « républiques autonomes serbes » empêchaient de facto le corps des citoyens de s’unifier. Ces « Etats dans l’Etat » ont subsisté jusqu’en 1995, avec un gouvernement et des lois propres, qui n’étaient toutefois reconnus ni par la Croatie ni par la communauté internationale.

 

De plus, le contexte de guerre et d’invasion a laissé libre cours au développement d’un nationalisme officiel qui, bien que justifié par la nécessité de sauver la « patrie en danger », a connu de lourds excès. La construction nationale est en effet passée par la stigmatisation des Serbes notamment pour rehausser l’image que les Croates avaient de leur peuple et les souder autour de la défense de la cause nationale. Le pendant de cette politique fut une tolérance importante envers les discours et attitudes discriminatoires voire criminelles envers les communautés minoritaires.

 

A cela s’ajoutent les difficultés de la transition démocratique dans un pays où le spectre politique est focalisé sur l’enjeu de la sauvegarde du territoire mais non clivé sur des questions de politique intérieure. Sous couvert d’état de guerre, le président Tuđman dénonçait certains groupes d’opposition comme antipatriotiques sous prétexte qu’ils menaçaient électoralement le HDZ

[1]

. Par ailleurs, les réformes internes au pays passaient nécessairement au second plan sur l’agenda politique, et ce même dans les années qui ont suivi la fin de la guerre. Ainsi, la corruption prévalant dans le système communiste était un état de faits connu de tous, le délit de presse fut rétabli en 1996 et les élections considérées comme irrégulières par les observateurs internationaux jusqu’en 2000.

 

Les réformes aboutissant à une meilleure démocratisation ne commencent véritablement qu’une fois que Stjepan Mesić a remplacé Franjo Tuđman à la présidence de la République en février 2000. On peut considérer la phase entre la fin de la guerre (1995) et 2000 comme la période de consolidation de l’Etat croate, socle d’une plus profonde démocratisation ultérieure.

 

Ce n’est donc qu’une fois que le territoire est hors de danger et les fondements du nouvel Etat acceptés par les citoyens – sans que de forts irrédentismes persistent –, que l’installation d’une véritable démocratie peut s’opérer. La consolidation de la paix est la condition sans laquelle des préoccupations comme l’intégration dans l’Union européenne n’auraient pas pu émerger. En effet, si le président Tuđman, au moment de l’indépendance, affichait l’intégration européenne comme une des priorités de la politique croate, ce point a rapidement disparu de l’agenda politique et est devenu une possibilité irréaliste sur le court terme. Les réticences de Tuđman à se plier aux volontés de l’Union européenne en termes d’état de droit ont d’autant plus éloigné la Croatie de toute perspective d’intégration. La rhétorique du président s’est dès lors transformée en la diabolisation d’une Union européenne qui chercherait à confiner la Croatie dans les « Balkans » pour mieux la rejeter du monde occidental.

 

Les recompositions identitaires dues à l’intégration

 

Ce discours négatif, critiqué au sein même du HDZ, a progressivement disparu après l’alternance de 2000. Le nouveau gouvernement de centre-gauche, ainsi que Stjepan Mesić, ont très tôt mis l’accent sur l’intégration européenne, en affirmant un volontarisme en matière de coopération avec la justice internationale et de mise en œuvre de vastes réformes visant à se conformer aux exigences européennes en termes de démocratie.

 

Dès lors, l’ensemble du spectre politique s’est tourné vers l’Union européenne, au point qu’afficher des tendances eurosceptiques est désormais considéré comme « politiquement incorrect » en Croatie. Que conclure d’une telle évolution ? Comment un pays qui affirme haut et fort son attachement à sa souveraineté décide-t-il de devenir membre d’une entité à caractère supranational comme l’Union européenne ?

 

Une partie de la réponse se trouve dans la consolidation de l’Etat-nation croate. Une fois que le pays se trouve à l’abri de menaces sérieuses sur son existence, un transfert partiel de souveraineté peut être envisagé plus sereinement. A l’heure actuelle, l’intégration européenne n’est plus considérée comme susceptible de mettre en péril le pouvoir de l’équipe gouvernementale. De plus, la Croatie voit nécessairement les intérêts qu’elle aurait à entrer dans l’Union européenne : le développement économique, une sécurité et une stabilité régionales accrues, une légitimité démocratique sur la scène internationale.

 

Au-delà de ces aspects, ce sont bien des motivations identitaires qui sont à l’œuvre dans la volonté croate d’intégrer l’Union européenne. En effet, la Croatie a dès son indépendance affirmé sa proximité avec l’Union européenne. Ce constat se fonde sur la culture politique de la Croatie, qui, ayant appartenu à la couronne hongroise puis à l’Autriche-Hongrie, est fortement imprégnée des valeurs de l’Europe occidentale. Cette identité européenne revendiquée témoigne à la fois d’un souhait de rejoindre l’Union européenne et du vœu de se détacher de l’image d’Etat balkanique qu’elle porte non sans une certaine amertume.

 

Que les représentations de l’Union européenne par les Croates soient fidèles à la réalité ou mythifiées, ces derniers se reconnaissent dans l’identité européenne. En ce sens, l’entrée de leur pays dans l’Union européenne n’est pas perçue comme une éventuelle menace sur la souveraineté ou la culture croates, car ce qui fait l’Europe est représenté comme analogue à ce qui fait la Croatie.

 

 

Ce qui différencie donc le fédéralisme yougoslave et le supranationalisme européen est donc bien simple. Le premier constitue un cadre étatique rigide dans lequel la Croatie ne s’est jamais véritablement reconnue. Dans celui-ci elle a ressenti pendant presque un siècle la frustration de ne pas se sentir maître de sa destinée. L’Union européenne quant à elle n’est pas comparable à ce fédéralisme puisque ses aspects supranationaux sont bien moins développés, mais aussi parce qu’elle trouve ses fondements dans une culture profondément démocratique qui met en œuvre des politiques communes tout en respectant les cultures nationales.

 


[1]

Ce fut notamment le cas du parti istrien IDS dont le rejet du nationalisme était défini comme une trahison à la cause nationale.

 

Pour aller plus loin :

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 A lire :
 picto_2jpeg BARTLETT William, Croatia, Between Europe and the Balkans, London, New-York, Routledge, 2003, 176 p.
 picto_2jpeg GARDE Paul, Le discours balkanique, Des mots et des Hommes, Paris, Fayard, 2004, 483 p.
 picto_2jpeg JOVIĆ Dejan, “Croatia and the European Union: A Long Delayed Journey”, Journal of Southern Europe and the Balkans, Vol. 8, n°1, April 2006, p. 85-103
 picto_2jpeg KUBLI Olivier Ladislav, Du nationalisme yougoslave aux nationalismes post-yougoslaves, Paris, L’Harmattan, 1998, 255 p.
 picto_2jpeg MASSON Diane, L’utilisation de la guerre dans la construction des systèmes politiques en Serbie et en Croatie, 1989-1995, Paris, L’Harmattan, Coll. Logiques politiques, 2002, 350 p.
 picto_2jpeg TODOROVA Maria, Imagining the Balkans, New York, Oxford, Oxford University Press, 1997, 257 p.