La Corée du Nord : un autre totalitarisme

Par Capucine Goyet | 6 février 2012

Pour citer cet article : Capucine Goyet, “La Corée du Nord : un autre totalitarisme”, Nouvelle Europe [en ligne], Lundi 6 février 2012, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1414, consulté le 23 septembre 2018

Le 17 décembre 2011 s’est éteint le « Cher Dirigeant » Kim Jong-il, dont le père Kim Il-sung fut le « Grand Leader » et fondateur de la République populaire démocratique de Corée (RPDC). L'intensité de la propagande et la politique d’auto-isolement du pays en font un régime encore plus totalitaire que ne l’étaient les régimes totalitaires européens. Quelles en sont les spécificités? Et quels types de relations peuvent alors se tisser entre la patrie du Juche et le continent européen, berceau de la démocratie ?

L’ère des totalitarismes : comparaison des systèmes de propagande

L’Etat fondé en 1948 par Kim Il-sung se voulait une dictature du prolétariat, fortement encadrée par une tutelle militaire. Dès l’origine, l’idéologie était également empreinte de certaines mythologies confucianistes, comme l’illustre l’analogie entre l’attitude du « Grand Leader » en 1945, qui trop préoccupé par les affaires de l’Etat, était d’abord passé deux fois près de son village natal avant de s’y arrêter la troisième fois, et l’histoire de l’Empereur Yu de Chine. Raymond Aron explique que les deux principes sur lesquels repose un régime monopolistique sont la foi et la peur. Ces deux sentiments sont ici réunis : d’une part la foi dans les Kim - sauveurs de la Corée du Nord- et dans leurs mythes sacrés, d’autre part la terreur ou peur des terribles représailles.

Le mythe autour de la figure du dictateur est un élément essentiel des régimes totalitaires. Celui-ci y est toujours vénéré. Il a fallu attendre 1956 pour que Khrouchtchev démystifie le mythe stalinien. À l’instar des régimes soviétique et nazi, on trouve des portraits et des monuments à l’effigie de la dynastie des Kim dans tous les lieux publics. Mais le régime nord-coréen est allé encore plus loin dans la vénération du chef, comme le montrent la densité et le gigantisme des statues et des monuments érigés à la gloire des Kim.

Ceux-ci sont omniprésents dans la vie quotidienne du peuple. Chaque citoyen se doit de porter un badge, sur lequel s’affichent soit le « Grand Leader », soit le « Cher Dirigeant », soit les deux. À l’exception des toilettes, chaque pièce du lieu de travail ou du domicile abrite un portrait des deux dirigeants. Le dessinateur Guy Delisle, en visite en Corée du Nord, faisait remarquer que ces tableaux avaient toujours une bordure plus large en haut qu’en bas : une manière « d’une part d’éviter les reflets gênants qui empêcheraient de contempler le soleil du XXIe siècle ainsi que son vénérable géniteur ; et d’autre part, l’inclinaison provoque un face-à-face qui augmente l’intensité du regard ». L’ultra-propagande assiège ainsi la vie quotidienne.

Quant aux écoliers nord-coréens, ils apprennent les mathématiques grâce à des problèmes « kimiens ». Par exemple, alors que Kim Il-sung « Grand Leader et Père de la patrie »,  était enfant, on lui donna neuf pommes. Il en donna trois à son grand-père, deux à sa grand-mère, une à son père et une à sa mère. Combien en garda-t-il pour lui ? Chaque cours doit en outre commencer par une citation de Kim Il-sung, une autre manière de l’encenser. Ce culte quasi-mystique de la personnalité ainsi que la transmission héréditaire du pouvoir relèvent davantage d’une monarchie absolue de droit divin, voire d’une religion. De fait, le régime nord-coréen apparaît comme un régime hybride entre un régime totalitaire et une monarchie absolue de droit divin.

De l’Europe à Pyongyang

La RPDC se caractérise par son isolement du reste du monde ; et  pourtant demeurent à Pyongyang quelques vestiges des échanges passés entre la Corée du Nord et l’Europe. On peut penser au Diplomatic Club, l’ancienne ambassade roumaine qui a été reconvertie après la mort de Ceausescu , ou au Yangakkdo, l’un des trois hôtels de la ville réservés aux étrangers, construit par une société française dans les années 80. C’est en 1995, à la suite d’une famine et d’une crise alimentaire graves qui ont ravagé le pays et décrédibilisé le gouvernement, que la Corée du Nord décide de « s’ouvrir » au reste du monde en accueillant des organisations non-gouvernementales en vue d’apporter de l’aide alimentaire au pays. Certaines en sont néanmoins parties, voyant que des aides étaient détournées au profit des élites dirigeantes. Aujourd’hui, le pays accueille quelques étrangers dans le cadre de missions spécifiques, comme des ingénieurs chargés de faire de l’export d’eau de source, ou des dessinateurs afin de finaliser la production d’un dessin animé. Des séjours touristiques encadrés sont même proposés par quelques rares agences de voyage. En d’autres termes, le filtrage est toujours maintenu.

Si la plupart des États membres de l’Union Européenne(UE) entretenaient des relations diplomatiques avec la Corée du Nord, il faut attendre 2001 pour que la Communauté européenne en établisse. Un Country Strategy Paper avait même été élaboré pour couvrir la période 2001-2004, mais a dû être abandonné. Deux sujets préoccupent particulièrement l’UE : la non-prolifération des armes nucléaires et les droits de l’homme. La dénucléarisation est un sujet particulièrement complexe qui, dès 2003, a fait l’objet d’un processus de pourparlers à Six (les deux Corées, Russie, Japon, États-Unis et Chine), en accord avec les objectifs de la Résolution 1718 du Conseil de Sécurité des Nations unies. Les discussions et les mises en application sont néanmoins parsemées de nombreux obstacles et embûches.

De Pyongyang à Vienne : un début de soft power nord-coréen ?

Au cours de la période estivale de 2010, le MAK, le Musée viennois des Arts Décoratifs, a accueilli l’exposition Des Fleurs pour Kim Il-sung. Pour la première fois, l’art de la RPDC s’invitait au cœur de l’Europe centrale, non dans une ancienne démocratie populaire, mais dans un pays neutre.  Le caractère exceptionnel de l’événement a probablement justifié la présence de mesures draconiennes de sécurité pour accéder à l’exposition. Celle-ci était constituée de quelques œuvres picturales contemporaines, de projets architecturaux, ainsi que d’une série de portraits de « l’éternel Président » Kim Il-sung et de son fils et successeur Kim Jong-il. Deux éléments du monopole étatique étaient particulièrement mis en avant : l’architecture et surtout le mythe de la figure du dictateur.

Dans son traité Sur L’Architecture, Kim Jong-il théorise sur la ville idéale, celle qui incarnerait l’essence - même du réalisme socialiste nord-coréen, à savoir l’idéologie du Juche. L’exposition dévoile des croquis et plans de cette ville future, et présente quelques réalisations concrètes, telles que la grande place Kim Il-sung ou la tour du Juche érigée au cœur de Pyongyang. Cette dimension architecturale s’ancre parfaitement sur l’axe présent - futur que cherchent à développer les régimes totalitaires : c’est dans l’avenir, et non dans le passé, que les modèles sont à chercher. Quant aux portraits présentés, ils répondent à un certain nombre de canons : un format rectangulaire identique, une palette toujours riche en couleurs et pastels, et un style naïf dans les traits. L’iconographie est extrêmement répétitive : le Président, d’abord entouré d’enfants, apparaît ensuite au milieu d’ouvriers, puis auprès de paysans. Dans un autre, il prend une fillette dans ses bras, et reste toujours au milieu de la foule, à la fois proche du peuple et semblant irradier le tableau de sa présence. Tout est orchestré jusqu’aux gestes du chef de l'État, aux sourires permanents des différents personnages et à la mise en scène des objets.

De cette sorte de sérialisme, voire de sérigraphie à la Andy Warhol (dans la continuité des portraits de Mao Zedong), une impression constante de « kitsch » se dégage. Du reste, cette conformité au dogme souligne l’obéissance des artistes au régime. L’exposition illustre donc parfaitement le rôle de la propagande et celui de « l’idéinost », défini par Jdanov, le doctrinaire soviétique, comme cette conformité à l’esprit du parti, garant de la correction idéologique.

D’un point de vue extérieur et international, on peut considérer l’exposition nord-coréenne comme une action de diplomatie culturelle. À travers le regard de l’autre, elle affirme ses propres traits identitaires face à la diversité européenne. Et de fait, elle s’inscrit dans une démarche que l’on peut qualifier de « soft power », pour reprendre l’expression théorisée par Joseph Nye. Le gouvernement nord-coréen cherche, en effet, à exporter une image favorable du pays. Nulle part n’est écrit que la « République populaire démocratique de Corée » n’est autre qu’un régime totalitaire, et qui plus est, une dictature où le pouvoir se transmet par filiation, à l’instar d’une monarchie. Ce manque d’avertissement et absence de filtre pourraient surprendre si l’exposition était entièrement conçue par le musée viennois, mais ce dernier ne fait que prêter un espace public au service culturel de la Corée du Nord. C’est pourquoi les panneaux explicatifs suggèrent un pays merveilleux où il fait bon vivre, un pays rendu attractif par ses idéaux et sa politique…  

Le spectateur politiquement conscient n’est pas dupe et peut facilement dépasser le premier degré de ces textes. En fait, le décryptage-même de l’iconographie permet de prendre conscience de la supercherie du régime. Le style des toiles tel qu’analysé précédemment annihile tout sentiment de beau que le spectateur pourrait éprouver à l’égard du tableau. C’est l’omniprésence du message politico-idéologique qui joue finalement le rôle de filtre. Le sentiment de propagande est tel qu’il gêne la lecture de l’art en tant que création individuelle et fruit de l’imaginaire. Le spectateur ne voit qu’un unique message politique, et non un tableau.

Un avenir nord-coréen ?

Suite au décès du dictateur, les médias officiels ont décrit des foules en pleurs, des larmes de chagrin. Si la vénération du peuple à l’égard du « Cher Dirigeant » est, selon certains spécialistes, sincère, il faudra se poser la question de sa succession. L’héritier saura-t-il se montrer aussi charismatique et intransigeant que l’étaient son père et son grand-père ? Saura-t-il maintenir la politique de Terreur ?

Deux jours après la mort de Kim Il-sung, la Haute Représentante de l’Action extérieure de l’UE, Lady Catherine Ashton, faisait la déclaration suivante : « It is my hope that the new leadership will work to improve the situation of the country, in particular by taking early steps to reduce tensions, pursue dialogue, fulfil previous commitments and improve the economic situation ».  On peut donc s’interroger sur les quelconques impacts que ce changement de gouvernement aura sur les relations bilatérales avec l’Europe.

Pour aller plus loin

Sur Nouvelle Europe

À lire 

  • ARON, R., Démocratie et totalitarisme, Folio, 2007.
  • CHEONG, S-C., « Stalinism and Kimilsungism : A Comparative Analysis of Ideology and Power », dans Asian Perspective, Vol. 24, No.1, 2000, pp. 133-61.
  • DELISLE, G., Pyongyang, L’Association, Paris, 2003.
  • LANKOV, A., « The Official Propaganda in the DPRK : Ideas and Methods”, dans An Unofficial History of North Korea: Yesterday and Today, Vostok-Zapad, 2005.

Sur Internet

Source photo : Coat of Arms of North Korea sur wikimedia

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