La Chine, d’atelier du monde à investisseur capitaliste en Europe ?

Par Mélina Lhermite | 29 juin 2015

Pour citer cet article : Mélina Lhermite , “La Chine, d’atelier du monde à investisseur capitaliste en Europe ?”, Nouvelle Europe [en ligne], Lundi 29 juin 2015, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1917, consulté le 25 septembre 2020

En 20 ans, la position de la Chine dans le paysage économique mondial a incontestablement évolué. Si elle a longtemps fourni aux investisseurs étrangers des conditions favorables à leur développement, elle occupe depuis quelques années une place décisive dans les échanges internationaux. Retour sur cette évolution qui se confirme aujourd’hui dans ses investissements en Europe.

La présence des investissements chinois en Europe a considérablement augmenté depuis le début des années 2000. « Les investissements directs chinois en Europe tournèrent en moyenne à moins de 1 milliard de dollars par an de 2004 à 2008, mais ils ont triplé à environ 3 milliards de dollars en 2009 et en 2010, avant de tripler à nouveau à près de 10 milliards de dollars en 2011 », indiquait Lemonde.fr en 2012. Les investissements chinois s’élevaient en 2014  à 18 milliards de dollars. La Chine a longtemps été considérée comme l’atelier du monde depuis l’ouverture de ses marchés dans les années 70. Elle proposait aux investisseurs étrangers une réglementation propice aux bénéfices favorisant en même temps l’arrivée de capitaux, de savoir-faire et de technologies sur son propre territoires. Au vue de ses mouvements financiers en Europe, le mouvement semble pourtant largement s’inverser. Par divers moyens (rachats, greenfield …), la Chine installe peu à peu son influence économique en Europe.

On distingue deux groupes de destinations des investissements chinois en Europe. On retrouve tout d’abord le trio de tête : France, Royaume-Uni et Allemagne. Si ces pays accueillent des montants presque similaires, les domaines divergent. Les chinois ne cherchent en effet pas la même chose dans chacun des trois pays. Selon Yunnan Shi, maître de conférence en économie à l’université de Rennes ; les chinois distinguent clairement les pays destinataires selon les domaines d’intervention : « Les secteurs ciblés sont différents : service bancaires et autres au Royaume-Uni, mécanique et nouvelles énergies en Allemagne et plus de diversification en France (équipement, mode, tourisme, agro-alimentaire) ». Avant, leurs domaines de prédilection étaient différents. Ils se concentraient, selon Françoise Hay, maître de conférence à Rennes I et membre du Centre de Recherche en Economie et Management, davantage sur les moyens de transport, les télécom et l’industrie.

Une crise profitable aux Chinois

Une deuxième cible attire particulièrement les chinois depuis le début de la crise économique : les pays en difficulté financière. On remarque effectivement une augmentation des investissements chinois dans des pays plus affectés par la crise que le reste de l’Europe. L’Italie, l’Espagne, la Grèce et le Portugal sont les premiers concernés. « Ils vont là où il y a des opportunités d’achats d’intéressantes », rappelle Françoise Hay. Une combinaison gagnante où rentabilité et recherche de profits sont le leitmotiv. « Ils ont un comportement de plus en plus capitaliste. Ils vont même jusqu’à s’installer dans des paradis fiscaux comme aux Iles Caïmans ».  On note notamment le rachat par la Chine de chantiers navals en Grèce ou encore celui de l’entreprise Pirelli, l’emblématique fabricant de pneus italienne. Clairement, les Chinois ont profité de la crise économique pour élargir leurs investissements en Europe. Pour Yunnan Shi, la quête d’entreprises dans ces pays affaiblis économiquement va plus loin. Elle restait « purement économique jusqu’à récemment » mais l’intérêt pour les pays les plus touchés par la crise a « une connotation plutôt politique ». « Dans un certain sens, investir dans les dettes grecques n’est pas forcément pire que les achats des dettes américaines (ndlr : la Chine investit depuis plusieurs années dans le rachat de la dette américaine). Les Etats-Unis sont capables d’imprimer infiniment le dollar si cela s’avère nécessaire tandis que la Grèce sera de toute façon sauvée par l’UE. La Chine voit l’intérêt d’intensifier les relations avec l’Europe ».

Leur stratégie d’investissement a également beaucoup évolué. Avec le nouveau contexte économique, même si le secteur des énergies reste leur secteur de prédilection, ils ont tout de même appris à mieux cibler leurs investissements et ainsi à se diversifier. « Ils se sont notamment davantage tournés vers les secteurs bancaires et les technologies », explique Françoise Hay. La chercheuse justifie également ces révisions de stratégie par les mutations de la société de l’empire du milieu. « Ils investissent selon leurs besoins et selon les évolutions de leur société ». Elle entend notamment par là le développement fulgurant de la Chine depuis une décennie devenant l’un des acteurs économiques les plus importants du monde. « Ils finissent par avoir les mêmes préoccupations que nous. C’est pourquoi ils misent de plus en plus sur les activités du secteur tertiaire et le loisir. »

L’élève dépasse le maître ?

Que reste-t-il donc en Europe pour les entreprises chinoises ? Un gage de qualité. Si elles misent de plus en plus sur une production européenne, ce serait pour obtenir le label Made In Europe. Une façon de crédibiliser leurs produits en Chine. « C’est une sorte de réputation notamment pour les textiles et de plus en plus pour le lait et la viande. » Le secteur de l’agroalimentaire semble en effet être le nouveau terrain de jeu de la Chine. Mais là encore, ils semblent rapidement dépasser l’Europe. Plutôt que de se contenter de produire en Europe, d’investir et de s’inspirer des entreprises européennes, ils finissent par créer leurs propres marques notamment dans le milieu des montres. A l’inverse, le partenariat Europe-Chine offre à l’Europe de grandes opportunités. En investissant dans PSA, la Chine a notamment ouvert son marché automobile à la France. De nouvelles possibilités qui ne peuvent qu’être favorables.

En investissant en Europe, les Chinois cherchent également des savoir-faire. Du moins, c’était le cas jusqu’en 2010. En effet, ne possédant pas les connaissances nécessaires ni les centres de recherche à la hauteur pour développer de nouveaux produits, les entreprises chinoises ont longtemps cherché en Europe des compétences, notamment technologiques. Seulement, à force de s’inspirer des pays européens et de la mondialisation pour acquérir ces connaissances, ils ont fini par développer les leurs qui leur permettent d’être autosuffisants. Ce que confirme Françoise Hay : « plus ils évoluent, plus ils possèdent les savoir-faire, les technologies et les connaissances. De plus en plus de centres de recherche se développent chez eux. Ils ont de moins en moins besoin de l’Europe pour ces sujets ».

Il y a encore 20 ans, la Chine faisait partie de ces lieux où les pays développés déplaçaient leur production grâce à des coûts moins élevés et notamment une main d’œuvre bon marché. Désormais, la Chine a évolué et tend vers un modèle plus capitaliste avec la volonté de rentabiliser sa production et faire du profit. Comme l’explique Françoise Hay : « avant, ils étaient  au bout de la chaîne. Ils produisaient beaucoup mais sans réels bénéfices. Désormais, ils veulent une plus grande valeur ajoutée. »  Passer de l’atelier du monde à un acteur économique international majeur semble accompagner le développement de la société chinoise. La tendance, sans s’inverser, s’exporte puisque les entreprises chinoises elles-mêmes délocalisent de plus en plus en Birmanie, en Indonésie ou aux Philippines. La main d’œuvre en Chine étant devenue trop chère...

 

Profitant des opportunités qui émergent en Europe avec la crise économique, de ses moyens financiers disponibles et de la dépréciation de l’euro, la Chine ne semble pas prête à arrêter ses investissements en Europe. Un moyen supplémentaire de s’affirmer face aux Etats-Unis ? Rien de clair n’est établi dans la stratégie chinoise mais en s’implantant en Europe, la Chine semble répondre à une double volonté : progresser dans la mondialisation et élargir son influence. 

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