La Bulgarie et la Roumanie au cœur de l'impasse Schengen

Par Olivier Pawlicka | 24 novembre 2011

Pour citer cet article : Olivier Pawlicka, “La Bulgarie et la Roumanie au cœur de l'impasse Schengen”, Nouvelle Europe [en ligne], Jeudi 24 novembre 2011, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1322, consulté le 23 septembre 2018

Alors que l'entrée de la Bulgarie et la Roumanie dans l'espace Schengen se profile en 2012, les deux États font face à la réticence conjoncturelle d'une Union européenne qui jette le doute sur ses propres frontières psychologiques et politiques. 

Près de cinq ans après l'élargissement de la Bulgarie et la Roumanie à l'Union européenne, ces deux pays ne font toujours pas partie de l'espace Schengen, pourtant un des symboles les plus puissants de la construction européenne. Si une période de transition est coutumière, et n'a épargné aucun État membre jusqu'à présent, cette intégration à Schengen devient problématique par sa longueur, comme un symptôme des bouleversements géopolitique et économique que l'UE connaît.

L'entrée de la Bulgarie et la Roumanie dans Schengen dès 2007 n'était évidemment pas envisageable et cette option ne relevait pas de leur intention. Les dix États de 2004 ont également eu droit à une période de transition mais d'autant plus légitime qu'il s'agissait de protéger et de déplacer de nouvelles frontières, celles qui délimitaient autrefois l'ancienne aire d'influence de l'ex-Union soviétique. Entrent aujourd'hui en considération des préoccupations d'ordre juridique, politique et économique.

L'évolution de la question Schengen

Alors que le printemps arabe se poursuit, l'UE s'attend à de nouveaux flux de migrants – ce qui fait du renforcement des frontières extérieures de Schengen un enjeu majeur.

Le printemps arabe aura eu comme dommage collatéral le réveil de certains démons des politiques nationales d'immigration au sein des 27. Cet été, alors que le conflit libyen était à son zénith et son issue incertaine, l'Italie et la France se réunirent sans le chapeau européen, pour discuter l'importance de l'espace Schengen en période de conflit, pour prévenir des flux conjoncturels d'immigration, facteur de crainte dans l'imaginaire de beaucoup de citoyens sur le vieux continent.

On a donc observé un regain d'intérêt autour du débat Schengen, qui probablement n'aura pas bénéficié à la Bulgarie et la Roumanie dont le sort devait être décidé en septembre. Sans surprise, les deux pays se sont une nouvelle fois vus refuser leur billet d'entrée. Les Pays-Bas se sont prononcés contre cet élargissement de l'espace Schengen, justifiant leur décision en mettant en avant les problèmes de clandestinité, criminalité et corruption, en dépit des progrès vivement louées par le Parlement européen et notamment son président actuel, Jerzy Buzek.

Le problème frontalier greco-turc

On ne peut en vouloir à certains d'être désarçonnés devant l'incapacité grecque, parfois flagrante, d'assurer avec succès son rôle de tampon frontalier face au flux migratoire turc émettant donc des réserves quant à un nouvel agrandissement considérable de Schengen. La Bulgarie, une fois intégrée à l'espace Schengen, sera non seulement amenée à contrôler un autre pan important de la frontière turque mais, aussi par sa frontière ouest, les Balkans. Est-elle assez équipée et organisée ? Certains en doutent pour plusieurs raisons. Un pays comme les Pays-Bas craint notamment une augmentation du nombre de clandestins sur le territoire de l'UE après la validation de l'élargissement de l'espace Schengen. La Bulgarie et la Roumanie dénoncent « la cohabitation des libéraux et populistes qui rend le gouvernement néerlandais otage des sentiments nationalistes extrêmes» ; elles restent à la merci du veto néerlandais.

Par ailleurs, la Bulgarie doit prouver qu'elle a bien renouvelé son ancien parc automobile de surveillance hérité de l'ère soviétique. En effet les critères de l'espace Schengen exige que l'équipement de contrôle de surveillance soit européen avec une mise en normes des engins. La logistique et la mise à niveau par la formation européenne de militaires bulgares et roumains auraient pris du retard mais représenteraient également un coût considérable.

L'obstacle de la mer Noire

Pour la première fois, deux États de Schengen auront accès à la Mer Noire, carrefour de l'Europe orientale, auquel six pays ont un accès direct (Bulgarie, Géorgie, Roumanie, Russie, Turquie, Ukraine). L'enjeu est donc d'autant plus important que le marché maritime est propice au marché noir et à celui de la drogue. La conséquente économie du marché noir sera un problème à résoudre pour la Bulgarie et la Roumanie. L'affligeant trafic d'organes dont la mer Noire est un des piliers sévit toujours et suscite l'angoisse.

Néanmoins, l'espace Schengen pourrait être sur le long terme l'espace juridique nécessaire pour dissuader les trafiquants en imposant au forceps une éthique judiciaire pour éradiquer un business informel inhumain. La Bulgarie et la Roumanie ont tout à y gagner puisqu'elles tiennent à leur industrie du tourisme, facteur majeur de croissance.

 

 

Une ouverture de Schengen à deux vitesses ?

Une des questions les plus épineuses de cet élargissement futur prévu pour 2012 sauf retard, reste la libre circulation des Roms qui sont devenus pour les gouvernements nationaux un casse-tête à la fois juridique et social. Comment refuser l'entrée d'une population foncièrement européenne aux États une fois dans l'espace Schengen ? Le gouvernement craint que les Roms expulsés depuis 2010 reviennent légitimement dans l'espace juridique partagé qu'est l'espace Schengen. Cette tergiversation est non seulement l'occasion pour des partis conservateurs isolés tel UKIP (UK Independence Party) de militer contre une intégration des deux pays à l'espace mais également de promouvoir auprès de leurs électeurs nationaux, le danger que représente l'élargissement européenne, jouant ainsi avec la peur de l'étranger.

Malgré ce débat donc et l'impasse possible dans les mois à venir pour le ministre de l'Intérieur français, le couple franco-allemand s'est mis d'accord autour d'une ouverture progressive des frontières. L'UE pense avoir trouvé la bonne solution en tranchant le problème avec une intégration graduée et divisée en plusieurs étapes. Inutile d'évaluer l'efficacité d'une telle décision sans l'avoir éprouvée.

En février 2012, un rapport d'évaluation des progrès de la Bulgarie et la Roumanie doit être publié pour donner le feu vert à un nouveau vote, pendant lequel les regards seront tournés vers les Pays-Bas. Si le vote devait passer, le couple franco-allemand prévoit une entrée graduelle dans le temps, avec l'ouverture des frontières aériennes et maritimes en mars 2012 et terrestres en juillet. La Finlande, encore opposée à ce projet en septembre, a depuis changé d'avis, isolant ainsi les Néerlandais.

Déplacer les frontières de l'Europe vers l'est coûte cher et dans la balance du vote, la considération budgétaire pèsera, puisqu'en période de restriction et à une époque où les 27 se déchirent tous les ans autour du budget annuel, l'élargissement de Schengen risque de diviser une fois encore lorsque la question croate sera posée sur table. La Croatie, dont la frontière est cernée par la Bosnie-Herzégovine et la Serbie, intègrera l'UE en juillet 2013 et pense pouvoir intégrer Schengen dès 2015. Plane alors sur ce petit pays la menace d'élargir et donc de durcir les critères d'intégration à l'espace Schengen, pour mieux protéger dit-on, le principe fondamental de la liberté de circulation.

Les citoyens des 15 premiers États de l'UE à avoir intégrés l'espace Schengen ont, peut-être tendance à tenir pour acquis cette liberté de circulation jusqu'à en oublier sa symbolique pour la construction européenne. Aujourd'hui, alors que le Danemark renforce le contrôle de ses frontières depuis la vague d'immigrants tunisiens arrivés en Italie cet été, la communauté européenne a besoin de démontrer à quel point Schengen reste primordial pour l'unité citoyenne. Le club privilégié des 25 a tendance à prendre l'espace Schengen pour acquis lorsqu'en Europe de l'est, les deux derniers entrants se battent pour faire partie de cet zone de sécurité migratoire.

Les refus successifs de l'entrée de la Bulgarie et la Roumanie constitue la création d'une nouvelle frontière, une frontière psychologique, poussant les deux États à la marge de l'Union européenne.

 

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Source photo : Into Greece, par Edal Anton Lefterov, sur wikimediacommons

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