L’Union pour la Méditerranée, deus ex-machina pour "l’imbroglio chypriote"?

Par Sanja Beronja | 7 mars 2011

Pour citer cet article : Sanja Beronja, “L’Union pour la Méditerranée, deus ex-machina pour "l’imbroglio chypriote"?”, Nouvelle Europe [en ligne], Lundi 7 mars 2011, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1049, consulté le 13 août 2022

Depuis presque quarante ans, la question chypriote demeure une impasse méditerranéenne et européenne. La complexité de ce problème pourrait surprendre au premier regard. Car les parties concernées semblent avoir des aspirations et des projets communs : Chypre et la Grèce sont déjà pays membres de l’Union Européenne et la Turquie a vocation à le devenir dans l’avenir ; tous les trois font partie de l’OTAN et de l’ONU.

Pourtant, la solution n’a toujours pas été trouvée, malgré maintes tentatives des organisations internationales, notamment de l’ONU et de l’Union européenne. La solution est-elle à chercher dans un cadre méditerranéen ? Dans ce sens, l’Union pour la Méditerranée (UpM) pourrait s’imposer comme un acteur de référence. Pourtant, pour que les initiatives éventuelles de l’Union pour la Méditerranée dans ce domaine soient efficaces, il est nécessaire de comprendre la complexité et des enjeux du problème chypriote et d’examiner la capacité de l’Union pour la Méditerranée à apporter une solution viable.   

Un bref rappel des faits

Depuis son indépendance en 1960, Chypre a connu de nombreux affrontements entre les communautés grecque et turque. Les Grecs et les Turcs sont entrés en conflit intense dès l’adoption de la Constitution de la République de Chypre en 1960 qui, d’après les Grecs, consacrait la surreprésentation de la communauté turque au pouvoir. La présence sur l’île des forces de l’ONU depuis 1964 n’a pas réussi à instaurer la paix entre les communautés. En 1974, soutenus par Athènes, le coup d’État a été organisé dans le but de se rattacher à la Grèce. La Turquie a profité de cet événement pour envahir la partie nord de l’île, sous prétexte de protection de la communauté turque. En 1983, la République turque de Chypre de Nord a été proclamée. À ce jour, elle n’a été reconnue que par la Turquie, qui y exerce un grand pouvoir politique, économique et militaire.

L’échec des tentatives internationales à apporter une solution

Les premiers pourparlers entre les deux communautés ont eu lieu peu après l’occupation de la partie nord de l’île par la Turquie. Les dirigeants turcs et grecs chypriotes ont discuté à plusieurs reprises des possibilités et des conditions de la réunification de l’île, le plus souvent sous l’égide de l’ONU.

La perspective d’adhésion de Chypre à l’Union européenne a redonné de l’élan à la recherche d’une solution en 2002.  Le secrétaire général de l’ONU Kofi Annan a proposé un plan d’action, connu sous le nom de « plan Annan ». Il consistait à regrouper au sein d'une fédération les deux États constituants : la République de Chypre et la République turque de Chypre du Nord. Il a été plébiscité en 2004 à plus de 64% par la communauté turque, mais rejeté majoritairement par la communauté grecque. De nouveaux dialogues ont eu lieu en 2008 après l’arrivée au pouvoir du président actuel de la République de Chypre, Dimitri Christofias. c'est en 2010 que Dervis Eroglu, le nouveau dirigeant chypriote turc, fut élu. Christofias et Eroglu ont intensifié le dialogue sur les propriétés foncières, une question clé pour la résolution du conflit.

Pourtant, ces tentatives n’ont pas encore abouti à la solution définitive. Plusieurs causes sont à énoncer. Si les deux communautés aspirent à la réunification de l’île, il n’y a pas d’entente sur la résolution des problèmes concrets, tels que la question des réfugiés, de la propriété foncière des grecs chypriotes dans le nord de l’île, le partage de pouvoir et la présence des soldats turcs sur le territoire de Chypre Nord. De plus, la communauté grecque reproche à la communauté turque le manque de volonté réelle à aboutir à la solution. Cette dernière dépend de fait de la Turquie au niveau économique, politique et militaire. Les chypriotes grecs dénoncent également la manipulation des chypriotes turcs par la Turquie, ainsi que de nombreuses violations des droits de l’homme, y compris la destruction du patrimoine culturel grec, des changements démographiques forcés, des questions des propriétés foncières irrésolues, des personnes disparues et des personnes enclavées.

Ce problème pose de nombreux enjeux aux niveaux politique (la question de la souveraineté, intégrité territoriale), économique (l’isolation économique que subit la population turque au nord), social et identitaire (existence et la cohésion de la « société chypriote »), régional (relations entre la Turquie et Chypre, la Turquie et la Grèce) et européen (l’intégration de la Turquie à l’Union européenne).

La perspective de l’adhésion turque à l’Union Européenne n’a pas réussi non plus à apporter une solution : la pression constante de l’Union Européenne  sur la Turquie n’a donné l'effet souhaité et la Turquie continue à jouer un rôle crucial au sein de la communauté turque à Chypre.

L’Union pour la Méditerranée : un médiateur possible ?

Au regard d’échec de toutes ces initiatives, la question qui se pose est : où chercher la solution ? Qui aura le courage et la patience de lancer de nouveaux pourparlers ayant à l’esprit tous les échecs onusiens et européens ? Quelle dimension du conflit n’a pas été prise suffisamment en compte lors des tentatives de résolution précédentes ?

Une des dimensions à prendre plus en considération est certainement la dimension méditerranéenne. Les deux communautés, malgré de nombreuses dissensions, ne remettent pas en question leur identité méditerranéenne.  Est-ce que cela serait un bon point de départ ? Si oui, qui et comment pourrait l’explorer ? La solution est-elle à chercher au sein de l’Union pour la Méditerranée ?

L’UpM, dont l’effectivité a souvent été questionnée, dont les tentatives pour la résolution de la question israélo-palestinienne ont provoqué de nombreuses réactions partagées et dont la légitimité et l’avenir sont aussi mis en question après les changements de régime dans les pays arabes ?  L’Union qui ne s’est pas encore imposée comme un vrai acteur dans le cadre méditerranéen ?

 

 

Il est important de souligner que malgré de nombreux désaccords, la plupart des représentants des deux communautés sont conscients de la nécessité de l’unification. Il est clair que cela ne traduit pas une vraie volonté de vivre ensemble, mais plutôt une approche pragmatique. Pourtant, toute possibilité de discussion s’arrête au moment où les représentants des deux communautés se penchent sur des questions concrètes préalables à la résolution du conflit (la question des propriétés foncières etc.).  Les populations, électrisées par les discours souvent très nationalistes et populistes des dirigeants politiques, ne contribuent pas non plus à la résolution du problème.

Dans ce contexte complexe, où des organisations internationales avec beaucoup plus de moyens ont échoué à apporter une solution, que pourrait faire l’UpM ?

Malgré ce qu’on aurait tendance à croire, ce bilan initial pessimiste pourrait représenter un atout. L’échec des tentatives précédentes pourrait s’expliquer justement par leur caractère trop ambitieux (plan Annan) et  la volonté  de trouver des solutions rapides. Comme on a pu constater, cette approche n’a pas donné les résultats espérés. De plus, les deux communautés éprouvent la lassitude des interventions répétées sans succès.

Pour cela, il est nécessaire de changer l’angle d’appréhension et l’UpM pourrait le faire :

  • Target the bottom, not the top. Pour résoudre la question chypriote, il est nécessaire que le  dialogue s’élargisse à l’ensemble de la population. Jusqu’à maintenant, la société civile n’a joué qu’un rôle très limité. L’UpM pourrait y intervenir en renforçant des échanges dans un cadre méditerranéen : des échanges scolaires, culturels, des conférences à l’instar de cellesorganisées par le Conseil de l’Europe qui porteraient sur le rôle de l’éducation, des médias et d’évolution de mentalité pour la résolution des conflits. Les initiatives de ce type existent déjà et l’UpM pourrait s’y joindre en y ajoutant une dimension méditerranéenne. Le « softpower » de l’Union pour la Méditerranée s’exercerait ainsi sur les parties les plus concernées, à savoir les populations.
  • Ne pas chercher des solutions rapides. Cette recommandation pourrait paraître absurde – comment conseiller une approche à long terme quand le conflit dure depuis 40 ans et nécessite une solution aussi vite que possible ? Pourtant, la contrainte du temps ne va pas créer de solutions efficaces, comme l’histoire récente l’a déjà montré. Il s’agit surtout de trouver des solutions durables et viables. Pour le faire, il faut refaire un état des lieux et joindre ses efforts à ceux des autres organisations internationales pour agir dans les domaines concernés. L’UpM pourrait y exercer un « soft power » pour sensibiliser l’opinion publique.

  • Suivre attentivement des tendances actuelles au sein de la communauté turque et en profiter. Une des clés de la résolution de la question chypriote est la relation entre la  communauté turque chypriote et la Turquie. L’ingérence constante de cette dernière dans les affaires de la communauté turque ne favorise certainement pas le dialogue avec la communauté grecque chypriote. Pourtant, les organisations européennes et internationales devraient prendre plus en compte une tendance actuelle : le mécontentement de plus en plus fort de la communauté chypriote turque vis-à-vis de la Turquie. Cette partie de la population de l’île subit une isolation économique et diplomatique et le seul pays avec qui ils ont des échanges réguliers est la Turquie. Pourtant, il semble qu’ils commencent à dénoncer l’interférence trop importante de cette dernière.Dernièrement, la Turquie a imposé des mesures économiques aux Chypriotes turcs afin de provoquer des changements structurels. Ces mesures ont rencontré un vif mécontentement et des manifestations.Un des reproches principaux était la politique non-démocratique de la Turquie envers la communauté chypriote turque. Cette crise s’est pour l’instant apaisée suite à la promesse turque d’apporter de nouveaux fonds économiques à la communauté turque de Chypre. Mais dans une économie qui subit l’embargo et qui se fonde sur les revenus de nombreux casinos installés dans le territoire, cette mesure n’est pas une solution durable.

L’évolution de ces tendances devrait être suivie et prise en compte. L’Union pour la Méditerranée pourrait jouer un rôle crucial dans la démocratisation de la société de Chypre Nord et exercer un « soft power » sur l’ensemble de l’île pour favoriser le dialogue. Au moment des changements de régime récents dans les pays arabes, l’UpM pourrait se saisir de l’occasion pour redéfinir son rôle et son image auprès des populations des pays membres. La question chypriote semble une bonne opportunité pour l’affirmation de ce rôle.

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Source photo : Fence, par gfspeck, sur flickr