L'Union eurasiatique : perspectives et limites du projet russe

Par Domenico Valenza | 28 novembre 2011

Pour citer cet article : Domenico Valenza, “L'Union eurasiatique : perspectives et limites du projet russe”, Nouvelle Europe [en ligne], Lundi 28 novembre 2011, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1324, consulté le 29 juillet 2016

En vue des élections présidentielles de mars 2012, Vladimir Poutine a annoncé son projet d'une Union eurasiatique, rassemblant la majorité des pays de l'ancien bloc soviétique. La Russie imaginée par Poutine viserait à s’inspirer du modèle européen et également à garder son influence au coeur de l’Asie centrale vis à vis de la Chine.

Poutine et le rêve d’une Union eurasiatique

Dans un article paru le 3 octobre dernier dans le quotidien russe Izvestiya, Vladimir Poutine annonçait l’objectif principal de son très probable troisième mandat présidentiel : la création d’une Union eurasiatique. Selon Poutine, ce procès, « commencé il y a 20 ans, quand la Communauté des États indépendants a été crée », devrait aboutir à « un projet stable et de longue durée, indépendant par les fluctuations de la politique » voire à « la création d’un marché énorme comprenant plus de 165 millions de travailleurs, des lois uniformes ainsi qu’une libre circulation des capitaux, des services et de l’emploi ».

Après la mise en oeuvre de plusieurs organisations régionales (l’Union étatique Russie - Biélorussie, l’EurAsEc, l’Organisation du Traité de sécurité collective), aura lieu la naissance de l’Espace économique commun de Russie, Biélorussie et Kazakistan le 1er janvier 2012. Dans le procès qui devra aboutir à cette Union eurasiatique, Poutine n'oublie pas l’exemple européen et remarque qu’il faudra « tenir compte de l’UE ainsi que des autres organisations régionales, un avantage clair qui nous évitera des erreurs ».

Pour que personne ne puisse trouver dans ce projet le fantôme de l’Union soviétique, Poutine déclare que ce modèle-là relève du passé et également que l’Union devra avoir un rôle de pont entre l’Europe et l’Asie. « Avec des ressources naturelles, du capital et un fort capital humain, l’Union eurasiatique sera très compétitive dans les domaines industriels et technologique ». Bien évidemment, Poutine met en clair ici l’élément clé de son projet, dont on reparlera plus bas.

Le Néo-eurasisme et la pensée de Alexandre Douguine

Pour comprendre la proposition lancée par Vladimir Poutine, nous devons nous intéresser aux ouvrages philosophiques d’Alexandre Douguine. Né à Moscou en 1962 et déjà politiquement actif avant l’éclatement de l’Union soviétique, en 1998 Douguine récupère la doctrine de l’Eurasisme. Fondée dans les années 1920 par des intellectuels russes, elle affirmait que la Russie devait se définir elle-même comme un « troisième continent », entre l’Europe et l’Asie.

Dans son analyse, Douguine va encore plus loin, rajoutant une lecture géopolitique. Pour que la Russie post-soviétique puisse affirmer sa voix dans un monde multipolaire, elle doit viser à créer des alliances stratégiques avec des partenaires régionaux. « Ne disposant pas de ressources suffisantes pour une autarcie complète », seule une telle aptitude pourra permettre la sauvegarde des intérêts nationaux. La critique du philosophe se porte surtout sur les Américains, qui visent, selon l’auteur, au maintien d’un monde unipolaire et à « un processus de mondialisation américano-centré ».

Après la contestation du régime pro-occidental de Boris Eltsine, Douguine soutient l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine, devenant un collaborateur fidèle de son gouvernement. En 2003, il abandonne l’activité politique et fonde à Moscou le Mouvement international eurasien, une ONG visant à diffuser sa propre vision géopolitique et multipolaire du monde.

Au fur et à mesure des années, la pensée de Douguine a acquis une véritable influence au sein de l’opinion publique russe ainsi que de l’entourage du président russe. Néanmoins, ses idées ont franchi les frontières de l’État : en 2004, le président kazakh Nazerbaiev publiait l’ouvrage La mission eurasienne, où l’influence de la pensée du philosophe russe était évidente. De plus, il renommait également l’université d’Astana en « Université Lev Gumiliev », personnage dont les théories de l’ethnogenèse des peuples eurasiennes ont ouvert la voie à Douguine.

Accroître le poids de la Russie vis à vis de ses propres partenaires

Il parait évident qu’à la fois les propositions de Douguine et l’action promise par Vladimir Poutine viseraient à augmenter l’influence de la Russie dans la région et également le renforcement de l’autorité russe dans les relations internationales. Cette stratégie concernerait également les acteurs majeurs entre lesquels l’État russe est situé : l’Union européenne et la Chine.

Dans le premier cas, il ne s’agirait que d’attirer que l’Ukraine dans la sphère russe. Les relations Union européenne - Biélorussie étant assez tendues depuis 1996 à cause des dérives autoritaires du régime de Loukatchenko, l’Ukraine devrait devenir une véritable frontière entre les deux acteurs régionaux. À cet égard, les élections présidentielles de 2010 ont marqué un tournant historique pour le destin du pays : après la défaite de Ioulia Tymochenko, aux positions européennes et atlantistes, le nouveau président ukrainien  Viktor Ianoukovytch a favorisé un rapprochement entre Ukraine et Russie, autorisant le 27 avril 2010 le maintien de la flotte russe en Crimée jusqu’en 2042. Cette décision favorise notamment un accès facilité des Russes aux côtes de la Géorgie.

 

 

Si l’enjeu ukrainien peut être bien géré vis-à-vis de la construction eurasienne, les préoccupations russes se tournent vers la Chine et son rôle au coeur de l’Asie central. À cet égard, c’est encore Douguine qui anticipe et confirme cet enjeu.

Dans l’ouvrage Le prophète de l’eurasisme, publiée en 2006, il analyse longuement les différentes catégories des acteurs géopolitiques dans un monde en voie de multipolarisation. Dans cette perpective, même si les États-Unis représentent  toujours le frein majeur à l’affirmation de la voie eurasienne, l’attention de l’auteur se concentre sur la Chine. Insérée par l’auteur parmi « les formations géopolitiques intéressées par la multipolarité, mais pas symétriquement complémentaires avec la Russie », Douguine affirme que la « prudence » doit être l’attitude à adopter face à la Chine, afin de « neutraliser autant que possible le potentiel négatif de leur réaction ».

Astana, entre Moscou et Pékin

En effet, l’enjeu qui inquiète le plus les dirigeants russes se situe au coeur de l’Asie centrale, et notamment au Kazakhstan. En 2010, son président Nazerbaiev obtient la présidence tournante de l’Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe (OSCE). L’énorme disponibilité en termes de matières premières d’Astana est sûrement ce qui lui a permis de jouer un rôle de plus en plus central au sein de sa région mais aussi de l’économie mondiale.

En effet, le Kazakhstan est le sixième pays au monde pour la richesse de son sol : plus de cent soixante gisements pétroliers, environ cent gisements de charbon, le Kazakhstan est aussi le huitième pays concernant les réserves de fer et possède 15 % des réserves globales d’uranium, faisant du Kazakhstan le premier producteur mondial d’uranium depuis 2009. Face à un tel patrimoine minéral, doit-on s’étonner des intérêts croissants portés par la Russie et la Chine à l’égard de ce pays?

Depuis une dizaine d’année, la politique étrangère de l’État kazakh privilégie à la fois une prudence diplomatique vis-à-vis de Moscou et une ouverture économique à la Chine et ses investissements au sein du pays. D’une part, comme on l’a souligné plus haut, Nazarbaiev a partagé la vision eurasienne présentée par Moscou, où la Russie demeure le partenaire politique principal d’Astana. D’autre part, il a permis à la Chine d’accroître ses investissements dans la région, et notamment dans le secteur de l’énergie.

En 2005, Pékin et Astana inaugurent l’ouverture d’un oléoduc qui connecte le Kazakhstan à l’ouest de la Chine ; de même, en 2009, un gazoduc passant par le Turkmenistan et l’Ouzbekistan a renforcé la coopération énergétique entre les deux puissances, provoquant ainsi une réaction russe réticente à cette exploitation de ressources sur lesquelles Moscou avait jusqu’ici le monopole historique.

Face aux intérêts conflictuels de Moscou et Pékin en Asie centrale, l’Union eurasienne imaginée par Douguine et présentée par Poutine voudrait véritablement amener la Russie à redevenir l’acteur principal de la région : mais cela sera-t-il suffisant face au dynamisme économique chinois et à la disponibilité de capitaux du géant asiatique ?

 

Pour aller plus loin

Sur Nouvelle Europe

Sur Internet

À lire

  • Alexandre DOUGUINE, Le prophète de l’eurasisme, Avatar Editions, Etampes, 2006.

 

Source photo : Dmitry Medvedev in Kazakhstan 5, July 2010-2011, par kremlin.ru, sur wikimedia commons

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