L'observation électorale en Ukraine : « Oh les vilains fraudeurs »

Par L'équipe | 11 février 2010

Pour citer cet article : L'équipe, “L'observation électorale en Ukraine : « Oh les vilains fraudeurs »”, Nouvelle Europe [en ligne], Jeudi 11 février 2010, http://www.nouvelle-europe.eu/node/797, consulté le 08 août 2020

Et ce sera Viktor Fedorovitch Yanoukovitch. Annonçant sa victoire avant les résultats officiels de la Commission électorale centrale, le candidat du Parti des régions aurait devancé son adversaire Youlia Timoshenko, Premier ministre en exercice, d'un peu plus de 3 points (48.95% contre 45.48%). Renonçant de reconnaître sa défaite, celle-ci peine à convaincre lorsqu'elle menace de rassembler ses troupes dans les rues. Y aurait-il eu fraude électorale ? Une ribambelle d'experts locaux comme internationaux était présents lors des deux tours de scrutin pour déceler d'éventuelles entorses au code électoral. Petit panorama de leurs conclusions.

Entre les deux tours, Oleg Levitski du bureau de l'Union d'Helsinki pour les Droits de l'Homme en Ukraine déclare avec ironie, que « puisque l'on ne peut deviner avec certitude qui emportera cette élection cela veut sûrement dire que l'Ukraine est enfin un pays démocratique ». Mikhail Kamtchatny, plus négatif, tempère cette idée en déclarant que le vainqueur sera celui qui trichera le plus. Ce dernier, responsable du Comité des électeurs d'Ukraine pour la région de Kharkov était très confiant sur la transparence du premier tour du scrutin. Selon lui, il aurait été délicat pour les favoris de se « faire prendre » pour fraude dès le premier tour. Au point que les observateurs « s'emmerdaient, puisqu'il n'y a eu aucune violation [du code électoral] » le 17 janvier.

Ce scénario était attendu, chacun des deux camps ayant travaillé l'opinion à une contestation des résultats, par une manifestation devant la Commission électorale centrale (CEC) au lendemain du premier tour (Parti des Régions), ou en accusant le camp adverse de profiter d'une modification de la législation pour influencer sur le résultat (bloc Youlia Timoshenko). La tension s'est en effet faite plus palpable quatre jours avant le scrutin, après la signature de Victor Youshchenko d'une modification de la loi électorale touchant à la composition des commissions électorales locales. « L'Ukraine est le seul pays du monde à modifier son code électoral en pleine campagne d'entre-deux tours, ce serait impensable partout ailleurs », s'élève Eugène Zakharov du Groupe de protection des Droits de l'Homme de Kharkov. 

Les résultats serrés dévoilés par la CEC après dépouillement de plus de 90% des scrutins démontre selon Alexandre Tourtchinov, responsable de la campagne de Youlia Timoshenko, que « le mythe qui circule depuis les trois derniers mois d'un écart de voix colossal entre Timoshenko et Yanoukovitch s'effondre [...] Nous ne perdons pas la conviction que nos concitoyens ne soutiennent pas les criminels et le banditisme ». Youlia Timoshenko ne souhaite pas encore reconnaître sa défaire en déclarant qu' « il est aujourd'hui trop tôt pour tirer quelconque conclusion. Tout dépendra de la capacité de notre équipe à défendre les résultats au niveau local. Et je demande à tous ceux qui m'écoutent de se battre pour chaque protocole, se battre pour chaque voix, car chaque voix peut décider du destin du pays ». Mais le Premier ministre Timoshenko se retrouve bien isolée ; d'une part, ses partenaires au Parlement (Bloc Litvine et Nouvelle Ukraine, parti de Youshchenko) ont déclaré être prêt à former une nouvelle coalition ; d'autre part, les conclusions des observateurs internationaux concluent à « haute qualité » pour l'organisation de ces élections.

Une élection « de haute qualité » ?, le point de vue des observateurs internationaux

Les scrutins des 17 décembre et 7 janvier 2010 ont fait l'objet d'une attention particulièrement élevée de la part de la communauté internationale et des défenseurs des droits de l'homme, étant donné qu'il s'agit du premier renouvellement du chef de l'État depuis l'annulation de l'élection de 2004 suite à la Révolution orange.

Du coté des observateurs internationaux, on peut distinguer les observateurs intergouvernementaux, les observateurs gouvernementaux et ceux issus de la société civile. Dans l'ensemble, ceux-ci ont jugé que le scrutin respectait en général les critères européens de respect des droits de l'homme.

Au niveau intergouvernemental, une conséquente mission de l'OSCE, rassemblant plus de 600 observateurs, a été mise en place pour surveiller les deux tours du scrutin. Composée de parlementaires européens, de membres des assemblées du Conseil de l'Europe, de l'OTAN et de spécialistes des élections, dirigée par la Suissesse Heidi Tagliavini, cette mission a reconnu le bon déroulement du scrutin et la nette amélioration par rapport à l'élection de 2004 tout en soulignant quelques défauts : l'utilisation de ressources gouvernementales à des fins de campagne ; modification du code électoral en pleine campagne ; manque de transparence sur les fonds de campagne des candidats...

On a beaucoup parlé des observateurs géorgiens dans l'est de l'Ukraine. Décrits par l'opposition comme « des hordes de guerriers visant à déstabiliser les élections » envoyés par Mikhail Saakashvili pour soutenir ses alliés orange. Le Président géorgien avait en effet proposé à son homologue ukrainien d'envoyer quelques centaines d'observateurs géorgiens pour l'observation du premier tour. La CEC ayant refusé de les enregistrer en qualité d'observateur, ceux ci n'ont pu accéder aux bureaux de votes. L'affaire aurait été close si le Parti des Régions n'avait diffusé cette rumeur d'observateurs-guerriers.

Au niveau de la société civile internationale, l'ENEMO (Réseau européen des Organisations d'Observation électorale) a monté une mission d'observation composée de 450 membres. Témoins de tentatives d'achat ou de falsification de vote et critiquant l'absence d'un nombre de bulletins de vote suffisants dans certains bureaux de vote, l'ENEMO reconnaît toutefois l'amélioration générale de l'organisation du scrutin du 7 janvier, par rapport aux précédentes élections, mais aussi vis-à-vis de l'organisation du premier tour.

On a pu observer quelques cas isolés d'enfreinte du secret du vote (à Lviv, Khmelnitski, Odessa, Jitomir ou Kherson), de présences de photographes non autorisés aux alentours des bureaux de vote (à Kiev et Donetsk), de bourrage d'urne (à Donetsk encore) ou de destruction de scrutins (à Lougansk). Le vote par urne mobile a également eu quelques ratés, la Commission électorale centrale reconnaissant entre les deux tours qu' « elle ne pourrait dire avec exactitude » combien de personnes ont bénéficié de cette facilitation. Ouf, l'erreur sera rattrapée à temps pour le deuxième tour : 3.9% des électeurs ont pu voter à domicile.

Les observateurs internationaux ont loué les efforts des authorités ukrainiennes pour la création d'un registre centralisé des électeurs. Mais ils ont aussi critiqué la possibilité de s'inscrire sur ce registre jusqu'au jour même du scrutin, procédure mal définie aboutissant au rejet d'inscriptions de certains votants, ou à l'inscription d'un même électeur dans plusieurs bureaux de vote (technique du vote carrousel).

Les observateurs internationaux ont également critiqué la nouvelle loi sur la composition des Comités électoraux locaux, qui permet à chaque candidat d'envoyer deux représentants par bureau de vote. Ils craignaient une surcharge d'observateurs lors du premier tour (18 candidats). 

 

 

L'observation locale et le Comité des électeurs d'Ukraine

Au niveau de la société civile ukrainienne, la principale organisation d'observation est le Comité des électeurs d'Ukraine (CEU). Créé en 1992, cette organisation a petit à petit gagné en crédibilité, alors même que son image d'indépendance politique a pâti du départ de son fondateur Sergueï Skatchenko pour l'administration présidentielle en mars 2009.  Les dirigeants du CEU se sont étonnés du choix du calendrier de la CEC d'organiser les élections en plein hiver, juste après les fêtes orthodoxes de fin d'année, alors que les élections présidentielles ont traditionnellement lieu en automne (ce décalage est dû à la contestation des résultats du deuxième tour en 2004 et à l'organisation d'un troisième tour début 2005 remporté par Youshchenko).

Selon Mikhail Kamtchatny, le danger majeur de distorsion des résultats est l'achat de voix. Difficilement identifiable mais sévèrement réprimandé (jusqu'à deux ans de prison), la vente de son droit de vote peut rapporter entre 300 et 500 Griven (30 et 50 euros) à l'électeur. À titre de comparaison, le cours de la voix était de 100 Griven lors des élections législatives de 2007. Dans la dernière ligne droite de sa campagne, l'équipe de Youlia Timoshenko a fait de la corruption supposée de son adversaire son plus féroce argument en reprenant des bandes annonces de blockbusters hollywoodiens (Avatar, le Seigneur des Anneaux, 300, Slumdog Millionaire) pour exhorter ses concitoyens à « voter avec leur coeur » et à ne pas « vendre leur voix pour 300 Griven ».

Ilia Sukharevski, étudiant et observateur (rémunéré) pour le compte de Youlia Timoshenko dans la région de Kharkov souligne quelques étrangetés dans le déroulement de la journée du scrutin. La participation serait passée de 30% à 50% des inscrits (environ 2300 par bureau de vote) pendant les deux heures de pause de l'observateur partisan le 17 janvier, cadence infernale supposant le traitement de quatre votants par minute. À ces soupçons de bourrage d'urne s'ajoutent ceux de vote-carrousel émis par Boris Kryzhanovski, informaticien et observateur (non rémunéré) pour le compte d'Arséni Yatseniouk à Kharkov.

Selon Oleg Izmailov, secrétaire de presse de l'équipe de Youlia Timoshenko à Donetsk, la candidate-Premier ministre se serait faite voler entre 3 et 4% lors du premier tour dans la région de Donetsk.

Certaines ONG de Droits de l'Homme, à l'instar de l'association Memorial de Donetsk ou du Groupe de Protection des Droits de l'Homme de Kharkov se plaignent du statut de favoris du CEU. Les représentants de ces ONG ne peuvent en effet être inscrits auprès de la CEC qu'en tant que journalistes et non observateur (ce qui limite l'accès à certains moments clés du vote, notamment au dépouillement).

Une couverture médiatique équitable ?

Ces mêmes ONG dénoncent également la barrière financière qui empêche de facto le citoyen lambda de se présenter à la présidentielle. En effet, chaque candidat a dû présenter 2.5 millions de Griven (environ 250 000 euros) pour être enregistrer comme candidat, suite à loi augmentant de cinq fois cette somme. 

Ce même problème de financement se retrouve lorsqu'on aborde le sujet des médias. Si les observateurs de l'OSCE ont décrit une campagne relativement libre au niveau de la couverture médiatique (presse et télévision présentant des point de vue opposés et fournissant un choix varié d'opinions), le Centre pour la Réforme des Médias dénonce une trop grande connivence entre médias et politiques. La neutralité des chaîne de télévision est également à démontrer, même si les deux finalistes bénéficient chacun de leur carte dans ce jeu la (UT1 et 5ème Canal pour Youlia Timoshenko, Ukraina TV pour Victor Yanoukovitch).

On note au niveau des financement une différence majeure de budget et de présence visuelle entre les présidentielles de 2004 et de 2010. La campagne tant du premier tour que du second a été sobre, conséquence de la crise ?

Le vote contre tous

Pariant sur un report de voix massif des autres candidats sur sa personne, Youlia Timoshenko a oublié les rancoeurs qu'elle a suscité lors du premier tour, ou elle ne cessait de clamer que voter pour un autre candidat qu'elle au premier tour équivalait à faire le jeu du Parti des Régions. Ainsi, en adoptant la stratégie de « seule contre tous », elle a suscité un rejet de ses alliés potentiels du second tour, Serguei Tihipko, Arsenii Yatseniouk et le Président sortant Victor Youshchenko. Ceux-ci ont en effet déclaré ne supporter aucun des deux finalistes, responsabilisant leur électeurs et favorisant le vote « contre-tous », spécificitée ukrainienne visant à comptabiliser les votes blancs. Au second tour, le vote contre-tous a progressé passant de 2.2% à prés de 4.4%, marquant le rejet que provoque les deux finalistes.

Laissons le dernier mot à Matyas Eorgi, responsable de la délégation de l'Assemblée du Conseil de l'Europe : « Certains disent que [la victoire de Yanoukovitch] marque l'échec de la Révolution orange. Je pense que ce n'est pas le cas ; grâce à la Révolution orange, des élections démocratiques sont maintenant une réalité en Ukraine »

 

Estimations : 69% de participation (2% de plus qu'au premier tour)

48.95% Victor Fédorovitch Yanoukovitch

45.48% Youlia Volodimirna Timoshenko

4.38% Aucun des deux

 

Pour aller plus loin 

Sur Nouvelle Europe

Sur Internet

Source photo : Poll stations open in Ukraine, par UkrainianCanadianCongress, on flickr

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