Nouvelle-Europe in English

L'inégalité dans les tâches ménagères : rôles et constructions sociales (3/3)

Rédaction Paris Par Aurélie Champag... — Mardi 13 mars 2012 | Tags : Europe sociale, Economie
L'inégalité dans les tâches ménagères : rôles et constructions sociales (3/3)

Dès lors que l'on a constaté l'inégalité hommes/femmes dans la répartition des tâches ménagères, et compris qu'elle est liée à la situation de l'emploi, il demeure une interrogation : à quel rôle social se conforment les femmes lorsqu'elles en font autant ?

Genre et socialisation primaire

Les divisions du travail entre hommes et femmes ne sont pas les mêmes dans toutes les sociétés, ce qui amène à se poser une question simple mais fondamentale : quelle est la part de construction sociale dans la définition de ce que doit/peut faire un homme ou une femme ? Cet aspect de construction sociale définit le genre. Ce qui paraît spécifique à chaque sexe (l’habileté naturelle des femmes à prendre soin des enfant, par exemple) est, selon la théorie du genre, un stéréotype. Ainsi, les traits physiques de sexe ne sont qu'un prétexte servant à justifier une différence sociale fondamentale entre hommes et femmes. C'est ainsi que seront valorisées, comme on l'a vu dans le premier article de la série, la docilité, la patience, la minutie des femmes, la force et l'inventivité des hommes.

Cette construction sociale est effectuée par la socialisation des enfants de leur naissance à leur âge adulte, à la fois dans la sphère familiale et dans la sphère scolaire puis professionnelle. De nombreuses théories ont cherché à saisir l'acquisition des rôles de sexe, en s'intéressant à la fois au rôle des parents, mais aussi aux messages délivrés par les livres d'enfants, les jouets, la publicité, le sport, etc. Aux petits garçons les joujoux de logiques emballés dans du papier bleu, aux petites filles les dinettes, les poupées et le papier peint rose. Barbie contre Action man ! C'est la polémique récente de la création d'une gamme de Lego différenciée et spécifiquement destinée aux filles. L'école est également un lieu de différenciation sociale entre filles et garçons. Ainsi, les filles ont longtemps reçu à l'école des cours d'arts ménagers. Des études ont prouvé que les enseignants, quel que soit leur sexe, avaient tendance à interagir davantage avec les garçons qu'avec les filles, celles-ci étant souvent indifférenciées.

C'est ainsi qu'on peut lire dans Introduction aux gender studies : manuel des études sur le genre que « l'organisation sexuée de l'espace, du langage, de l'école, de la publicité, etc., contribue à construire cette différence et à la rendre pertinente pour les acteurs sociaux qui en retour la projettent sur des éléments biologiques comme les organes génitaux ». La différence entre hommes et femmes dans le partage des tâches domestiques n'est donc définitivement pas une question biologique, mais une question sociale. Cela pose plusieurs questions : l'homme est-il un dominateur ? Les femmes acceptent-elles cette situation, et si oui pourquoi ?

Monsieur Gagne-pain est-il un dominateur ?

La question de la répartition des tâches domestiques entre hommes et femmes est récente, car elle est le produit de l'éloignement des femmes du domicile (conséquence de la révolution industrielle) et de la fin de l'équipement croissant des ménages (années 1960). Après avoir constaté que le temps du travail domestique est pour partie incompressible, et qu'il est majoritairement effectué par les femmes, demeure la question de savoir si Monsieur Gagne-pain, qui assure la subsistance de la famille par son travail, est un dominateur sans complexe dont le but ultime est de « mettre les pieds sous la table ».

On a déjà vu certaines des caractéristiques essentielles du travail domestique des hommes : c'est un travail très spécialisé, où certaines tâches ne sont jamais effectuées, qui se concentrent sur le combustible et le bricolage. C'est aussi un travail d'appoint, complémentaire à celui des femmes lorsqu'elles sont absentes ou empêchées. C'est une participation intermittente, bien délimitée, contrairement à la disponibilité permanente des femmes, et moins dépendante des demandes d'attention des enfants. Leur participation est justifiée par une compétence acquise par l'activité professionnelle, et les relations entre participation des hommes au travail domestique, diplômes et statut social sont très étroites. Enfin, leur refus de participer au travail domestique est un refus socialement mieux accepté, on autorise les hommes à échapper à la sphère « féminine » : ainsi, à l'approche du Noël 2003, le magasin Marks & Spencer avait dédié des espaces spécifiquement masculins pour qu'ils se reposent en attendant que leur femme achète les dernières emplettes de Noël.

De manière moins caricaturale, il faut s'intéresser à la participation des hommes dans le travail domestique, et au rôle social qui sous-tend celle-ci. Si l'on a vu comment dans l'histoire s'était structurée l'inégalité hommes-femmes dans la répartition des tâches ménagères, elle est bien plus difficile à expliquer aujourd'hui. Dès lors que l'on a constaté le manque de valorisation du travail domestique, en plus de son inégalité de répartition, il en ressort que le travail effectué par les hommes est systématiquement mieux considéré. En effet, la construction d'un appentis dans le jardin est plus visible qu'un tas de linge repassé : les tâches ménagères sont visibles lorsqu'elles sont mal faites. Dès lors, l'homme étant mis davantage en valeur quelle que soit son activité, il n'y a plus de complémentarité fonctionnelle entre les époux, mais un rapport de force : c'est l'idée d'une domination.

Dans son livre L'ennemi principal, Christine Delphy a posé les bases de cette réflexion : elle développe, dans une perspective marxiste, une analyse selon laquelle les femmes sont exploitées par le patriarcat, lui-même intrinsèquement lié au capitalisme. En effet, le travail domestique, lorsqu'il est effectué chez autrui, est un travail rémunéré et ainsi valorisé. Le travail des femmes chez elles échappant à la fois à la mesure comptable et à la rémunération est un travail considéré comme sans valeur : il est ainsi approprié et exploité par le mari. Ce travail est d'autant mieux utilisé par le mari qu'il n'existe aucun contrat qui permette de définir son étendue ou sa qualité.             Andrée Michel considère aussi que l'absence de mesure du travail domestique dans les chiffres de l'économie contribue à l'idée que ce travail est sans valeur, et que la femme appartient à un sexe socialement inférieur. Cependant, même le travail domestique en tant qu'emploi demeure un travail inégalitaire d'un point de vue du sexe : il est en majorité effectué par des femmes. Il y a donc une perpétuation du positionnement de la femme comme étant au service de l'homme. C'est afin de protester contre ce positionnement qu'ont eu lieu de nombreuses campagnes consistant à réclamer « un salaire contre le travail ménager », afin de dénoncer ce positionnement de « servilité » et de « sacrifice ».

Pour Kauffmann, l'inégalité entre hommes et femmes dans le travail domestique s'explique en partie par l'intériorisation des femmes de leur assignation au monde domestique, participant de ce fait à leur domination. Ainsi, si les hommes ont vu leur implication dans le travail domestique augmenter, ils demeurent dans une position de domination, qui peut s'infléchir en fonction du niveau de diplôme et de salaire de la femme, mais qui demeure encore bien en place.

Une justice dans l'inégalité ?

Il semble difficile de justifier l'injustice ménagère, alors que les femmes sont systématiquement moins valorisées que les hommes dans l'accomplissement des tâches ménagères, qu'elles en effectuent la majorité, et selon des modalités particulièrement prenantes. Il est surprenant qu'elles ne demandent pas davantage d'égalité dans un mouvement d'exaspération. Si les femmes continuent à en faire toujours autant, c'est donc qu'il y a une logique dans l'injustice ménagère, une logique empruntée par les femmes elles-mêmes : l'égalité objective et l'égalité subjective du travail domestique ne se recoupent pas parfaitement. Il s'agit dès lors de ne plus s'intéresser aux méthodes quantitatives mais aux études qualitatives.

On peut définir l'égalité objective dans le travail domestique -la justice- comme une répartition à 50/50 des tâches domestiques. Or, on l'a vu grâce aux études quantitatives, ce partage n'est pas atteint en pratique, et il n'est pas véritablement réclamé à corps et à cris. Et ce alors même que le ressenti d'une injustice au sein du couple dans la répartition des tâches ménagères engendre des conséquences graves, comme la dépression. Dès lors, on ne peut qu'en déduire que l'égalité subjective est décalée.

La juste part ressentie n'est pas l'égalité dans les tâches accomplies. C'est ce que confirme Baxter : lorsque les femmes estiment qu'elles font leur juste part, elles font le triple de ménage et plus du double de soins aux enfants par rapport à leur conjoint. Lorsque l'homme estime faire sa juste part, il oscille dans la pratique entre 25 et 35 % d'investissement. Il y a donc une indulgence des femmes vis-à-vis des hommes, puisque la juste part de ceux-ci est relativement réduite. C'est l'impact de la socialisation primaire, véritable facteur d'intériorisation de l'assignation des femmes à la sphère domestique, mais aussi d'une pose de priorités au sein du couple qui ne place pas le partage des tâches ménagères en tête de liste.

La satisfaction maritale n'est pas entièrement axée autour de la division du travail domestique, et cela explique pour partie pourquoi les femmes ne réclament pas une parité plus forte. Par exemple, une femme acceptera beaucoup plus facilement de prendre en charge le travail domestique si celui-ci est remarqué et apprécié par son partenaire. C'est la logique du mérite. Or, cette logique peut être utilisée par les hommes pour se dispenser d'en faire plus : en étant « aux petits soins » pour leur femme, ils cherchent à éviter tout investissement supplémentaire. C'est ce que révèle une enquête IPSOS menée en 2008 : « Près de 6 femmes sur 10 estiment aujourd’hui que leur conjoint pourrait utiliser cette parade pour éviter le ménage (34% nous disent même qu’il l’a déjà fait). Plus d’un homme sur deux avoue aujourd’hui l’avoir déjà fait ou être capable de le faire (54%).

Il existe ainsi une pluralité de justifications qui permettent au couple de vivre paisiblement dans son inégalité de fait. François de Singly cite ainsi l'exemple d'une femme qui surprend son mari en train de recoudre un bouton. Elle est vexée qu'il ne le lui ait pas demandé, car la couture constitue son domaine de compétence. Celui-ci lui offre une fleur en papier crépon qu'elle interprète comme un rituel de réparation. Cette mention des compétences apparaît aussi en ce qui concerne la cuisine. Ce travail domestique concentre à la fois une forte volonté des femmes de faire elles-mêmes (par plaisir ou par critères nutritionnels) mais aussi le stéréotype qu'il est plus facile pour elles de cuisiner les repas. Les hommes de leur côté, ont des justifications qui leur sont propres : ils n'ont pas le temps, ni les mêmes critères en ce qui concerne le rangement et la propreté.

La définition de l'égalité subjective s'effectue aussi par la comparaison avec la répartition des tâches ménagères chez d'autres couples : aller dîner chez des amis est l'occasion de regarder si la répartition est meilleure ou non au sein du couple. C'est le même processus lorsque les femmes comparent leur investissement à celui de leur mère, ou les hommes à celui de leur père. Il y a donc des comparaisons inter-sexes et intra-sexes.

La satisfaction dans le couple ne dépend donc pas linéairement du partage des tâches ménagères, mais d'une pluralité d'enjeux : c'est pourquoi, même lorsque les femmes estiment que le partage est inégal, et qu'elles font plus que leur juste part, elles ne remettent pas leur couple en question. « Les femmes cherchent à changer de focale pour juger leur mariage ou leur union afin de ne pas le trouver inégal » nous apprend François de Singly. Les femmes comme les hommes vont mettre en avant d'autres aspects essentiels au couple, pour diminuer la portée de l'inégalité domestique, comme par exemple, le niveau de revenu, la qualité du logement ou même la distance entre leur habitat et celui de leurs beaux-parents ! L'égalité dans le travail domestique n'apparaît donc pas comme le seul vecteur de la satisfaction maritale. Cet aspect a été confirmé par le travail d'Erickson, qui prouve que le soutien du mari a un effet plus significatif sur le bien-être de la compagne que son investissement dans le travail domestique.

Il y a donc, dans la répartition des tâches de l'inégalité hommes-femmes une double difficulté : les hommes, pris dans leur globalité, résistent aux changements, car ils sont les bénéficiaires de cette répartition. Deuxièmement, hommes comme femmes n'ont pas nécessairement pour principe premier et unique l'égalité, et la remettent fréquemment en cause à l'aune de comparaisons par exemple intergénérationnelles.

L'inégalité dans les tâches ménagères : rôles et constructions sociales (3/3)

Publier un nouveau commentaire

Le contenu de ce champ sera maintenu privé et ne sera pas affiché publiquement.

Partenaires médias

Carrefour de l'Europe - RFI Arte

Partenaires universitaires

Université Sorbonne Nouvelle Paris-IIIESSEC IRENE - Institut de recherche et d'enseignement sur la négociationSciences Po