L'indifférence nationale en Roumanie, entretien avec l'historien Traian Sandu

Par Pauline Maufrais | 22 avril 2017

Pour citer cet article : Pauline Maufrais, “L'indifférence nationale en Roumanie, entretien avec l'historien Traian Sandu”, Nouvelle Europe [en ligne], Samedi 22 avril 2017, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1969, consulté le 16 décembre 2017

L'indifférence nationale, c'est-à-dire l'indifférence d'une certaine communauté envers l’appartenance ethnoculturelle pour structurer sa pensée et son action politique, trouve un écho en Europe centrale et orientale. En effet, consécutivement aux déplacements des frontières entre le 19e et le 20e siècles, certaines populations se sont retrouvées intégrées dans de nouveaux Etats, où elles n'avaient pas d'attaches particulières avec la nation dominante, parfois hostile. Dans le cas de la Roumanie, de nombreuses communautés peuplent son territoire, à l'instar des Magyars, des Ukrainiens, des Allemands ou encore de la communauté juive. A cet égard, la place de l'indifférence nationale au sein du pays, tout comme sa construction identitaire ont parcouru son histoire et imprègnent son actualité contemporaine.

Dans le cadre d'un entretien pour l'association Nouvelle Europe, le directeur du département Etudes Européennes de l'Université Sorbonne-Nouvelle à Paris III, Traian Sandu a accepté de présenter le thème de l'indifférence nationale en Roumanie. Agrégé en histoire, Traian Sandu est d'origine roumaine et enfant de dissidents politiques. Il arrive en France en 1978, et il entame des études qui le mènent à être Professeur agrégé détaché du secondaire dans le supérieur. Par ailleurs, il est habilité à diriger des recherches. Il est spécialiste de la Roumanie, du nationalisme et de l'entre-deux-guerres, et travaille actuellement sur une bibliographie du dirigeant communiste Nicolae Ceaușescu.

De lui-même, il introduit le sujet de l'indifférence nationale :

J'ai découvert assez tard que l'indifférence nationale était un sujet à la mode. Concernant le nationalisme en Europe centrale et orientale, les organisateurs du nationalisme depuis la fin du 18e et du 19e siècle se plaignent du manque de mobilisation de leurs troupes supposées. Cela suppose qu'il y a une certaine indifférence, et que si un tel travail d'organisation des populations, de définition de la nation, est effectué à la fin du 19e siècle, c'est que ce travail est nécessaire. En effet, la nation est tout sauf une donnée évidente, c'est une donnée construite, sur et à partir de fondements qui reposent sur des théories nationales comme celles de Herder (ndlr : philosophe allemand du 18e qui a théorisé l'appartenance nationale à partir de critères culturels) avec des données concrètes et objectives comme la langue, le fonds culturel, alors que l'on trouve dans le nationalisme de Renan à la française une conception fondée sur l'histoire commune et le libre choix individuel.

La construction nationaliste de la fin du 18e et du 19e siècle repose sur un certain nombre de données concrètes. Il faut y donner un sens, dégager les sociétés des fidélités monarchiques du 18e siècle, et leurs donner une autre visée et un autre but, celui de la construction de la nation. On suppose qu'avant les populations n'étaient pas fidélisées dans un cadre national, mais dans un autre cadre : dynastique ou religieux. Il y avait d'autres tenants et fidélités.

Le thème de l'indifférence nationale trouve-t-il un écho en Roumanie dans sa construction au 20e siècle, notamment suite à son union en 1918 ? La nation roumaine considérait-elle que les communautés allaient toutes adhérer au projet national ?

Au tout début du 20e siècle, les roumanophones eux-mêmes n'étaient pas certains du projet qu'allait suivre leur propre construction nationale. Cela pour des raisons d'alliances politiques ou diplomatico-militaires européennes. L'espace roumanophone appartenait à des systèmes différents. La petite Roumanie, des principautés roumaines unies entre 1859 à 1918, avait deux possibilités :

- la possibilité de revendiquer la Transylvanie, qui se trouvait dans l'Empire autrichien puis austro-hongrois à partir de 1867, en alliance avec les Russes, les Français, les Anglais. La Transylvanie était la région la plus développée et avancée politiquement, par rapport au reste de l'ensemble roumanophone. C'était une première possibilité. Mais, ce qui freinait cette tendance tournée vers les Transylvains, c'était que la Roumanie appartenait au même système d'alliance que l'Autriche. Elle avait une situation proche de l'Italie. Cela pouvait donc dire qu'elle devait retourner son système d'alliance contre les Centraux.

- l'autre possibilité était de se tourner vers la Bessarabie, l'actuelle République Moldave, et finalement d'essayer de l'annexer au détriment de l'Empire russe. Cela, elle pouvait le faire en compagnie des Centraux, et donc en restant fidèle à l'alliance de 1883 passée avec Bismarck et l’Empereur François-Joseph.

Donc, les Roumains n'avaient pas un projet unitaire eux-mêmes. Il n'y a pas seulement une question d'option diplomatico-militaire, mais aussi celle de l'option civilisationnelle. C'est-à-dire se mettre du côté des Centraux, considérés comme occupant des espaces plus développés, ou se mettre du côté de l'Empire russe orthodoxe et intégrer une sphère panorthodoxe (panslave ne fonctionnait pas, le roumain étant une langue latine.) C'était un choix à faire qui impliquait, sinon une indifférence, du moins une option parfois difficile à trancher.

Concernant le début du XXe siècle et l'intégration et la Roumanie post-1918, avant de régler le sort des minoritaires, il aurait fallu que les Roumains eussent été d'accord sur leur propre orientation géo-civilisationnelle et sur le développement de leur nation. C'était une situation compliquée entre roumanophones, avant d'arriver à cette indifférence nationale supposée des minorités.

Ainsi, il existe un ouvrage de Lucian Boia, un adepte de l'histoire culturelle, qui s'appelle Les Germanophiles. En Roumanie,les germanophiles ont été considérés comme des traîtres en 1918, car ils étaient favorables aux Empires centraux. Ils avaient choisi le système d’alliance des Centraux, plutôt que de s'allier aux Russes, aux Français et aux Anglais. La Russie était considérée comme moins développée et plus autoritaire. Ces germanophiles ne voulaient pas forcément annexer la Transylvanie, ou alors, ils voulaient être annexés par l'ensemble austro-hongrois, et arriver à se fédéraliser dans un grand ensemble contenant l’Autriche, la Hongrie, mais aussi, autonomes, la Tchéco-Slovaquie, la Pologne, les Slaves du sud (Yougo-Slaves) ou la Grande Roumanie. Cet ensemble fédéralisé était ce que voulait l'archiduc François-Ferdinand, assassiné à Sarajevo. Les germanophiles avaient ce projet-là. Ce n'était pas une indifférence nationale, mais leur projet n'était pas porté par la Roumanie petite et indépendante, mais par un grand ensemble centre-européen. Ils auraient voulu une fédération respectant l'identité culturelle des nations. Il n'y avait pas véritablement d'indifférence nationale, mais une indifférence à l'indépendance politique roumaine. Les germanophiles ne souhaitaient pas nécessairement la création d'un Etat de type westphalien.

Concernant l'attitude et l'indifférence des minorités vis-à-vis de la nation au 20e et actuellement, il faut regarder les phases historiques et l'attitude des directeurs et des faiseurs d'opinion. J'entends par faiseurs d'opinion les hommes politiques, les journalistes, les essayistes et les intellectuels. On assiste actuellement à une période intéressante, on est passé rapidement d'une phase à l'autre. Les Roumains, comme les autres pays de l'Europe centrale et orientale qui ont eu le projet d'adhérer à l'Union Européenne et à l'OTAN, ont dû mettre de l'eau dans leur vin nationaliste. Immédiatement après 1989 il y a eu une période nationaliste intense. Mais, à partir de 1993 et 1994 il a fallu s'occidentaliser et modérer les discours. Il y a eu une phase de refroidissement, d'européanisation de la société roumaine et de ses logiques politiques. Il y a eu aussi eu une phase de modération par rapport aux minorités hongroises, rom (tsigane), très décriées. Sous l'effet des politiques européennes, les discours ont été modérés.

D'autres tendances sont apparues, une minorité valorisée que sont les Allemands a quitté massivement le territoire après 1989. Les Roumains avaient déjà connu le départ des Allemands dans les années 1970 et 1980, « vendus » à l'Allemagne de l'Ouest par Ceaușescu. Après 1989, les Roumains ont donc vu que leur pays n'était pas si attractif pour les minorités qu'ils pensaient intégrer. Il y avait une indifférence vis-à-vis de la roumanité de la part de ces minorités. Les Allemands ayant été une minorité valorisée, cela a dévalorisé l'image qu'avaient les Roumains de leur identité.

Enfin, la pauvreté en Roumanie a incité de nombreux Roumains à émigrer pour le travail. Ils ont éprouvé eux-mêmes ce que c'est de vivre en minorités brimées dans d'autres pays occidentaux. Cela existe pour les tsiganes, les roms mais aussi pour les non-roms. Ils ont découvert une identité dévalorisée de leur roumanité. Les expériences après 1989 ont été traumatisantes pour l'identité roumaine et ont renforcé une modestie un peu ironique déjà présente lorsqu’ils considèrent leur retard par rapport à l’ouest (voyez les travaux de Catherine Durandin à ce propos). On pourrait retourner à leur propos la sentence de Villiers de l’Isle-Adam : « Je m'estime peu quand je m'examine ; beaucoup, quand je me compare », un conte parfois cruel, en effet, les concernant...

Pendant la période socialiste, le phénomène nationaliste a été mis de côté par les autorités. Quelles ont été les conséquences des années 1990 et de la transition politique sur le phénomène d'indifférence nationale en Roumanie ? Des minorités ont-elles développé une indifférence nationale, parfois au profit de la construction européenne et d'un nationalisme européen plus général ?

D’abord, Ceaușescu a beaucoup utilisé le nationalisme pour asseoir sa légitimité (Catherine Durandin a pu parler à juste titre de national-communisme). Après 1989, tout dépend des orientations idéologiques à l'intérieur de ces minorités qui ne sont pas univoques. Dans un article publié par Dan Tăpălagăle 14 avril 2016, “La Roumanie en marche vers l'obscurité ? Les sources du nouveau nationalisme”, une question était posée à la communauté magyare. Ce sondage, interne à l'Union démocratique des Magyars de Roumanie, qui est le parti représentant les Hongrois en Roumanie,s'adressait aux départements à majorité magyare du coude des Carpates. A la question : “Laquelle de ces réponses caractériseraient le mieux la relation entre les Roumains et les Magyars ?” les réponses suivantes sont apparues : 

Relation de coopération : 34,5%

·        

Je ne sais pas ou je ne réponds pas : 3,5%

·        

Manque intérêt réciproque : 17,9%

·        

Relations conflictuelles : 42,2%.

Le manque d'intérêt réciproque caractérise l'indifférence nationale, mais d'une façon négative, c'est-à-dire que les deux communautés se tournent le dos. Et les relations conflictuelles constituent presque la moitié des réponses. L'UDMR est un parti relativement modéré. On voit de la part de ces minorités une réaction nationaliste au retour d'un nationalisme roumain parfois agressif. Ces minorités sont aussi soulevées par d'autres ferments nationalistes, venant parfois de Hongrie. Viktor Orbán voyage dans ces régions, tout comme des représentants du Jobbik d'extrême-droite.

De façon générale, nous sommes dans une atmosphère plutôt de retour au nationalisme. Dan Tăpălagă en liste plusieurs, le nationalisme alimenté politiquement, le nationalisme religieux avec l'Eglise orthodoxe, le nationalisme économique où les élites dénoncent toutes les entreprises occidentales sur le marché roumain, ou encore le nationalisme par les médias. Ce dernier nationalisme rentre dans une dynamique propre des médias avec les surenchères nationalistes, car cela vend bien et parce que ces médias sont parfois détenus par des responsables politiques. Enfin, il existe un nationalisme à tendance globalisante, issu des problèmes continentaux : les migrants/réfugiés, les attentats terroristes par exemple.

L'Union européenne a-t-elle un rôle concret dans le développement de l'indifférence nationale, avec l'établissement d'un projet global européen et ainsi, supranational ?

L'Union Européenne est forte quand elle est active et si elle est populaire, ce qui n'est pas le cas maintenant. Elle traverse un moment de faiblesse avec une absence de politique étrangère. A chaque fois lorsqu'elle a fait pression en faveur du dépassement de l'identité nationale, et de sa coexistence avec l'identité européenne, c'était à des moments où l'intégration et l'adhésion étaient à vendre, donc avant 2004 ou 2007. Les élites locales essaient de vendre le projet européen, elles promettent aux sociétés l'intégration. L'Europe n'étant actuellement pas très dynamique, ni unie dans son projet, il y a un manque d'impact vis-à-vis des opinions une fois l'adhésion réalisée. Donc, une projection de l'identité européenne n'est pas envisageable actuellement, l'Europe a peu de charisme.

Actuellement, existe-t-il une conscience dans la société roumaine de l'indifférence nationale ? Des travaux historiographiques, des politiques sont-ils menés autour de ce phénomène ? 

Tout dépend à qui vous vous adressez. Il n'y a pas de travail véritable car il y a un retour de la légitimation par le nationalisme face à la faiblesse de l'Union Européenne. Si vous parlez à des universitaires, à des catégories jeunes, gagnants de l'adhésion et de la transition, ils vous diront qu'ils sont désespérés des tendances actuelles nationalistes. Il existe des tentations d'orientation vers l'est au détriment de l'ouest. Il y a des relais du nationalisme d'Alexandre Douguine (ndlr : intellectuel et théoricien nationaliste/néo-fasciste russe)en Roumanie, des déçus de l'occidentalisation. Non, on ne va pas vers une étude de l'indifférence nationale. La nation a au contraire besoin de se légitimer de nouveau. Par ailleurs, il n'y a pas de projet européen suffisamment crédible qui pourrait remplacer le nationalisme, ou servir à l'indifférence nationale en Roumanie. L'Europe de l'est s'estime par ailleurs victime de la politique occidentale.

Concernant les relais nationalistes d'Alexandre Douguine en Roumanie dont vous parliez, participent-ils aux fractures nationales en isolant des minorités qui, se sentant à l'écart, vont entrer dans une forme d'indifférence nationale ?

Elles peuvent se replier ou cultiver leur propre identité. Elles participeront peut-être à un retour sur leur identité. Ce n'est pas une indifférence nationale en tant que telle, mais elles ne participeront pas à la nation roumaine. En tout cas, on ne va pas vers un apaisement des esprits. 

 

Entretien mené par Pauline Maufrais

 

Aller plus loin 

 

SANDU Traian, Un fascisme roumain, Histoire de la Garde de fer, Paris, Editions Perrin, 2010.

SANDU Traian, Histoire de la Roumanie, Paris, Editions Perrin, 2008.

« L’“eurasisme” contre l’élargissement européen aux Balkans occidentaux ? L’activisme balkanique d’Alexandre Douguine », dans V. Mintchev, N. Nenovky et X. Richet, Western Balkans and the European Union. Lessons from past enlargements, challenges to future integrations, Sofia, University Publishing House “Stopanstvo”, 2015, 297pp, pp275-287

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