L’Europe pionnière dans la patrimonialisation de l’alimentation ?

Par Nicolas Escach | 5 décembre 2010

Pour citer cet article : Nicolas Escach, “L’Europe pionnière dans la patrimonialisation de l’alimentation ?”, Nouvelle Europe [en ligne], Dimanche 5 décembre 2010, http://www.nouvelle-europe.eu/node/966, consulté le 27 mars 2017

Les candidatures retenues en 2010 pour rejoindre la liste du patrimoine immatériel de l’humanité marquent l’entrée de l’alimentation dans le processus de patrimonialisation. Les pays européens semblent être les moteurs de cette dynamique qui peut parfois laisser planer quelques réserves.

Au-delà des critiques régulièrement émises concernant les risques de muséification ou la non-prise en compte des évolutions, le classement à ce patrimoine mondial de la « diète méditerranéenne », du pain d’épices de Croatie du Nord et du « repas gastronomique des Français » révèle des visions politiques dont l’UNESCO est le théâtre. Parallèlement, il exhorte à une réflexion sur un retour au localisme, à un besoin de repères dans un monde de plus en plus globalisé. Les traditions ont fait leur retour sur le devant de la scène à en croire le dernier ouvrage de Michel Houellebecq qui vante les mérites de la cuisine franco-française et traditionnelle qu’étrangers et nationaux devraient redécouvrir…   

Les pays européens connaissent une "patrimonialisation" de leur art culinaire...

Avec la Convention pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel signée en 2003 par les États membres de l’UNESCO et entrée en vigueur au mois d’avril 2006, l'adjectif "immatériel" est entré dans la définition du patrimoine dans un but affiché de résistance au danger d’homogénéisation des pratiques à l’échelle mondiale. L’UNESCO donna même à cette occasion sa propre définition du "patrimoine immatériel" : « On entend par patrimoine culturel immatériel les pratiques, représentations, expressions, connaissances et savoir-faire – ainsi que les instruments, objets, artefacts et espaces culturels qui leur sont associés – que les communautés, les groupes et, le cas échéant, les individus reconnaissent comme faisant partie de leur patrimoine culturel ». La liste du patrimoine immatériel de l’UNESCO s’est alors étoffée au fil des années comprenant des fêtes rituelles (les géants et dragons processionnels de Belgique et de France), des chansons et chants (les célébrations de chants et danses baltes), des langues, des pratiques traditionnelles (la création et le symbolisme des croix en Lituanie), des espaces culturels (l’espace culturel de Kihnu en Estonie, l’espace culturel des Suiti en Lettonie).

Seule l’alimentation manquait encore à cette longue liste. Dans ce domaine,  l'Europe apparaît comme pionnière. Le 16 novembre 2010, elle réalisa plusieurs entrées au classement parmi les 51 nouveaux éléments de la liste, lors de la 5ème session du Comité intergouvernemental de sauvegarde du patrimoine culturel immatériel à Nairobi : l’art du pain d’épices de Croatie du Nord, la diète méditerranéenne (Espagne, Grèce, Italie, Maroc), la fête du feu et du pain de Grammont en Belgique et, bien entendu, le « repas gastronomique des Français », aux côtés de l'art culinaire mexicain.

Une définition large de l'alimentation qui recoupe en fait le "système alimentaire"

Les aliments eux-mêmes semblent en réalité être secondaires dans la patrimonialisation de l’alimentation. Celle-ci, et dans une certaine cohérence avec la définition du patrimoine immatériel, met en effet davantage en valeur l’ensemble des pratiques, des rites, des traditions qui accompagnent l’alimentaire et son système spatial. Le concept de « système alimentaire » (J-L Rastoin) devient pertinent : il se rapporte à  l’organisation des sociétés pour produire (élaboration des produits de base) et pour consommer (distribution, préparation domestique ou industrielle, restauration et consommation) les aliments.

La définition donnée de la diète méditerranéenne cadre avec cette logique : « La diète méditerranéenne est un ensemble de savoir-faire, connaissances, pratiques et traditions qui vont du paysage à la table, y compris les cultures, la récolte ou la moisson, la pêche, la conservation, la transformation, la préparation et, en particulier, la consommation d’aliments ». Le point commun des pratiques alimentaires classées pourrait être une forme de territorialisation, de création d’une identité commune au groupe semblable à celle que génèrerait un monument. La diète méditerranéenne favoriserait les contacts sociaux, les repas communs étant une partie intégrante des coutumes sociales et des événements festifs. Elle aurait donné naissance à un ensemble de savoirs, chants, maximes, récits et légendes et pérenniserait des activités traditionnelles dans les domaines de la pêche, de l’agriculture et de l’artisanat. Le "repas gastronomique des Français", de son côté, transmis de génération en génération, constituerait le pilier d'une "identité française". Le pain d’épices, enfin, serait devenu l’un des symboles les plus reconnaissables de l’identité croate. Les pain-d’épiciers, acteurs majeurs des festivités, événements et rassemblements locaux, procureraient à la population locale un sentiment d’identité et de continuité. Le pain d’épices, offert en cadeau, vendu dans les marchés et utilisé comme décoration de Noël, ferait partie intégrante de la fabrication de lien social.

Un flou artistique qui dénote un classement UNESCO sans contenu 

Si l'on met de côté l'argument de la territorialisation, assorti de celui d’une plus grande visibilité (notamment dans une visée marketing), on s'aperçoit que se cachent souvent derrière les classements des motivations politiques, voire politiciennes. L’UNESCO déclare ainsi avoir favorisé le classement du pain d’épices pour promouvoir le respect de la créativité humaine et le dialogue interculturel grâce « à une analogie avec des pratiques culinaires similaires ». Quant au classement de la "diète méditerranéenne", elle rassemble plusieurs pays du bassin méditerranéen dont l'Espagne, la Grèce et le Maroc. L’UNESCO précise dans les critères de classement que : « La candidature est le fruit d’une étroite collaboration des entités officielles dans les quatre États, soutenue par la participation active des communautés ». Au départ, le Maroc avait en effet effectué une démarche dès le début de l'année 2008 afin de candidater à un classement UNESCO de la « gastronomie marocaine ». Parallèlement, dès 2007,  l'Italie, la Grèce et l'Espagne, soutenue par la France, laquelle allait lancer un an plus tard son « Union pour la méditerranée » (UPM), avaient informé les ministres européens de leur intention de proposer l'inclusion du « régime méditerranéen » au patrimoine de l'humanité de l'UNESCO. L’initiative de 2010 tient lieu finalement de compromis fade englobant le Maroc dans un grand espace méditerranéen dont l’unité n’est qu’une façade. Quelle similitude entre l’art gastronomique marocain et le régime crétois ?

Le « repas gastronomique des Français » révèle également un certain flou. La définition qui en est donnée et les critères de classement n’évoquent pas une quelconque spécificité ou représentativité habituellement chères à l’UNESCO.  L’organisme le décrit ainsi « Parmi ses composantes importantes figurent : le choix attentif des mets parmi un corpus de recettes qui ne cesse de s’enrichir ; l’achat de bons produits, de préférence locaux, dont les saveurs s’accordent bien ensemble ; le mariage entre mets et vins ; la décoration de la table ; et une gestuelle spécifique pendant la dégustation (humer et goûter ce qui est servi à table). Le repas gastronomique doit respecter un schéma bien arrêté : il commence par un apéritif et se termine par un digestif, avec entre les deux au moins quatre plats, à savoir une entrée, du poisson et/ou de la viande avec des légumes, du fromage et un dessert ». Mis à part le plan du repas relativement spécifique, quel repas européen ou mondial, de rang gastronomique, ne privilégie pas l’achat de bons produits et le choix attentif des mets ?

La suite de la description insistant sur le repas français comme créateur de lien social est, nous l'avons vu, d’une rare banalité. La raison du classement apparaît nettement politique comme le soulignent les critères d’inscription : « Les mesures de sauvegarde reflètent l’engagement de la communauté, des autorités françaises et des ONG à renforcer sa transmission ». En réalité, ce classement intervient à point nommé sur fond de débat sur l’identité nationale ayant donné lieu à la proposition d’une ouverture d’une « maison d’histoire de France ». Le 24 novembre 2006, l’idée d’un classement avait été lancée lors des journées François Rabelais de Tours au colloque annuel consacré à l’alimentation par Francis Chevrier, directeur de l’Institut européen d’histoire et des cultures de l’alimentation, Jean-Robert Pitte, président de la Sorbonne et par les chefs cuisiniers Olivier Roellinger et Jean Bardet. Le concept plaît alors à Nicolas Sarkozy qui s’en empare en 2008 alors qu’il vient d’insulter un visiteur du salon de l’agriculture et qu’il cherche à s'assurer le soutien des agriculteurs. Très vite, il  défend le projet et les actions de la Mission française du patrimoine et des cultures alimentaires (MFPCA) jusqu’à parler, en septembre 2010, alors que le dossier est bouclé, de la création d’une « Cité de la gastronomie », « un équipement culturel pluridisciplinaire à dimension nationale et internationale » dans l’actuel Hôtel de la Marine. Le président pourrait trouver là un acte culturel fort afin de frapper de son sceau son quinquennat.

Ce classement intervient également à un moment où le retour au local, au localisme et à la "magie des terroirs" s’expose et s’exhibe (notamment à travers la trame narrative du dernier roman de Michel Houellebecq, La carte et le territoire, dans lequel la nourriture française à l’ancienne et traditionnelle est magnifiée).  Il semble que l’UNESCO ait confondu ces derniers temps ouverture et profondeur : la liste s’allonge, de plus en plus, à mesure que les critères d’inscription se vident de leur contenu. L’effet de mode prend le pas sur la rigueur.

 

Pour aller plus loin

Sur Nouvelle Europe

À lire

  • Charvet, J-P., (2008), Nourrir les hommes, Paris, CNED-SEDES, 320 p. 
  • Houellebecq, M., (2010), La carte et le territoire, Paris, Flammarion, 428 p. 
  • "Cuisine pour l'UNESCO", L'Express, n°3098, 17-23 Novembre 2010.

Sur Internet

Source photo : Devotional Relief depicting a Heroic Banquet Greek made in the eastern Mediterranean 150-100 BCE marble, par mharrsch sur flickr

 

 

 

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