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L'Europe élargie contre la « désintégration européenne »

Rédaction Paris Par Craig Willy — Vendredi 8 juillet 2011 | Tags : Pologne
L'Europe élargie contre la « désintégration européenne »

Assiste-t-on à une « désintégration européenne » ? L’euro, l'espace Schengen et le budget communautaire risquent la révision voire la dislocation. Aujourd’hui, ce sont les nouveaux membres qui, après de gros efforts pour adhérer à l’Union, défendent farouchement ses réalisations. La Pologne en particulier semble être le dernier grand pays à croire que l’Europe demeure un projet digne d’une réelle ambition, le moyen pour elle de transformer les pays de l’Est…

 

« Pourquoi poussons-nous pour une augmentation de ses membres [de la Communauté européenne] ? »

« Eh bien pour la même raison. C’est en fait exactement comme l'Organisation des Nations Unies : plus elle possède de membres, plus il peut y avoir de disputes, plus elle devient inefficace et impuissante. »

« C’est d’un cynisme affligeant. »

« Oui… Nous appelons ça la diplomatie, Monsieur le Ministre ! »

Ainsi s’échangent les répliques d’une scène culte entre le ministre fictif Jim Hacker et son haut fonctionnaire Sir Humphrey Appleby dans la série politico-satirique britannique des années 80, Yes Minister. Et de fait, ce mode de pensée semble avoir toujours dominé l’éternel débat sur l’élargissement, forcément contraire à « l’approfondissement », des institutions.

On peut penser aux deux vétos du général de Gaulle à la candidature britannique exprimant la crainte d’un « cheval de Troie » américain, à la frilosité de François Mitterrand face à l’adhésion des pays post-communistes et sa proposition d’une Confédération pan-européenne en guise de lot de consolation, enfin à l’enthousiasme britannique pour l’élargissement (que ce soit de ces mêmes pays ou de la Turquie), entousiasme qui n’est pas nécessairement motivé par les meilleurs sentiments européens…

Certes, il existe une difficulté assez intuitive à saisir : plus il y a de membres, plus il est difficile de se mettre d’accord. Cette réalité semble avoir frustré les ambitions des prétendus unificateurs de l’Afrique et d’Amérique latine, dont les organisations régionales l’Union des nations sud-américaines (UNASUR) et l’Union africaine couvrent déjà la plus grande partie de leurs continents respectifs sans pour autant avoir atteint un minimum d’intégration.

Il est vrai que plusieurs nouveaux membres ont pu être pointés, à tort ou à raison, comme les « vilains petits canards » de l’Europe : le Royaume-Uni bien sûr, mais aussi le Danemark et la République tchèque. Néanmoins, alors qu’on parle souvent du fameux « moteur franco-allemand » de l’intégration, rappelons-nous que  la France s’est souvent opposée de manière brutale à la construction européenne : rejet par le Parlement de la Communauté européenne de défense en 1954, « crise de la chaise vide » par de Gaulle en 1966 ou encore "non" au référendum du traité dit « constitutionnel » en 2005.

De même, aujourd’hui, les pays fondateurs et notamment la France, l’Allemagne et l’Italie font partie des plus eurosceptiques. Il est vrai que l’intégration européenne a tendance à ralentir lors des périodes de difficultés économiques. On peut penser au temps d’« eurosclérose » à la fin des années 70 et au début des années 80, minées par la « stagflation » et une crise économique mondiale d’une ampleur comparable à la nôtre.

Au fur et à mesure de la montée de nationalismes eurosceptiques et xénophobes, souvent avec des partis d’extrême droite influençant directement ou indirectement des gouvernements impopulaires et électoralement vulnérables, nous observons aujourd’hui l’émergence d’un phénomène tout à fait nouveau : la « désintégration européenne ».

Que ce soit la révision de la zone Schengen, le possible éclatement de la zone euro, voir des appels à réduire le budget de cohésion, nous voyons pour la première fois une réelle possibilité de perdre les réalisations les plus tangibles de la construction européenne, les fruits de soixante années de travail continu et souvent ingrat des partisans de l’Europe. Peter Spiegel, le chef du bureau de Bruxelles du Financial Times, va jusqu’à déclarer que « L’intégration européenne se défait ».

L’effet des « nouveaux membres » sur l’intégration : le cas de la Pologne

Si le nouveau courant nationaliste n’avait pas une telle influence dans les années 70, il est aussi vrai que l’Europe n’était pas celle d’aujourd’hui. L’Europe des Neuf était non seulement plus petite mais beaucoup moins hétérogène, aussi bien du point de vue économique que des traditions politiques. Nous avons aujourd’hui pas moins de dix pays issus de dictatures communistes, ayant tous des PIB par habitant en dessous de la moyenne de l’UE. Quel est leur rôle dans l’histoire européenne récente ?

Le cas de la Pologne est un exemple instructif. Le pays est relativement représentatif des « nouveaux membres » par ses profils économique et démographique, mais aussi quant à l’importance qu’elle attache aux acquis de l’Union, notamment la libre circulation de ses citoyens, les fonds budgétaires régionaux et de l’élargissement de la « sphère démocratique » en Europe orientale.

Le pays est aussi de loin le plus grand des nouveaux membres avec 38 millions d'habitants. Ce qui lui confère un poids pour prétendre à un certain rôle de leadership régional lors des négociations à Bruxelles.

C’est donc peut-être le seul des nouveaux membres qui peut espérer influer de manière décisive l’évolution de l’Union. En outre, la Pologne détient la présidence tournante de l’UE, qui a démarré le 1er juillet et qui durera six mois. Le gouvernement a fait de grands efforts pour en assurer le succès et même un certain brio.

Schengen : défendre « la plus grande réalisation de l’UE »

Les débats sur l'espace Schengen et la libre circulation des personnes sont particulièrement instructifs. Ces principes sont de plus en plus en remis en cause, largement du fait de la récente montée de la xénophobie en Europe accrue par la crise économique. Les exemples augmentent sans cessent : expulsion de Roms citoyens de l’UE par la France l’été dernier, réticences de plusieurs pays à l’adhésion de la Roumanie et la Bulgarie à Schengen malgré le fait que ces deux pays aient rempli les critères techniques nécessaires, révision franco-italienne de la zone Schengen à cause de l’arrivée de quelques 25 000 migrants d’Afrique du Nord et, apparemment provoquée par cette dernière, l’affirmation du Danemark qu’il rétablirait des contrôles à la frontière dano-allemande.

Face à ces évolutions, la Pologne s’est positionnée de manière claire. MikoÅ‚aj Dowgielewicz, le ministre d’État pour les affaires européennes, a déclaré que face à la pression des occidentaux, « la Pologne va défendre l’idée de Schengen parce que nous pensons que c’est une des plus grandes réalisations de l’UE ». Cet enthousiasme pour la liberté de mouvement des personnes se comprend : en 2007, seulement trois ans après l’adhésion, jusqu’à 2 000 000 de Polonais auraient quitté leur pays. Avec l’ouverture cette année des frontières de l’Allemagne aux nouveaux membres, on s’attend à ce que près de 400 000 Polonais s’y installe.

 

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