"L'Europe, c'est la réponse à la guerre", Muhamedin Kullashi (Première Partie de l'entretien avec son Excellence l'Ambassadeur de la République du Kosovo)

Par Jean-Baptiste Kastel | 10 décembre 2012

Pour citer cet article : Jean-Baptiste Kastel, “"L'Europe, c'est la réponse à la guerre", Muhamedin Kullashi (Première Partie de l'entretien avec son Excellence l'Ambassadeur de la République du Kosovo)”, Nouvelle Europe [en ligne], Lundi 10 décembre 2012, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1591, consulté le 22 mai 2019

Muhamedin Kullashi est maître de conférences en philosophie à l’Université Paris VIII. Ambassadeur du Kosovo en France depuis octobre 2009, possédant la double nationalité franco-kosovare, il a écrit de nombreux ouvrages historiques sur la région des Balkans. Le 15 octobre dernier, c’est à l’Ambassadeur du Kosovo à Paris que Nouvelle Europe, composée d'Anaïs Delbarre, Capucine Goyet et Jean-Baptiste Kastel, a souhaité lui poser quelques questions. Ce très riche entretien, dont nous vous proposons une partielle retranscription aujourd’hui, lève le voile sur des problématiques à la fois historiques et culturelles de l’histoire du Kosovo.

Nouvelle Europe : Il y a désormais cinq ans, votre pays a déclaré son indépendance. Quelles sont les évolutions au sein de votre territoire depuis cette proclamation ?

C’est avant tout l’apparition de nouvelles institutions indépendantes. Cette situation a permis la création d’un nouveau Parlement, de ministères et d’un tribunal constitutionnel. L’ensemble de ces outils institutionnels existaient auparavant, mais sous une autre forme.  

Un nouveau cadre constitutionnel a été établi par les Nations unies au Kosovo après 1999 dans le cadre de la résolution 1244. Suite à cela, le pays a suivi son propre processus de démocratisation. Sa première élection est racontée par Bernard Kouchner dans son livre Les Guerriers de la paix.

Il y a ainsi une continuité entre 1999 et aujourd’hui, mais les institutions possèdent désormais une autre légitimité. L’indépendance proclamée le 17 février 2008 et la décision de la Cour Internationale de Justice du 22 juillet 2010 donnent une nouvelle légitimité aux institutions de Pristina.

Un nouveau pays doit alors assurer le bon fonctionnement propre de ses institutions. Suite à la proclamation d’indépendance, le Président Fatmir Sejdiu, a demandé l’instauration d’une mission civile internationale au niveau de la police et de la justice afin d’accompagner le Kosovo dans ce nouveau statut.

Depuis 2008, nous pouvons observer d’un point de vue extérieur ce qui a été accompli. Les rapports de suivis de la Commission européenne concernant les Balkans occidentaux sont appuyés par des analyses de terrain qui soulignent les améliorations concernant les réformes de l’administration et de la justice. Ainsi, un vaste travail a été accompli dans un laps de temps très court.

De plus, cette indépendance a permis au Kosovo de posséder une diplomatie indépendante très active, avec l’Union européenne mais aussi au sein de l’ONU. Cela permet à notre jeune Etat d’être en contact avec le reste du monde mais aussi de participer aux rencontres internationales. Cette présence permet aux acteurs kosovars de travailler avec les acteurs internationaux.

Le Kosovo était exclu des institutions publiques depuis 1945, et les retards sur les plans économique et politique étaient déjà présents avant la guerre. La réparation ne passe pas uniquement par la construction de routes mais aussi par l’élaboration d’institutions.

Lorsque la communauté internationale effectue des critiques, nous ne percevons pas cela comme un dénigrement, mais comme une invitation à corriger et respecter les exigences que peuvent avoir l’UE ou l’ONU. Ainsi, l’UE nous a transmis une feuille de route concernant le processus de libéralisation des visas. Les précisions fournies par l’UE vont permettre aux étudiants kosovars d’étudier en Europe.

Le travail accompli permet aujourd’hui au pays d’avoir un budget propre et nous sommes capables de collecter nos propres impôts et taxes. Même si Bruxelles participe financièrement à l’évolution du pays, notre administration est capable de gérer cette donation. L’indépendance et l’autonomie financière sont capitales pour l’évolution d’un pays.

Nouvelle Europe : Début octobre, le Premier ministre serbe,  Ivica Dačić, a déclaré que « la partition du Kosovo était la seule solution possible » afin de régler les troubles dans le nord du pays. Qu’en pensez-vous ?

Une telle réalisation aurait de très grandes répercussions. Tous les Etats de l’ancienne Yougoslavie ont été reconnus avec les frontières de la Constitution de 1974. C’est la volonté d’après guerre de respecter les frontières de l’ancien Etat fédéral. Certains hommes ont eu l’ambition de changer les frontières en revendiquant le droit des minorités et cela a créé les conflits que nous connaissons.

Ainsi, ce cadre est désormais respecté par les forces politiques de la région mais aussi par les acteurs internationaux. Si l’on souhaite moduler les frontières en fonction du critère ethnique, de fortes modifications territoriales auront lieu et les territoires ne seront plus homogènes. C’est pour cela que nous souhaitons que le Kosovo conserve ses frontières reconnues dans la Constitution de 1974.

Cependant, certains estiment que le Kosovo n’était pas un Etat au sein de la Fédération et à ce titre ne dispose pas de la même légitimité que la Croatie ou la Bosnie. Malheureusement pour eux, il existe des articles dans cette même Constitution qui dotent le Kosovo d’un Parlement et d’un Président. Les deux institutions octroient à ce territoire un statut plus important qu’une simple « province ».

Appliquer ce critère d’homogénéité ethnique, c’est l’ouverture de la boite de Pandore. Le critère d’Ivica Dačić se fonde sur le fait que des Serbes au nord du Kosovo ne veulent pas vivre dans le pays. En appliquant ce même critère, le Kosovo pourrait adopter la même position envers les Albanais qui vivent au sud de la Serbie et les Albanais de Macédoine. Si l’on organisait des référendums sur ce point, cela changerait radicalement l’architecture des Etats contemporains.

Les Albanais qui vivent en Macédoine n’ont pas contesté l’indépendance du pays, notamment sur le nom du pays. De plus, ils participent à la vie politique en étant ministres ou députés à Skopje.

Dans son action, l’UE doit soutenir l’intégrité territoriale du Kosovo. Douze années après la guerre nous n’allons pas refaire le match. Ce processus conduirait à des solutions inutiles qui ne sont pas dans l’intérêt de la Serbie. Nous trouvons plus rationnelle la réponse qui vient du Parti d’opposition de la Serbie qui a publié un texte qui s’intitule « le renversement ». Afin de poursuivre sa voie vers l’UE, Belgrade doit améliorer ses relations avec ses voisins, donc avec le Kosovo, dans une optique de bon voisinage. Ce principe figure dans les conditions additionnelles d’adhésion à l’Union européenne pour la Serbie.

Enfin, il ne faut pas oublier que les frontières ont été sources de guerres dans la région. Nous n’allons pas rouvrir le chapitre des conflits.  

Nouvelle Europe : Dans la relation avec la Serbie, l’Union européenne a proposé sa médiation en février 2011. Quels sont les moyens d’action de cette médiation et trouvez vous celle-ci efficace ?

La médiation de l’UE est très importante. Son point de départ, c’est la décision de la Cour Internationale de Justice de juillet 2010 qui avait donné raison à la proclamation d’indépendance du Kosovo. Cette saisine de la CIJ avait été effectuée par la Serbie, à la demande de Vuk Jeremic, ministre des Affaires étrangères.

C’est la première fois que la CIJ statue sur ce genre de question. Aucun des Etats créés après la Seconde Guerre mondiale, que ce soit en Afrique ou en Asie, n’a dû passer par cette instance. Pendant deux années, la CIJ a été confrontée aux opinions divergentes des deux pays, et nous nous attendions à une décision qui satisferait les deux parties. Environ 2000 pages d’avis et d’opinions provenant de différents pays ont été recueillis. Cependant, au mois de juillet, la réponse claire de la CIJ nous a agréablement surpris.

Après ce travail, l’UE a décidé qu’il était temps d’agir. Ainsi l’organisation a proposé à la Serbie de signer un texte qui démarrerait une collaboration avec le Kosovo. Bien entendu, elle ne concernerait pas le statut du pays mais des questions qui visent directement a population, telles que la  communication, la circulation ou encore la reconnaissance des diplômes.

Voilà désormais plus d’une année que deux équipes, représentant chaque pays, ont permis de réaliser sept accords. Nous pouvons évoquer les accords relatifs à la reconnaissance des diplômes et l’accord du contrôle commun des frontières, ce dernier étant probablement le plus important. Les représentants serbes et kosovars vont travailler ensemble, et la connaissance et la sensibilité des uns et des autres permettront une meilleure action dans le contrôle aux frontières. C’est une proposition de l’UE qui satisfait la Serbie et le Kosovo.

D’ailleurs, c’est grâce à ce pas vers la normalisation que la Serbie a obtenu le statut de candidat en mars dernier. Ce nouveau statut permet à Belgrade d’avoir des aides supplémentaires.

Maintenant, nous espérons l’application des accords et nous souhaitons aller plus loin dans la médiation, que celle-ci s’opère directement avec les Premiers ministres ou Présidents des deux pays. C’est dans l’intérêt de la Serbie d’avoir de bonnes relations avec le Kosovo, le pays représente l’un des meilleurs débouchés pour les produits serbes. Suite à la proclamation d’indépendance, la Serbie a effectué un blocus sur les produits venant du Kosovo, ce n’est que l’année dernière que Pristina a décidé de faire de même avec les produits serbes.

En outre, cela nous aidera a développer les échanges culturels entre nos deux pays. Les artistes sont parfois interdits d’exposer dans l'un ou l'autre des pays et ne peuvent pas communiquer entre eux, que ce soit dans le théâtre ou le cinéma.

Nouvelle Europe : L’élargissement à l’Union européenne est l’un des objectifs prioritaires pour votre pays. Dans votre gouvernement, Vlora Çitaku est ministre « de l’intégration européenne ». Quels sont vos objectifs sur le respect des critères de Copenhague ?

La création de ce ministère n’est pas anodine et uniquement symbolique. Elle symbolise la volonté de la population kosovare d’intégrer et d'appartenir à l’UE. Cette aspiration d’intégration était déjà présente avant la guerre. Les manifestations des années 80-90 faisaient déjà appel à l’UE. Ainsi, la référence de la population kosovare à l’Union européenne ne s’est pas opérée par naïveté mais par volonté.

Suite à la chute du mur, l’Europe était dans une situation délicate et vivait dans une période propice au conflit. L’UE a réussi à opérer la réunification allemande et à stabiliser la situation en Europe centrale. Ainsi, nous avons vu qu’elle était capable de régler les problèmes des Etats européens et de créer des conditions de paix.

L’Europe, c’est la réponse à la guerre. Les dirigeants européens ont eu conscience des troubles dans notre région et ont contribué à forger un avenir européen aux Balkans occidentaux.  

L’UE a réussi à stopper la guerre dans notre pays et aide à sa reconstruction. Nous sommes conscients que nos pays ne peuvent pas directement remplir les mêmes critères démocratiques que la France ou le Royaume-Uni pour le moment, mais nous progressons dans ce sens. Cette volonté européenne permet d’instaurer une économie viable, de garantir un Etat de droit et de stabiliser les institutions.

Pour nous aider dans cette voie, les rapports de la Commission européenne sont clairs et nous montrent le chemin à suivre. De plus, ceux-ci approuvent l’évolution rapide et la bonne transition qui s’instaurent dans un pays frappé par la guerre.

Cependant, les élargissements seront désormais plus difficiles. Cela peut se justifier au vu des récents évènements et des contextes politiques particuliers de chaque pays.  Mais cela stimule la région, et n'oublions pas que l’UE a déjà réussi à dessiner le parcours européen de la Croatie...

 

Pour aller plus loin

Sur Nouvelle Europe

A lire

  • KULLASHI, Muhamedin, Humanisme et haine, Paris, L'Harmattan, 1998.
  • KULLASHI, Muhamedin, Effacer l'autre - Identité culturelles et identités politiques dans les Balkans, Paris, L'Harmattan, 2006.
  • MACSHANE, Denis, Why Kosovo still matters, Haus Publishing, octobre 2011
  • Conseil de Sécurité des Nations Unies, Dernier rapport de 2012 sur la Mission d'administration intérimaire des Nations Unies au Kosovo
  • PERROT, Odile, Les Equivoques de la démocratisation sous contrôle international. Le cas du Kosovo (1999-2007), L.G.D.J et Fondation Varenne, 2007
  • PODRIMJA, Ali, Défaut de verbe, Editions Cheyne, 2000

Sur internet

source photo : Carte verte du Kosovo, 17 février 2008, et Bijeli Drim (la Drina), 27 octobre 2011

Ajouter un commentaire