L'éthique des affaires: la place des droits de l'Homme dans les relations sino-européennes

Par Martyna Kowol | 7 octobre 2012

Pour citer cet article : Martyna Kowol, “L'éthique des affaires: la place des droits de l'Homme dans les relations sino-européennes”, Nouvelle Europe [en ligne], Dimanche 7 octobre 2012, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1541, consulté le 16 août 2022

Pour une puissance normative promouvant les libertés occidentales, la capacité de l'UE d'entretenir des relations commerciales de plus en plus proches avec la Chine devrait être considérée comme moralement contradictoire. Pourtant les échanges commerciaux entre les Européens et les Chinois ne cessent d’augmenter. En 2011, la Chine a été le deuxième partenaire commercial de l’UE et cette dernière est devenue le premier partenaire de l’Empire du Milieu. Quelle est donc la vraie place des droits de l’Homme dans la stratégie européenne de coopération avec le géant asiatique?

Sur le papier

Les relations commerciales et économiques entre l’UE et la Chine sont réglées par un accord bilatéral signé en 1985. C‘est le seul document sur les relations sino-européennes dans lequel les droits de l‘Homme ne sont pas mentionnés. Depuis les événements de Tiananmen en 1989, l’UE soulève la question des prérogatives universelles de l’individu dans tous les documents écrits importants liés à la Chine. On peut notamment citer la Communication de la Commission européenne sur une politique à long terme des relations entre la Chine et l'Europe publiée en juillet 1995 et le document publié en 2006 intitulé “UE - Chine: Rapprochement des partenaires, accroissement des responsabilités”.

En 1995 a eu lieu l’inauguration du Dialogue UE-Chine sur les droits de l’Homme. Cette initiative visant à rapprocher les perspectives différentes des deux blocs est composée de deux éléments: les réunions des officiels chinois et européens où les questions générales ainsi que les cas particuliers sont analysés, et les séminaires pour les universitaires des deux pays et les représentants des ONG européennes qui visent à approfondir les discussions. La raison principale de la création de ce Dialogue était la nécessité de proposer aux Chinois un moyen plus discret et élégant qu’un débat public pour discuter des droits humains.

Dans la pratique

Selon les représentants des ONG travaillant sur les droits de l’Homme, toutes ces initiatives semblent ambitieuses mais malheureusement donnent peu de résultats. L’efficacité de l’Union européenne dans la réalisation de «sa mission» est souvent mise en doute.

Human Rights Watch, une des ONG les plus actives dans la lutte pour les droits de l’Homme, critique la peur de l’UE d’évoquer les sujets sensibles pendant les discussions de haut niveau. La création du Dialogue sur les droits de l’Homme est traitée comme une preuve de cette politique de non-confrontation du dragon chinois. L’UE a construit un mur étanche entre les questions liées aux droits humains et des sujets comme le commerce et les investissements. Officiellement le Dialogue était supposé créer un forum additionnel pour approfondir les discussions, mais au cours du temps il est devenu une bonne excuse pour débattre du sujet seulement deux fois par an et séparément d’autres négociations. Une des conséquences d’une telle approche est l'absence totale d’une quelconque mention des droits de l’Homme dans les discussions économiques.

L’ UE apparaît donc comme une victime du processus qu‘elle a elle-même lancé. Une certaine fatigue et l’ennui des responsables européens par rapport au sujet des droits humains en Chine est de plus en plus visible.

La cohésion à leuropéenne

Le reproche principal adressé à l’Union européenne est le manque de cohérence de sa politique extérieure. La volonté d’introduire la question des droits de l’homme dans tous les domaines de coopération sino-européenne diffère selon les Etats membres.

Le Danemark se présente ici comme un exemple. En 1997 il fut l’initiateur de la résolution contre la Chine à la Commission des droits de l’Homme à l’ONU. Il a obtenu le soutien de dix pays de l’Union européenne. La France, l’Allemagne, l’Italie et la Grèce ont cependant refusé de co-parrainer la résolution, de peur de mettre en danger leurs relations commerciales avec la Chine. Cette division entre les pays qui protègent leurs intérêts économiques et ceux qui luttent pour les droits de l’Homme (ou qui n’ont pas de tels intérêts) existe toujours. Depuis l’année 2003, les membres de l’UE n’arrivent pas à se mettre d’accord quant à la levée de l’embargo sur les ventes d’armes imposé à Pékin en 1989.

Une autre incohérence au sein de l'UE est celle entre les normes qu’elle promeut et son propre comportement. La critique s'est faite particulièrement plus pressante après le 11 septembre 2001. Depuis les invasions en Afghanistan et en Irak, les pays occidentaux ne cessent d’être accusés de violation des droits humains au nom de la lutte contre le terrorisme.

Le point de vue chinois

La Chine a présenté sa vision sur le sujet dans deux documents publiés dans les années 90: le Livre blanc sur le droits de lHomme de 1991 et la Déclaration de Bangkok publiée en 1993. On y apprend que tous les peuples ont avant tout droit au développement. La réalisation de ce droit précède la mise en place de droits politiques et civiques.

Pékin répète souvent qu’une des règles principales de sa politique extérieure est la non-ingérence dans les affaires des autres pays et souligne qu’elle exige la même approche envers la Chine de la part de l‘Union européenne. Selon les Chinois, les Occidentaux utilisent les droits de l’Homme comme un instrument de pression afin de réaliser leurs intérêts économiques et stratégiques. Dans ce contexte, les discussions relatives au respect des droits de l’Homme deviennent de plus en plus délicates pour l'UE. Il y a 10 ans l’Empire du Milieu était beaucoup plus timide qu’il ne l’est aujourd’hui. Quand, à la fin des années 90, la Chine voulait entrer dans l’Organisation Mondiale du Commerce, les Occidentaux ont enregistré quelques succès dans le domaine de la promotion des droits humains. Les circonstances ont sans doute également favorisé l'acceptation par Pékin du lancement du Dialogue sur les droits de l’Homme. Actuellement consciente de sa puissance économique, la Chine a beaucoup plus confiance en elle-même et reçoit les critiques avec difficulté, ce qui freine considérablement toutes les négociations. En 2011, la Chine a annulé l’un des Dialogues envoyant un signal clair que la formule actuelle de deux rendez-vous par an ne lui convenait plus. Si les discussions ont lieu, elles sont très vives et chargées de tensions. Il y a cinq ans par exemple, au cours du Dialogue à Berlin, la délégation chinoise est sortie brusquement de la salle, indignée du déroulement du débat. 

La crise - une bonne excuse pour ne pas agir?

Le dernier sommet UE-Chine qui a eu lieu il y a quelques jours, le 20 septembre, nous apporte une confirmation de la faiblesse de l’UE face à la puissance chinoise. Pour la troisième fois l’UE a décidé de renoncer  à organiser la conférence de presse finale qui devait réunir le Président du Conseil européen, Herman Van Rompuy, le Président de la Commission, José Manuel Barroso et le Premier Ministre chinois, Wen Jiabao. Pékin voulait procéder à une sélection des journalistes et des questions. Au lieu de protéger la liberté d’expression, l’UE a choisi la solution de facilité, en annulant purement et simplement le débat.

Les Européens qui voient les investissements chinois comme un remède à la crise ne veulent pas agacer Pékin par des remarques sur les droits de l’Homme. Au  moment où la Chine confirme qu’elle va continuer à investir dans la dette européenne en achetant des obligations d’Etat des pays de la zone euro et accepte de renforcer sa contribution au FMI, il semble qu’il vaille mieux laisser de côté les sujets qui fâchent. Les dirigeants européens se sont contentés de rappeler que l’opinion publique européenne observe attentivement la situation des droits de l’Homme en Chine.

Conclusion

Dans la période actuelle l’introduction des droits de l’Homme dans les négociations commerciales est tout simplement impossible. Et ce n’est pas parce que la Chine est trop fière et forte pour accepter  la coopération conditionnelle. C’est plutôt parce qu’afin d’atteindre nos objectifs, il faut pouvoir les définir. On peut penser que le comportement de l’Union européenne indique simplement que la promotion des droits humains n’est pas considéré comme un but de politique extérieure par tous les membres de la famille.

 

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Source photo: 'Premier Ministre Wen Jiabao, President Van Rompuy and President Barroso', flickr