L'élargissement à la Turquie vu de Hongrie

Par Luce Ricard | 9 janvier 2011

Pour citer cet article : Luce Ricard, “L'élargissement à la Turquie vu de Hongrie”, Nouvelle Europe [en ligne], Dimanche 9 janvier 2011, http://www.nouvelle-europe.eu/node/994, consulté le 05 juillet 2020

La Hongrie aura, en tant que présidente de l’UE au premier semestre 2011, la lourde tâche de remettre à l’ordre du jour l’adhésion turque. Partisane de l’élargissement à la Turquie pour des raisons politiques mais aussi identitaires, elle devra faire face à une fracture sur ce dossier entre l’opposition franco-allemande et le soutien d’une majorité de membres dont notamment ceux de la "Nouvelle Europe".

Pour sa première présidence de l’UE, la Hongrie va devoir valoriser ses vues dans une Union fragilisée par les crises et en cours d’adaptation au Traité de Lisbonne.

Avec le Service européen pour l'action extérieure (SEAE), la politique extérieure de l’UE est désormais sous les projecteurs. Parmi les dossiers majeurs auxquels la Hongrie va devoir se confronter, celui ô combien épineux de l’adhésion turque. Outre la gestion d’une question cruciale, le dossier turc est source de divisions au sein même de l’Union et a la particularité de mettre en évidence différentes visions de l’avenir européen, tant en termes d’élargissement que d’approfondissements.

La position hongroise, plutôt favorable à l’adhésion turque, devra se faire entendre face aux deux grands États et membres fondateurs que sont l’Allemagne et la France, et dont l’opposition à cette adhésion est particulièrement tranchée.

Il pourrait s’agir d’un véritable défi pour la Hongrie en tant que membre récent de l’Union, que les "anciens" ne sont pas toujours habitués à prendre au sérieux sur les questions de politique extérieure.

Enfin, la présidence hongroise pourrait être l’occasion de faire porter une certaine vision par la nouvelle Europe de la politique extérieure de l’UE, parfois confisquée par l’ex-Europe des Quinze et sujet à polémique depuis 2003 et la question irakienne.

La scène politique hongroise en faveur de l’adhésion turque

Tant du côté gouvernemental qu’au sein du parti nationaliste Jobbik, l’opinion hongroise sur la scène politique est celle du soutien à l’adhésion turque.

Par la voix du chef de la diplomatie Janos Martonyi, la Hongrie a déclaré qu’elle « tenterait de faire avancer le dossier d’Ankara pendant sa présidence de l’UE du premier semestre 2011 ».

Aussi surprenant que cela puisse paraître de la part d’un parti nationaliste membre de l’Alliance Européenne des Mouvements Nationaux qui regroupe des partis tels que le Front National et le British National Party, le parti Jobbik de Gàbor Vona se prononce également pour l’adhésion turque. Le leader explique cette prise de position par le fait que selon son parti, la Hongrie doit se tourner vers l’est et plus précisément vers des pays tels que la Turquie, l’Iran, les pays arabes, la Chine et la Russie. Ce tropisme oriental découlerait de l’analyse d’une alliance euro-atlantique sans fondement et sur le déclin.

Quels arguments avance la Hongrie concernant son soutien à Ankara ?
Avant tout, la position hongroise est très pragmatique et réaliste: « Un pays doit pouvoir adhérer dès lors qu’il remplit toutes les conditions fixées, peu importe qu’il s’agisse de la Croatie ou de la Turquie », a fait valoir Mme Eniko Györi, Secrétaire d’État aux Affaires européennes. « La Hongrie est en faveur de l’intégration, à long terme, de la Turquie ».

Cependant, le gouvernement reste prudent et Mme Györi de préciser que « sur des points, la Turquie fait des progrès, tandis que sur d’autres, elle n’avance pas. » Pour la Hongrie, il s’agit de respecter les engagements européens et d’envisager l’adhésion en s’appuyant sur les avancées réelles de la Turquie. Cette approche a le mérite de "dédramatiser" quelque peu la question qui se voit souvent otage de considérations plus intuitives et spontanées que rationnelles.

Pourtant, la question de l’adhésion turque aurait pu sans surprise déchaîner les passions en pays magyar. En effet, rien de tel que l’histoire et une occupation ottomane de 150 années pour installer une méfiance pluriséculaire susceptible de motiver une opposition à l’adhésion turque. Pourtant, ce n’est pas la voie choisie par la Hongrie. Mais l’histoire n’est pas non plus un paramètre étranger à la position hongroise. En effet, l’argumentaire "identitaire" généralement brandi en Allemagne et en France notamment et qui exclurait la Turquie d’une identité européenne commune est dans le cas hongrois retourné et sert le soutien à l’adhésion turque.

L’identité hongroise entre appartenance européenne et racines asiatiques en filigrane

En effet,  le respect des conditions fixées pour l’adhésion ne serait pas l’unique argument hongrois en faveur de l’adhésion turque. Cette position serait également le fruit d’un "tiraillement identitaire" hongrois entre une identité européenne et le sentiment d’une histoire et de racines hongroises ancrées en Asie.

Ce débat sur les racines de la culture et de la population hongroises est toujours bien présent dans la société hongroise. Parfaitement intégrée en Europe, la Hongrie connaît quelques spécificités propres à expliquer un certain tropisme turc ou du moins une inclinaison plus asiatique qu’occidentale.

Tout d’abord, la langue hongroise n’est pas indo-européenne mais appartiendrait au groupe "finno-ougrien" d’après certains linguistes. Par ailleurs, nombre de Hongrois se réclament de racines "touraniennes". Ce terme désigne les peuples dits turciques, à savoir les Ouïghours du Xinjiang, les Gagaouzes de Moldavie, les Ouzbeks, les Turkmènes, les Azéris, les Avars, les Meshkètes du Caucase, les Turcs en Turquie et vivant dans les Balkans. Ces populations auraient en commun l’appartenance de leurs langues et cultures à la famille altaïque.

L’utilisation même de ce terme peut être politique, notamment concernant des visées de mouvements panturquistes (en Turquie les Turanci constituent un courant nationaliste à part) considérant les peuples finno-ougriens et turcs comme un même peuple issu d’Asie centrale, non indo-européens et non-sémitiques. Au cours de la Première Guerre mondiale, le "touranisme" visait à détourner la Hongrie de l’Europe. Dans l’entre-deux-guerres et après la défaite allemande, sous couvert de « touranisme » les « chasseurs touraniens » («Turàni Vadàszok») exigèrent l’expulsion des non-magyars et avant tout des Allemands et des Juifs.

Ce sentiment d’appartenance touranienne connaît aujourd’hui un certain retour qui se traduit par exemple par l’organisation du festival Kurultaj rassemblant en Hongrie des représentants turcs, kazakhes, ouïgours et bulgares ainsi que des représentants politiques hongrois dont certains du parti de gouvernement Fidesz et du nationaliste Jobbik.

Ce tropisme asiatique en Hongrie fait également appel à un enjeu de mémoire. Le rapport hongrois à l’Europe de l’ouest n’est pas sans ambiguïté et peut expliquer dans une certaine mesure son attrait pour un rapprochement avec la Turquie. La Hongrie fut à maintes reprises "séparée" du reste de l’Europe durant son histoire et certains épisodes du XXè siècle appartiennent encore pour certains Hongrois à "un passé qui ne passe pas". L’une des premières actions du gouvernement récemment élu fut de faire du 4 juin un jour de commémoration nationale pour rappeler les conditions injustes du Traité de Trianon signé le 4 juin 1920 après la Première Guerre mondiale, et suite auquel la Hongrie a perdu une grande partie de son territoire et de sa population.

Dès lors, une certaine méfiance vis-à-vis d’une Europe de l’ouest qui historiquement n’a pas été un gage de stabilité pour la Hongrie, conjuguée à un sentiment de proximité identitaire avec la Turquie, peut constituer un élément non-négligeable dans l’opinion hongroise.

Cette spécificité hongroise incarne le fait que le rapport au dossier turc soit, au-delà des considérations concrètes et rationnelles sur le respect des conditions d’adhésion, également influencé par les histoires nationales des États membres ainsi que la perception que les populations ont d’elles-mêmes. La question turque a cela de particulier qu’elle réveille à la fois des craintes et des enjeux de mémoire propres à chacun des 27 et révèle la vision que chaque État a de sa place sur l’échiquier européen.

 

 

Faire entendre sa voix sur le dossier turc : un défi de taille pour la Hongrie

En tant que membre relativement nouveau de l’UE, la tâche de la présidence hongroise sera d’autant plus délicate. La Hongrie devra se faire entendre sur une question source de divisions évidentes et faire face à l’opposition franco-allemande sur le dossier alors que l’ouverture des nouveaux chapitres de négociation d’adhésion semble "patiner" quelque peu. Lors de la présidence espagnole, qui avait souhaité faire avancer le dossier, un douzième chapitre thématique parmi les 35 qui jalonnent les pourparlers d'adhésion engagés en octobre 2005 par la Turquie avait été ouvert. L'UE bloque depuis 2006 huit chapitres de négociations en raison du refus turc d'ouvrir ports et aéroports aux Chypriotes grecs. Chypre a également émis des réserves sur l'ouverture de six autres chapitres, liées à sa non-reconnaissance par Ankara.

Face aux positions de la Chancelière Merkel et du Président Sarkozy, le Premier ministre britannique Cameron martèle son soutien à l’avancée des négociations. Dans son discours du 27 juillet à Ankara, il exprimait sa colère face à la lenteur des négociations d’adhésion de la Turquie et a promis de « se battre » pour l’entrée du pays dans l’Union européenne.

Or, pour espérer une entrée turque, le temps presse. La Turquie montre aujourd’hui des signes d’agacement face à l’attitude européenne et n’est plus disposée à tous les sacrifices pour faire figure de bon élève. Elle a effet par exemple déclaré qu’elle ne suivrait pas les sanctions européennes contre l’Iran. Pour nombre d’analystes, ce raidissement répond à un traitement humiliant de la Turquie par l’UE qui n’hésite pas à critiquer violemment et régulièrement son voisin sans respecter ses propres engagements.

"Nouvelle Europe" versus "couple" franco-allemand, une nouvelle ligne de fracture sur le dossier turc

Concernant le "paysage" des positions européennes, un glissement semble s’opérer en Europe. Malgré l’opposition d’États pesant considérablement sur le jeu politique européen, un nombre croissant d’États paraît favorable à cette nouvelle entrée, notamment au sein de la "Nouvelle Europe".

On estime que la France, l’Allemagne, l’Autriche et le Danemark constituent les principaux opposants à l’entrée de la Turquie. La Hongrie pourra compter sur le soutien de l’Espagne (les deux partis de gouvernement et le Roi soutiennent l’adhésion malgré une opinion publique espagnole de moins en moins favorable à cet élargissement), de l’Italie, du Royaume-Uni, du Portugal et de la Grèce par la voix de Georges Papandréou. La "Nouvelle Europe", fruit des élargissements de 2004 et 2007, paraît de son côté unanime en faveur de l’adhésion turque en dépit de la diversité des arguments.

Cette répartition des opinions des dirigeants européens montre clairement la division entre le noyau historique franco-allemand, abritant les deux plus importantes populations de l’Union et le reste, notamment les membres récemment intégrés, plus fervents soutiens à de nouveaux élargissements.

Pour la Hongrie, il s’agira d’apporter une vision "nouvelle européenne" de ce que doit devenir l’UE. Cette présidence pourrait être l’occasion, quitte à bousculer les "anciens" Allemands et Français, de l’expression d’une vision des relations extérieures et des élargissements correspondant à ce que devient l’UE post-2004. C’est en cela et via le dossier turc que la présidence hongroise pourrait constituer un tournant pour l’Union.

 

Pour aller plus loin

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Source photo : wikimediacommons

 

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