L'Education, de Bruxelles à Moscou (Partenariats euro-russes)

Par Capucine Goyet | 7 septembre 2012

Pour citer cet article : Capucine Goyet, “L'Education, de Bruxelles à Moscou (Partenariats euro-russes)”, Nouvelle Europe [en ligne], Vendredi 7 septembre 2012, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1520, consulté le 04 août 2020

L’énergie, le commerce, la facilitation de visas… les relations entre l’UE et la Russie semblent se tisser essentiellement autour de ces secteurs. Et pourtant il existe également un Espace commun de Recherche, d’Education et de Culture. Bien qu’appartenant généralement au monde de la soft law, l’éducation constitue une clef de voûte des relations interétatiques et des créations identitaires.

Les bases légales régissant les relations UE-Russie en matière d’éducation

Le temps de la guerre froide marquait l’inexistence des relations entre l’URSS et la CEE. Il faut alors attendre la date symbolique de 1989 pour qu’un premier accord de coopération économique en matière commerciale soit signé. A l’instar des principes originels de la CECA et de la CEE, les premières relations entre l’URSS et la CEE se nouent autour des questions commerciales et économiques. Au changement d’entité succède le changement de mentalité. La Fédération de Russie naît en 1991, l’UE en 1992 (TUE), et un Accord de Partenariat et de Coopération (APC) est finalement signé en 1994 à Corfou, avant d’entrer en vigueur en 1997, suite aux délais de ratification par les Etats membres. Sur les 112 articles que comprend l’APC, un seul article est consacré à l’éducation et à la formation : l’article 63 qui définit l’objectif suivant : « relever le niveau de l'enseignement général et des qualifications professionnelles, tant dans les secteurs public que privé ». Parmi les mesures mises en exergue, on peut citer :

- la modernisation des systèmes d'enseignement supérieur et de formation en Russie,

- la mobilité des professeurs, des diplômés, des jeunes scientifiques, des chercheurs, des administrateurs et des jeunes,

- la promotion des études européennes dans les institutions appropriées,

- l'enseignement des langues de la Communauté et de la Fédération de Russie,

Enfin, la participation de la Fédération de Russie au programme Tempus (Trans-European Mobility Programme for University Studies) de la Communauté est rappelée au troisième paragraphe de l’article. La première pierre est ainsi posée.

L’importance de cet Accord de Partenariat et de Coopération doit être soulignée dans la mesure où il sert de référence légale à tous les textes qui suivront. L’accord était valable pour une période initiale de dix ans automatiquement renouvelable. A partir de 2007, l’APC devait donc être renouvelé afin de mieux prendre en compte l’évolution du contexte géopolitique : triple élargissement de 1995, de 2004 et de 2007, mise en place de l’euro, instauration de la PESD… Mais des difficultés ont surgi successivement au moment des négociations, notamment entre la Russie et deux de ses voisines : la Pologne et la Lituanie.

Soft power d’un Espace de Recherche, d’Education et de Culture

Les difficultés qui surgissent de manière récurrente entre l’UE et la Russie expliquent pourquoi la plupart des documents signés entre les deux parties prennent la forme de feuilles de route, de mémorandums ou de déclarations de principe. Autrement dit, ces documents demeurent non contraignants. Dans cette perspective de soft law, est créé le concept d’ « espaces communs » lors du sommet de Saint-Pétersbourg de mai 2003. Mais ce n’est qu’en 2005 que sont adoptées les feuilles de route mettant en place ces espaces communs. Quatre voient le jour : un espace économique; un espace de liberté, de sécurité et de justice ; un espace de sécurité extérieure et enfin un espace de recherche, d’éducation et de culture.

Si l’accent est mis sur la coopération scientifique et technologique (parallélisme du programme européen « Horizon 2020 » et du programme russe de « développement de la science et de la technologie 2020 » ; association de la Russie au « Septième Programme-cadre sur la Recherche et le Développement » de l’UE), il convient également de souligner l’importance de deux faits notables : l’ouverture en 2006 du premier Institut d’études européennes sur le sol russe, dans le prestigieux Institut d’Etat des relations internationales de Moscou (MGIMO) et la référence au processus de Bologne.

L’essor de centres d’études européennes au sein des départements de relations internationales, la création de semaines et de weekends d’études européennes et enfin la volonté de former des interprètes et traducteurs selon les normes européennes favorisent la diffusion des modèles européens en Russie. Plus ou moins implicitement, l’UE exporte ses normes en Russie. De même, la modernisation du système éducatif russe selon les critères du processus de Bologne contribue à européaniser ce système. En 2003, la Russie signait en effet la déclaration du processus de Bologne. A cette époque, seuls les diplômes de « spécialiste » et de « master » étaient reconnus comme qualifications de l’éducation supérieure. En février 2007, de nouvelles qualifications sont officiellement introduites : la licence et le master, bien que de nombreuses universités utilisassent déjà ce système dual (« undergraduate » et « graduate »).

Quant à la mobilité des professeurs, des diplômés, des jeunes scientifiques, des chercheurs, des administrateurs et des jeunes énoncée par l’article 63 de l’APC, elle est favorisée par de nombreux outils pratiques créés à cet effet, tels que TEMPUS, Erasmus Mundus ou encore des programmes de jeunesse. Cette mobilité se confirme d’années en années : par exemple, de 2010 à 2012, le nombre d’étudiants envoyés en programmes conjoints de doctorat par la Russie est passé de 1 à 12. Celui des étudiants de niveau master a également connu une forte augmentation, passant de 9 en 2004 à 75 en 2010. De plus, une étude d’impact réalisée par l’Union européenne sur le programme TEMPUS en Russie montre qu’outre l’unification des diplômes et des programmes universitaires, TEMPUS a permis d’améliorer les compétences linguistiques en anglais, d’accroître la maîtrise des technologies de l’information et d’influencer les méthodes d’enseignement. La combinaison de ces effets illustre à quel point l’éducation peut jouer un rôle de soft power.

L’éducation via le dialogue culturel

Au-delà du système éducatif universitaire, on peut également penser l’éducation en tant qu’ensemble des acquisitions intellectuelles ou culturelles. Créer un partenariat éducatif entre deux entités implique alors de s’ouvrir à la culture de l’autre, à son héritage artistique, à ses créations contemporaines. André Malraux, en tant que ministre de la Culture sous de Gaulle, avait rendu hommage à la Grèce en disant de la culture qu’elle ne s’héritait pas, mais qu’elle se conquérait. De même, l’accès des Européens à la culture russe et l’accès des Russes aux différentes cultures européennes impliquent un effort de compréhension et d’apprentissage. Il s’agit de faire sien l’esprit d’autrui, d’accéder à une autre conscience. De plus, la multiplication des projets communs et des échanges culturels contribue à renforcer à long-terme le « partenariat stratégique » établi entre l’UE et la Russie. Parmi les objectifs culturels énoncés dans la feuille de route, on trouve notamment l’idée qu’il faille mettre en valeur la conservation et la recherche d’un héritage européen commun. Cette référence à un passé européen partagé tend à ancrer la Russie dans sa dimension européenne. En 2007, un Conseil permanent de partenariat UE-Russie « Culture » a alors été créé, et s’est réuni à Lisbonne pour renforcer la coopération culturelle. Parmi les projets lancés en 2009 et devant être mis en œuvre de 2010 à 2012, se trouve notamment le projet intitulé : « Europe through the eyes of Russians. Russia through the eyes of Europeans ». Un véritable chassé-croisé est souligné dès le titre du projet, mais aussi dans son fonctionnement : des concerts de musique contemporaine doivent être donnés par des compositeurs russes et européens, mais en inversant les affinités originelles. Autrement dit, le morceau du compositeur européen doit être lié à un thème russe (histoire, langue, culture, art…), tandis que le morceau du compositeur russe doit être lié à un thème européen. Par-delà la compréhension mutuelle des cultures musicales de la Russie et des neuf Etats-membres sélectionnés au sein de l’UE, il s’agit de promouvoir la créativité, la mobilité des artistes (comme au temps des Ballets russes à Paris et à Londres) et le dialogue interculturel.

Des relations communes aux relations bilatérales

Ainsi au fil des ans, et malgré la traversée de difficultés financières et économiques, le partenariat UE-Russie en matière d’éducation et de culture s’est renforcé au travers de nombreuses initiatives et programmes communs passant aussi bien par des acteurs publics (universités d’Etat, musées…) que par des acteurs privés (société civile, artistes…). Des faiblesses demeurent néanmoins et sont liées au fait que les relations UE-Russie ne sont pas aussi puissantes que les relations bilatérales que la Russie peut entretenir avec chaque Etat-membre. Par exemple, l’année croisée France-Russie de 2010 avait été un tel succès que les deux Etats ont décidé de réitérer l’expérience avec l’année France-Russie 2012 développée autour de trois grands thèmes : la linguistique et traduction, les rencontres littéraires et la langue en milieu scolaire. Quant aux coopérations germano-russes, elles semblent davantage tournées vers les échanges universitaires que vers la culture. Ainsi, des disparités existent au sein même des Etats-membres dans leur relation avec la patrie de Pouchkine.

Pour aller plus loin

Sur Nouvelle Europe

A lire 

  • DE TINGUY, Anne, Moscou et le monde, l’ambition de la grandeur : une illusion ?, CERI/Autrement, Paris, 2008.
  • CARRERE D’ENCAUSSE, Hélène, La Russie entre deux mondes, Pluriel, 2011.

Sur Internet

Source photo: Day 2, EU-Russia Summit, Nizhny Novgorod, 9 and 10 June 2011 par President of the European Council sur Flickr

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