L'Allemagne face à sa transition énergétique

Par Audrey Duquenne | 5 mars 2013

Pour citer cet article : Audrey Duquenne, “L'Allemagne face à sa transition énergétique”, Nouvelle Europe [en ligne], Mardi 5 mars 2013, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1650, consulté le 28 août 2016

En matière de développement des énergies renouvelables, l’Allemagne a toujours eu une longueur d’avance par rapport à la plupart de ses voisins européens. Déjà en 2000, le gouvernement fédéral et les principales entreprises se mettaient d’accord sur un « consensus nucléaire ». Il a pourtant été contredit par une loi prolongeant l’activité des dix-sept réacteurs en 2010. Cette dernière n’aura été que de courte durée, la catastrophe de Fukushima ayant réorienté l’Allemagne sur le chemin des énergies renouvelables.

Aux origines de l’Energiewende

Commençons par quelques chiffres, et en particulier ceux de la composition du mix énergétique allemand. A l’inverse de la France, pour qui l’énergie nucléaire représente 41% de la consommation totale, elle n’est que de 11% en Allemagne. Cet écart est compensé par un plus fort recours aux énergies fossiles (33% de pétrole, 23% de charbon et 22% de gaz), mais aussi aux énergies renouvelables. Ainsi, un rapport d’information du Sénat indique que l’Allemagne consomme 50% d’énergies renouvelables de plus que ses voisins français.

Le choix allemand en faveur des énergies renouvelables n’est pas nouveau. En effet, le soutien à l’éolien a été établi comme priorité dès les années 1990. Par ailleurs, la coalition Rot-Grün (SPD et Verts) menée par Gerhard Schröder au début des années 2000 a particulièrement favorisé l’avancée de la réflexion sur l’abandon progressif de l’énergie nucléaire en Allemagne. L’originalité du « consensus nucléaire », voté en juin 2001, reposait non sur un calendrier précis, mais sur des quotas de production d’électricité particulièrement flexibles afin d’atteindre un équilibre entre l’activité économique, la souveraineté énergétique de l’Allemagne et les engagements écologiques du gouvernement.

Populaire malgré de vives critiques concernant les coûts engendrés par de telles mesures pour les entreprises, cette stratégie a cependant été rapidement remise en question lors de l’arrivée de la coalition CDU-FDP (Chrétien-démocrate et Libéral-démocrate).

Cela n’a pas empêché la poursuite des débats, qui ont abouti en septembre 2010 au « Energiekonzept », à savoir un plan d’action énergétique à long terme composé de plus de 140 mesures. On y retrouve d’ailleurs plusieurs objectifs emblématiques du futur Energiewende, au nombre desquelles une baisse de la consommation d’énergie de 50%, une baisse des émissions de CO2 de 80-95% et une augmentation de la production d’énergies renouvelables à 80%. L’ensemble de ces objectifs devant être réalisés pour 2050, le plan comprenait également des mesures transitoires, notamment une prolongation de la durée d’exploitation des centrales nucléaires. Ainsi, les sept réacteurs les plus anciens se voient prolongés de huit ans, et les dix plus récents de quatorze ans. Malgré l’introduction de taxes, d’un renforcement de la sécurité et l’introduction d’un fond de développement pour les énergies renouvelables, cette mesure a été très mal perçue par l’opinion publique allemande.

Quelques mois plus tard, la catastrophe de Fukushima a joué un rôle de catalyseur en Allemagne et a formalisé la transition énergétique, là où elle n’a permis que de lancer des débats dans d’autres pays européens, tels que la France.

Objectifs et organisation

En Allemagne, la sentence ne s’est pas fait attendre : Angela Merkel a prononcé quasiment immédiatement un moratoire concernant la prolongation des réacteurs nucléaires, pourtant actée quelques mois plus tôt. Dix projets de loi ont suivi cette mesure d’urgence et, en juin 2012, l’Energiewende, conduit principalement par le gouvernement fédéral (et non les Länder) était une réalité politique en Allemagne. Aux objectifs fixés par l’Energiekonzept s’est ainsi ajoutée la sortie accélérée du nucléaire. Concrètement, cela s’est traduit par l’arrêt définitif des sept centrales ayant été visées par le moratoire, les dernières devant subir le même sort au plus tard en 2022.

Un tel bouleversement dans la politique énergétique d’un pays, aussi précurseur soit-il en termes de protection de l’environnement, n’est pas sans conséquences. A long terme, cela signifie bien sûr un considérable développement des énergies renouvelables. D’après le Centre d’analyse stratégique français, cette évolution passera probablement par une optimisation de l’éolien terrestre, du solaire photovoltaïque, mais surtout par une concentration des efforts de R&D et d’innovation sur l’éolien en mer, bien que le retour sur investissement ne soit pas encore unanimement reconnu. Cependant, si elle tient à conserver son indépendance énergétique, l’Allemagne n’a d’autre choix que de recourir aux combustibles fossiles à titre de transition. Ainsi, son mix énergétique devrait voir la proportion de charbon et de gaz augmenter au cours des prochaines années. Certains investissements vont d’ailleurs dans ce sens puisque le pays construit et harmonise 84 stations électriques, dont 29 alimentées au gaz et 17 au charbon. Choix apparemment logique, mais pas dénué de questionnement, aussi bien en termes de dépendance vis-à-vis de pays exportateurs de gaz tels que la Russie, d’acceptation dans l’opinion publique, ou encore de respect de l’objectif de réduction des gaz à effet de serre.

Par ailleurs, la transition énergétique pose un autre défi de taille à l’Allemagne : celui du développement des infrastructures. Ici, la construction de lignes à haute tension fait figure de priorité, l’agence allemande pour l’énergie (Dena) en estimant les besoins à 3 600 km. Dans cette optique, la loi dite NABEG a été adoptée afin de faciliter la construction de ces lignes sur l’ensemble du territoire allemand, indépendamment des frontières des Länder. En ce qui concerne les solutions à plus long terme, certains misent sur des solutions dites « intelligentes » telles que les « smart grids », qui font l’objet d’une forte promotion au niveau européen. Ces réseaux permettraient une meilleure adéquation de l’offre et de la demande d’énergie grâce à l’utilisation des technologies de l’information et de la communication. Enfin, l’une des principales contraintes de certaines énergies renouvelables telles que l’éolien ou le photovoltaïque étant leur inconstance, d’importants investissements en termes de stockage sont également nécessaires.

Face à ce foisonnement de projets, le financement semble être un point particulièrement sensible. En effet, si le coût de la transition énergétique fait l’objet de débats, tous s’accordent pour dire qu’il sera très élevé. L’Allemagne y répond à grand renfort de subventions, aussi bien pour le développement des réseaux que pour l’amélioration des économies d’énergies. La banque d’investissement publique (KfW) prévoit ainsi d’investir 100 milliards d’euros. Cependant, une grande partie du financement repose sur la facture d’électricité des ménages, des compensations ayant été octroyées aux grandes industries afin de ne pas porter atteinte à leur compétitivité.

Perceptions et perspective

Presque deux ans après le début de cette révolution, les avis divergent quant à son issue. D’un côté, les bénéfices semblent indéniables, tant en termes d’emplois, d’exportation d’énergies renouvelables, que d’innovation dans les technologies environnementales. De plus, l’opinion publique allemande est historiquement favorable au développement des énergies renouvelables.

De l’autre, des tensions et interrogations apparaissent progressivement en raison du coût de cette politique: entre le Ministère de l’économie en charge du marché de l’énergie, et le Ministère de l’environnement, en charge des énergies renouvelables et de la sécurité, au sein des entreprises du secteur énergétique, et enfin parmi les citoyens.

Au-delà de la perception nationale, la position soutenue par les voisins de l’Allemagne et l’Union européenne revêt une importance particulière. La coordination des politiques énergétiques serait un atout essentiel, même s’il semble n’être actuellement qu’une hypothèse de par la composition du mix énergétique de certains pays comme la France qui privilégie traditionnellement le nucléaire. Par ailleurs, une impulsion de l’Union européenne, notamment via le cofinancement de projets liés à des infrastructures énergétiques à travers le continent pourrait renforcer la réalisation de l’Energiewende. Espoir à tempérer cependant, la baisse envisagée du budget européen pour la période 2014-2020 devant également s’appliquer au domaine de l’énergie.

Conclusion

L’Allemagne se trouve ici face à un défi que certains vont jusqu’à comparer à la réunification et dont les résultats ne pourront se constater qu’à long terme. Le sujet sera pourtant sans aucun doute sur le devant de la scène dès septembre 2013 pour les élections législatives.  Ainsi, quand Peter Altmaier, l’actuel Ministre de l’environnement, parle d’efficacité énergétique comme priorité, Philipp Rössler, Ministre de l’Economie, envisage un réajustement de la stratégie en cas d’impact négatif sur l’emploi et la compétitivité, ce qui ne sera pas sans impact sur l’avenir de l’Energiewende.

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Source photo : Eolienne près de la Manche, 2007.

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