L’agriculteur Roumain, entre sa propre cour et le marché

Par L'équipe | 28 mars 2007

Pour citer cet article : L'équipe, “L’agriculteur Roumain, entre sa propre cour et le marché”, Nouvelle Europe [en ligne], Mercredi 28 mars 2007, http://www.nouvelle-europe.eu/node/153, consulté le 08 août 2020
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La modernité est une époque que certains de nous préférerons ne pas vivre. Je ne parle pas de la nostalgie qu’on a souvent eu pour certaines périodes de l’histoire, mais de la situation d’une catégorie de gens qui est de plus en plus ignorée : les agriculteurs. En Roumanie, l'agriculture est l'un des sujets les plus discutés dans le contexte de l'intégration européenne.

 

La modernité de l’agriculture n’est pas vécue de la même façon dans tous les pays. En Roumanie, la terre est très partagée entre les grands propriétaires fonciers (parmi lesquels l’Etat) qui tirent d'importants profits de l’agriculture, et les milliers de fermes de subsistance, qui produisent uniquement pour la consommation personnelle. En apparence, la situation ne pourrait pas être meilleure, parce que les lois du capitalisme favorisent le plus compétent. S’il est vrai que les grandes fermes bénéficient des meilleurs moyens techniques, des produits chimiques, des fonds, il est également vrai que les chefs d’entreprise ont lié des relations d’interconnaissance avec l’administration pour garder leur position prioritaire sur le marché. En réalité, les grandes entreprises se protègent contre les investisseurs étrangers, et non contre les petits agriculteurs, qui ne peuvent plus les concurrencer.

Mais pourquoi est-ce qu’un petit entrepreneur rural Roumain ne peut pas peser sur le marché ? L'un des principaux problèmes a été le cadre légal établi par la Loi 18/1990, qui établit que la restitution des terres collectivisées pendant le communisme ne peut se faire que dans la limite des 20 hectares de terre pour chaque demandeur. Cette situation a mené à un morcellement excessif des surfaces agricoles et au démantèlement du système de travail collectiviste, qui avait perduré pendant le communisme. 

Si chacun s’est vu après 1990 avec son petit lopin de terre, les agriculteurs n’ont pas acquis en plus l’argent, les moyens techniques, et pourquoi pas les connaissances pour cultiver leurs terres. Une autre partie de la propriété foncière a été reprise par l’Etat pour être privatisée plus tard, ce qui ne s'est toujours pas produit. L’Etat a gardé les moyens techniques appartenant aux anciennes coopératives de production et s’est placé dès le début en position privilégiée sur le marché, en forçant les propriétaires individuels à s’autonomiser tant au niveau de la production qu’à celui de la consommation des produits obtenus. 

En plus, l’Etat roumain a très longtemps mené une politique d’assistanat en matière d’agriculture, en accordant des subventions et des prix garantis, mais sans vraiment pousser la compétition ou soutenir les projets animés d’un esprit d’entreprise. Il ne faut pas ignorer non plus que, pour le village roumain, les initiatives passent parfois au second plan, après les besoins d’assurer les moyens de vivre, et que les rares qui voudraient faire autre chose dans le domaine agricole sont découragés par les démarches administratives ou par le manque d’argent, nécessaire à la mise en place d’une affaire quelconque. 

L’Union européenne a obligé l’Etat roumain à renforcer son programme de réformes et à promouvoir l’esprit d’initiative, en accordant des fonds de mise à niveau avec les standards européens. Mais en réalité, si ces possibilités existent, elles n’atteignent pas leur but : ce coup de main qui fera sortir les agriculteurs roumains de leur situation actuelle. Il faut tout d’abord prendre en compte que les paysans sont réellement décapitalisés et ne peuvent pas soumettre les 50% de la somme totale pour la mise en place d’une entreprise, s’ils veulent bénéficier d’un fonds SAPARD.

De plus, toutes les démarches administratives et de constitution d’un dossier engagent leurs maigres revenus que l’agriculteur peut perdre sans obtenir de réponse favorable. L’Etat roumain a mis en place le programme « l’Agriculteur » avant l’adhésion pour faciliter la reprise des crédits pour les agriculteurs, mais il semble que les habitants des villages pensent plus au présent qu’à l’avenir. Les efforts pour mettre en place des entreprises qui doivent vendre les produits sur le marché, selon les nouvelles perspectives introduites par l’Union, peuvent sembler plus une question de mentalité que d’impossibilité matérielle.

Ce qui est sûr, c'est que les deux perspectives s’imbriquent encore de telle façon que l’immobilité des agriculteurs roumains va amener cette population nombreuse très rapidement dans une situation paradoxale. Ne pas prendre le risque de mettre en place une entreprise ne laisse aux paysans qu'une seule solution : l’écrasement définitif par des politiques cadrées qui s’imposent déjà.

Ce que l'on sait déjà, c'est que, pour l’instant, au moins la moitié de la population roumaine ne vit pas « dans l’Europe » ; ce qu’on attend, c'est de voir si cette façon de vivre sera, en fin de compte, apprise.

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