« L’Affaire Geremek »

Par Zbigniew Truchlewski | 30 avril 2007

Pour citer cet article : Zbigniew Truchlewski, “« L’Affaire Geremek »”, Nouvelle Europe [en ligne], Lundi 30 avril 2007, http://www.nouvelle-europe.eu/node/188, consulté le 25 novembre 2020
jaccusearticle « L’Affaire Geremek » a fait entrer sur la scène européenne le débat polonais sur la lustration. Si elle a le mérite de soumettre au débat contradictoire européen la question, il n’en reste pas moins qu’elle comporte le risque de brouiller celui-ci. La difficulté de « L’affaire Geremek » est en effet qu’elle se joue sur plusieurs plans qui se recoupent et qui en rendent la lecture difficile tant les arguments changent de registre, entre le droit, la politique et la morale. D’où la possible confusion et son utilisation à des fins douteuses. Essayons d’y voir plus clair et d’isoler les fils rouges du débat.

«  Je refuse » : « L’Affaire Geremek ».

Professeur d’histoire médiévale et ministre des Affaires Étrangères de la Pologne entre 1997 et 2000, ancien dissident, collaborateur et conseiller de Lech Wałęsa, Bronisław Geremek a refusé de remplir le formulaire voulu par la loi sur la lustration du 18 octobre 2006 (entrée en vigueur le 15 mars 2007). La commission électorale nationale (PKW) lui a envoyé un fax le 23 avril pour lui faire valoir les conséquences de son refus, à savoir la perte de son mandat électoral d’eurodéputé. M. Geremek a publié le 26 avril 2007 un article expliquant son refus de la lustration (Le Monde, 26/04/07). Il y rappelle que « l’Europe centrale n’arrive toujours pas à régler ses comptes avec son passé communiste », la Pologne ayant « depuis le tournant de 1989, […] entrepris à plusieurs reprises de régler le problème sans suivre l’exemple de l’Allemagne, qui a ouvert largement l’accès aux archives des services de sécurité ».

Ce que M. Geremek souligne, c’est que cette loi est « inacceptable dans l’Europe démocratique » puisque « l’Institut de mémoire nationale est devenu le dépositaire de la police et a obtenu le droit de porter des jugements sans que la justice puisse s’en charger ».  Cette disposition « menace la liberté d’expression, l’indépendance des médias et l’autonomie des universités » tout en « désarmant le citoyen face aux campagne de calomnies, en affaiblissant la protection légale de ses droits ».

Déniant toute valeur politique à son appel, M. Geremek désire plutôt « faire réfléchir les autorités, afin que celles-ci donnent satisfaction aux inquiétudes morales des citoyens ». L’appel de M. Geremek n’est pas le premier : il s’inscrit dans le débat national polonais et le prolonge sur la scène européenne.

Les milieux concernés ont en effet immédiatement réagit à la loi. Ewa Milewicz de Gazeta Wyborcza a lancé le débat dans le milieu journalistique en refusant de remplir le formulaire, suivie par Tomasz Lis de la télévision ; leur ont répondu les journalistes de Rzeczpospolita, dont un, Piotr Semka, dénonce la mise en scène des opposants de la loi sur la lustration. Même chose dans les milieux universitaires : le 21 mars le Sénat de l’Université de Varsovie (UW) a condamné la loi sur la lustration s’en remettant à la décision du Tribunal Constitutionnel (TK) tandis que quelques jours plus tard 41 professeurs de la même université ont refusé la décision du Sénat, invoquant comme motif la volonté « de ne pas politiser le débat ». Lech Kaczynski a d’ailleurs reçu des professeurs d’université favorables à la loi sur la lustration.
Geremek a été rejoint par Tadeusz Mazowiecki, premier chef de gouvernement de la Pologne post-communiste. Il semble avoir perdu son poste de chef du Comité d’octroi de l’ordre de l’Aigle Blanc à cause de son refus de remplir le formulaire sur la lustration.

Questions de perception.

Comme cela a été souligné dans nos autres articles, la question de la lustration est aussi complexe qu’elle demeure chargée en émotions. Que cela ne nous empêche pas de garder la distance du spectateur engagé : l’observateur qui veut avoir un avis sur la question se doit de peser les éléments du débat de tout leur poids, et non pas en fonction de ce qu’ils semblent être. D’où une question de méthode : ce qui est exprimé ici, c’est un point de vue, voire un point de vue sur un point de vue, certes. L’enjeu est néanmoins d’essayer d’éviter les partis pris qui se prononcent sur une question dont ils ignorent tout. Qu’ils définissent les enjeux d’un débat avant de fermer celui-ci.

Cela peut avoir des conséquences néfastes. Ainsi, il est difficile de considérer les méthodes de la nouvelle loi sur la lustration comme parfaites - loin s’en faut ; mais, en toute honnêteté intellectuelle, il est encore moins acceptable de les qualifier, comme le fait l’eurodéputé Daniel Cohn-Bendit, de méthodes « staliniennes ou fascistes ». Et on s’accordera pour dire que la loi sur la lustration de 2007 pose les problèmes du secret personnel et des convictions, de la liberté professionnelle et de la liberté d’expression. Elle ne les supprime pas pour autant.

La presse étrangère a beau jeu de se saisir de la question et de diaboliser le pouvoir polonais : ainsi, Courrier International parle de « l’extrême droite des frères K. », Die Zeit évoque la « chasse aux sorcières polonaise » et le « maccarthysme des Kaczynski » tandis que El Pais fustige la « réalité orwellienne » de la Pologne post-communiste. Les médias sont suivis en cela par les hommes politiques européens : l’eurodéputé allemand du groupe socialiste, Martin Schulz appelle ainsi « à se dresser contre la négation flagrante des valeurs européennes par le gouvernement polonais ».

Enjeux du débat : la morale et la loi.

La décommunisation et la lustration sont-elles un mal en soi ? Bien plus : peut-on les considérer comme contraires aux valeurs européennes ? Est-ce là des méthodes fascistes et staliniennes que d’exiger non pas que du passé l’on fasse table rase, mais qu’à l’oubli on préfère le travail de mémoire ? Dissocions donc le problème de la manière dont il est résolu. Geremek et Mazowiecki tout comme leurs compatriotes ne sont pas contre la lustration ; ils s’opposent aux moyens qui servent à la mettre en œuvre.

Un autre aspect de la question est la loi. Peut-on désobéir aux lois - quand elles sont imparfaites ? Bronisław Komorowski, ténor de la Plateforme Civique (PO) qui est dans l’opposition autant que Geremek, et qui a lui aussi combattu contre le communisme, rappelle dans une interview le vieil adage latin : « Dura lex sed lex » (Poranek Dnia, Radio Tok FM, 25/04/07). Il entend ainsi non seulement partager les doutes de Geremek quant à la validité de la loi sur la lustration mais aussi souligner que la loi est la loi - même quand elle est imparfaite. Il pose en filigrane la question du rapport de l’individu à l’État démocratique (car, faut-il le rappeler, la Pologne reste un État démocratique). La difficulté est qu’une loi que d’aucuns peuvent estimer injuste a été cependant entérinée par un gouvernement démocratiquement élu : a-t-on alors le droit de s’y opposer ? Komorowski répond que le politique qu’est Geremek se doit de donner l’exemple du rapport qu’on a et que l’on doit avoir à la loi - ce qui signifie in fine la responsabilité du politique face au droit et au citoyen. Le respect - ou non - du droit est, on le voit, la question cruciale.

Du même coup on peut se pencher sur la question du « renouveau moral » auquel vise la nouvelle loi sur la lustration. Et de poser le problème en ces termes : pourquoi ces lois ? Pourquoi hic et nunc cette question de la décommunisation et de la lustration alors que le régime a disparu voilà déjà 17 ans ? Pourquoi les électeurs ont-ils porté au pouvoir ceux qui ont fait de la question de la lustration leur cheval de bataille ? On peut aussi se demander s’il n’est-il pas trop tard, d’autre part, 17 ans après la chute du communisme, pour faire cette décommunisation : elle n’avait pas été faite en 1989 pour que la transition démocratique se passe sans violence, ce sur quoi il y avait eu consensus à l’époque. Pourquoi ce consensus a-t-il été rompu alors ?
Sans doute est-il plus important de définir le débat plutôt que de désigner le méchant : l’on évitera ainsi d’en trouver deux au lieu d’un. Il ne s’agit pas ici de prendre parti mais plutôt d’essayer de poser la bonne question et d’éviter que les représentations de la réalité ne prennent le pas sur celle-ci. Si tant est que le débat ait été dégrossi ici, ainsi que dans les autres articles de nouvelle-europe.eu (« La Pologne dans le miroir de la lustration » et « Le législateur et la lustration »). Alors que le suffisant lecteur prenne parti en connaissance de cause et qu’il soit invité à considérer le fruit des délibérations de la Cour Constitutionnelle Polonaise (Trybunał Konstytucyjny : TK) les 9, 10 et 11 mai prochains.

 

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