Ivo Andric, l’écriture au-delà des nations

Par Emilie Proust | 30 mars 2007

Pour citer cet article : Emilie Proust, “Ivo Andric, l’écriture au-delà des nations”, Nouvelle Europe [en ligne], Vendredi 30 mars 2007, http://www.nouvelle-europe.eu/node/157, consulté le 13 août 2022

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Ivo Andrić, s’il est souvent cité comme la principale figure littéraire du monde ex-yougoslave, a su gagner une renommée internationale en obtenant en 1961 le Prix Nobel de littérature pour son ouvrage Le Pont sur la Drina (Na Drini ćuprija).

La traversée du siècle

Ivo Andrić est né le 9 octobre 1892 à Dolac, un village situé près de Travnik, en Bosnie-Herzégovine orientale. La région appartient alors à l’Autriche-Hongrie depuis le traité de Berlin de 1878 à la suite duquel l’empire ottoman a dû céder la Bosnie-Herzégovine après des siècles de domination. Ainsi donc il est né austro-hongrois, de famille croate, dans une zone de la Bosnie-Herzégovine où les populations majoritairement présentes sont les Musulmans de Bosnie et les Serbes.

Pour ajouter à cette mosaïque d’héritages culturels, il poursuit ses études successivement à Zagreb, Vienne, Cracovie et Graz. Il garde cependant au cœur les Balkans de son enfance, qui guideront par la suite son engagement politique. 

Il est en effet séduit par le mouvement "yougoslaviste" qui domine une part importante de la vie intellectuelle sud-slave au tournant du siècle. Ce courant de pensée vise l’union des peuples slaves du Sud en une seule entité territoriale émancipée des empires, qu’ils soient austro-hongrois ou ottoman. Cet engagement vaut à Andrić d’être emprisonné durant la Première Guerre mondiale aux côtés des autres "yougoslavistes", principalement des Serbes.

Au sortir du conflit, Andrić prend une part active au nouveau régime qu’est le Royaume des Serbes, Croates et Slovènes, en occupant des postes tels que celui de ministre des Cultes ou ministre des Affaires étrangères. Par la suite, il sera même ambassadeur en Allemagne.

Bien que croate de par ses origines, il se refuse à soutenir le principal parti croate – le parti paysan croate – mené par Stjepan Radić. 

Durant la Seconde Guerre mondiale, il réside à Belgrade où il poursuit son activité artistique à défaut de maintenir un rôle diplomatique en Allemagne. Pendant la période communiste, il fait figure de personnage symbolique et parvient à participer à la présidence de la Bosnie-Herzégovine. Son statut d’auteur renommé et son histoire personnelle imbriquée dans un creuset multiculturel en font une des figures de proue de la nouvelle Yougoslavie. 

L’écriture « impressionniste » des Balkans

Andrić est l’auteur de plusieurs romans et recueils de nouvelles largement diffusés dans le monde. Ses œuvres puisent dans la culture bosniaque, donnant du passé comme de l’époque contemporaine une peinture à la Renoir : on voit l’histoire et la culture jaillir d’un flot recomposé de taches de lumière et d’ombre qui se combinent pour faire vivre sous nos yeux le monde chatoyant des Balkans.

Le Pont sur la Drina en est l’exemple. Le portrait d’un pays, au sens de région, à travers le temps, est transcrit à travers des instantanés capturés sur de furtives séquences temporelles, juste assez longues pour donner le goût du lieu et du moment.

Si les premiers écrits d’Andrić peuvent être reliés à la quête spirituelle et un certain existentialisme, les plus connus – Le Pont sur la Drina ou La Chronique de Travnik (Travnička hronika) – sont davantage reliés à un courant marginal qui classerait ces œuvres entre la fiction et le roman historique. En effet, chez Andrić, le quotidien rejoint l’Histoire et les anecdotes des anonymes la vie des personnages consacrés. A travers les existences tumultueuses des personnages issus de communautés différentes, c’est un tableau réaliste, sans mépris ni complaisance, qui est donné de la société bosniaque. 

Le poids de l’héritage

Andrić était une égérie yougoslave, mais la dissolution progressive de la Yougoslavie en Etats indépendants a rendu l’appropriation de son héritage plus complexe. Ses origines croates, sa naissance en Bosnie-Herzégovine et sa ville d’adoption, Belgrade, permettent à chacun des trois pays de le revendiquer comme fierté nationale.

Cependant, la situation se complique avec la résurgence des nationalismes qui présida aux indépendances. Andrić abandonne l’iékavien – variante linguistique du serbo-croate utilisée en Croatie – pour l’ékavien – variante utilisée en Serbie – dans les années 1920. De ce fait, il est parfois présenté comme un écrivain serbe et ce choix de langage, manifestement volontaire, est interprété comme une trahison nationale.

Il serait bien ambitieux d’affirmer avec certitude ce qui a mû la démarche d’Andrić. Certes on note une tendance chez les écrivains croates à se tourner vers l’ékavien au lendemain de la Première Guerre mondiale. La plupart des critiques s’accorde sur le fait qu’Andrić ne cherchait pas à écrire spécifiquement en « serbe » mais qu’il cherchait plutôt à composer dans une langue serbo-croate qui appartiendrait à toutes les communautés de la Yougoslavie. Son militantisme panslave laisse plutôt supposer qu’il croyait en l’unité des Serbes, Croates et Bosniaques et refusait de mettre entre ces peuples quelque barrière que ce soit. 

Pendant la période durant laquelle l’autoritaire président Tuđman détenait le pouvoir en Croatie, la politique nationaliste a jeté l’opprobre sur l’œuvre d’Andrić, considéré comme trop pro-serbe au goût du régime. Banni des programmes scolaires, il semble un moment disparaître de la culture croate que le gouvernement essaie de faire émerger d’une manière distincte de celle des Serbes. Cependant, ses œuvres de jeunesse et ses origines  contribuent à un jugement assez ambigu de la part des Croates qui parfois le revendiquent.

De leur côté les Bosniaques musulmans considèrent parfois avec amertume le portrait qu’Andrić fait de leur peuple.

Les Serbes quant à eux revendiquent souvent l’héritage d’Andrić comme leur, puisque les deux tiers de son œuvre ont été rédigés dans la variante ékavienne du serbo-croate, et qu’il cite des références culturelles serbes plusieurs fois dans ses ouvrages.