Interview: L’Europe aime-t-elle la Russie autant que la Russie aime l’Europe ?

Par Philippe Perchoc | 14 août 2012

Pour citer cet article : Philippe Perchoc, “Interview: L’Europe aime-t-elle la Russie autant que la Russie aime l’Europe ?”, Nouvelle Europe [en ligne], Mardi 14 août 2012, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1511, consulté le 14 décembre 2017

Le célèbre réalisateur russe Alexandre Sokouriv à noté dans l’une de ses interviews: « On connaît et aime l’Europe plus qu’elle ne nous aime ». Nous les Russes, nous voulons entrer en Europe, les simples citoyens veulent voyager dans les pays de l’Union européenne sans obstacle, et les politiques veulent conclure différentes coopérations. Mais est-ce que l’Europe est aussi satisfaite de nous que nous sommes contents d’elle? Docteur de Sciences Po (Paris) et enseignant au Collège d’Europe (Bruges), Philippe Perchoc est venu à l’Ecole d’Eté du Centre de l’Union européenne à l’Université Fédérale Baltique Emmanuel Kant (Kaliningrad) et nous a parlé des relations, du partenariat entre l’UE et la Russie.

Monsieur Perchoc, comment voyez-vous les relations entre la Russie et l’UE aujourd’hui?
A mon avis, en jugeant ces relations, il faut tout d’abord voir la Russie comme une partie de l’Europe. Bien que votre pays ne soit pas membre de l’UE, une partie importante de son territoire se trouve sur le continent européen. Aussitôt que l’on prend cette thèse comme base, on peut mener un dialogue sur les relations entre la Russie et l’UE d’une autre manière. En général, les relations entre la Russie et l’Europe voudraient se baser sur un système commun de valeurs au niveau de la diplomatie, de la politique, de l’économie, de la culture etc. L’ancien Premier Ministre Edouard Balladur voyait la Russie de cette manière. Il disait que “la Russie est européenne, mais pas occidentale”.

C’est-à-dire qu’en parlant des relations entre la Russie et l’UE, nous devrions parler de relations intra-européennes : occidentale et orientale.  Mais je voudrais noter que la compréhension entre la Russie et l’UE se complique par le fait que nous habitons dans des « époques » différentes. Les pays d’Europe occidentale s’imaginent dans un stade post-national de développement, où les nations jouent un rôle moins important. D’autres principes unissent les peuples de l’UE. Mais certains pays d’Europe orientale vivent dans une époque qui est toujours marquée par la forte présence du national. A mon avis, ces deux aspects influent sur les relations entre la Russie et l’UE. La première thèse les simplifie, la deuxième les complique.

 
Et comment la crise globale économique influencera-t-elle le système commun de valeurs du continent ?
Comme Européen, je peux dire que la crise de ces dernières années est la plus puissante depuis 1929 pour l’Europe et elle ronge le système mis en place depuis un certain nombre d’années. Il y a une question compliquée pour l’UE : soit l’euro reste une monnaie stable soit il disparaît. S’il survit l’Europe se réunira autour du système fédéral qu’elle poursuit depuis longtemps.

Pour la Russie, la crise est plutôt une occasion de faire avancer ses intérêts nationaux. La Russie se pose la question de savoir avec qui et comment elle collaborera sur la scène internationale. Je vois deux chemins pour sortir de cette crise: le premier est celui dont François Mitterrand a parlé : la création de la « fédération dans la confédération » en Europe. Le deuxième est la recherche de la sortie de la crise par chaque gouvernement européen lui-même.

Le premier chemin est sans aucun doute le meilleur autant pour la Russie que pour les Etats-membres de l’UE. Dans l’Europe confédérale la Russie trouvera sa place : il y aura un lieu commun de la négociation, il permettra beaucoup de flexibilité pour le rapprochement. Mais si le système monétaire de l’Europe se détruit, il sera difficile pour chaque gouvernement européen de trouver son chemin et de s’en sortir. A mon avis, ce scénario est absolument imprédictible.

Aujourd’hui l’Union européenne tient une grande place dans le monde. Mikhail Gorbachev a imaginé les relations entre la Russie et l’UE comme “une maison européenne commune”. Aujourd’hui la Russie essaie de créer “son immeuble” avec les pays de la CEI, par exemple. Si nous comprenons que nous habitons dans des “immeubles” différents, il y aura une rue entre nous, et nous ne savons pas quelle dynamique se développera. Nous ne voulons pas que cette « rue » devienne analogue au “Rideau de fer”, qui nous a divisés autrefois. Notre but ne devrait pas être de créer deux immeubles mais bien une maison commune dont les habitants se comprendront mieux.

La Russie est volontaire pour la création de cette « maison », mais ces alliances sont refusées par l’Europe. Pourquoi?
On peut répondre à cette question de deux points de vue. Le premier est que, malgré le fait que l’Union européenne et la Fédération de Russie aient beaucoup changé, à mon avis, certains pays de l’UE continuent d’envisager la Russie avec méfiance. Dans les années 1990, les Européens et les Américans voyaient la Russie comme un pays faible. Du fait de l’instabilité, il était compliqué de signer des accords avec la Russie et aujourd’hui, celle-ci ne veut pas forcément les respecter. Il faut se poser la question de la stabilité des accords proposés et du suivi des accords conclus.

Deuxièmement, l’Union européenne est un système de 27 gouvernements, certains d’entre eux ont une mémoire commune avec la Russie. Ces gouvernements jugent avec méfiance les propositions de la Russie.

A mon avis, la manière de sortir de cette situation est de mettre en place des alliances politiques, que des mécanismes technocratiques devraient gérer. Par exemple, si la Russie propose de créer certaines alliances énergétiques européennes, elles devraient être gérées par une commission indépendante, et pas par les forces politiques des Etats. C’est ainsi que la CECA a été gérée. Les unions de ce type devraient être en retrait de la politique dans un premier temps.

 

Quand même, l’Europe est assez stricte avec la Russie, notamment sur la libre circulation des personnes. Est-ce que l’UE suivra les USA, qui ont mis en œuvre récemment “la loi Magnitskiy” sur les sanctions de visa à propos de certains fonctionnaires russes ?

L’Europe est un territoire de règles. Et c’est le suivi de ces règles qui permet à l’UE comme système d’avancer. Ces règles ne sont pas seulement pour la Russie mais aussi pour beaucoup d’autres gouvernements. Je pense qu’il est peu probable que l’Union européenne créera une liste noire pour les Russes, comme elle l'a fait pour le Belarus. Il me semble que l’UE et la Russie réussiront à trouver un terrain d'entente.

Et comment voit-on en Europe les processus politiques qui se passent en Russie?

De mon point de vue, la situation en Russie aujourd’hui est liée à la progression des droits de l’homme. On ne peut pas créer un système démocratique en une nuit. La France a eu besoin de plusieurs siècles. Le principe majeur de la démocratie est la possibilité pour la société de critiquer son système politique. Le développement démocratique reste un processus et je suis optimiste : cela est en cours en Russie.

 
Quelle place la région de Kaliningrad peut-elle occuper dans les relations entre le Russie et l’UE?

 Le modèle idéal pour la région de Kaliningrad est de devenir le Hong-Kong de l’Europe. Kaliningrad peut devenir un territoire très international propice aux échanges humains, culturels et politiques. Pour votre région, c’est très important de devenir une fenêtre en Europe comme l’a été Saint-Pétersbourg dans un autre siècle. Il faut organiser la coopération technique avec la région de Kaliningrad comme un modèle pour la Russie et l’Union Européenne. Pour que la région devienne comme Hong-Kong, il faut changer son image car beaucoup d’Européens qui la connaissent en gardent une impression négative.

A mon avis, le gouvernement russe n’a pas pas été fin stratège en refusant la proposition de l’UE de délivrer des visas Schengen aux habitants de Kaliningrad, parce qu’il a pensé que cela contreviendrait aux droits constitutionnels des autres citoyens de la Russie. Cette proposition aurait pu devenir un premier pas pour une libéralisation générale. Sans doute, l’UE et la Russie devront faire des concessions mutuelles.

 
Quel rôle le Centre de l’Union Européenne de l’Université Kant pourrait-il jouer dans ce rapprochement ?

Avant tout, je voudrais insister sue le fait que la création du Centre Europeen sur ce territoire est une décision extremement importante. C’est le seul centre européen de Russie qui soit aussi proche de l'UE. Mais pour améliorer la collaboration avec l’Europe il faut non seulement inviter des professeurs de l’Union Européenne, mais aussi favoriser les échanges entre étudiants. C’est la mobilité des étudiants qui permettra de construire l’avenir.

 

Cette interview a été réalisée par Evgueniya Zintchenko, interprétée par le docteur Anna Barsoukova, traduite par Olga Shatina et adaptée par Philippe Perchoc dans le cadre de l’Ecole d’Eté du Centre européen de l’Université Fédérale Emmanuel Kant de Kaliningrad. Photo portrait: Université Emmanuel Kant. Photo panoramique: themactep. Russian Cathedral, Flickr.

 

 

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