Imants Liegis : la Lettonie et les Etats-Unis, des alliés incontestables ?

Par admin | 6 juin 2007

Pour citer cet article : admin, “Imants Liegis : la Lettonie et les Etats-Unis, des alliés incontestables ?”, Nouvelle Europe [en ligne], Mercredi 6 juin 2007, http://www.nouvelle-europe.eu/node/218, consulté le 05 juillet 2022

i.liegisopinionGrande figure des Lettons en exil, Imants Liegis est ambassadeur letton pour la politique européenne de sécurité et de défense. On dit que les Lettons sont d'incorrigibles américanophiles, questions au très européen Imants Liegis.

i.liegisopinionGrande figure des Lettons en exil, Imants Liegis est ambassadeur letton pour la politique européenne de sécurité et de défense. On dit que les Lettons sont d'incorrigibles américanophiles, questions au très européen Imants Liegis. 

Revenu à Riga, il est entré dans les services diplomatiques où il s'est illustré notamment comme ambassadeur à l'OTAN et aujourd'hui auprès du COPS, la réunion des ambassadeurs pour la politique européenne de sécurité et de défense. 

On dit que les Lettons sont d'incorrigibles américanophiles, questions au très européen Imants Liegis. 

 

Comment expliquez-vous que la Lettonie, peu après la restauration de son indépendance en 1991, ait fait rapidement le choix de devenir candidate à l’OTAN ?

La décision [d’adhérer à l’OTAN] était clairement formulée dans la conception de la Lettonie en matière de politique étrangère dès 1995. Des discussions avaient eu lieu parmi l’élite de la politique étrangère quelques années auparavant, bien que menéeplutôt discrètement, étant donnée la présence des troupes militaires russes en Lettonie jusqu'en 1994. Après avoir subi l’expérience de trois occupations consécutives pendant et après la Seconde Guerre mondiale, soviétique de juin 1940 à juillet 1941 (lorsque les Nazis s’approchaient de Paris !), est venue ensuite celle de l’Allemagne nazie jusqu'au printemps 1945, enfin de nouveau soviétique jusqu'au retrait des troupes en 1994. Il y avait ainsi une volonté réelle de recherche de sécurité dans le cadre international de l’époque. L’OTAN apparaissait comme un choix optimal, d’autant plus que la présence des Etats-Unis était considérée comme une garantie de sécurité en Europe lors de la Guerre Froide. La restauration de notre indépendance signifiait ainsi pour nous que l’on ne voulait pas perdre de temps en s’assurant de l’irréversibilité de la situation. L’OTAN était vue comme le meilleur moyen de parvenir à ce but.

D’après votre expérience, quelle était l’image des Etats-Unis en Lettonie à cette époque ?
 
Profondément positive, marquée cependant de quelques restes du négativisme provenant de la propagande soviétique anti-Ouest durant le régime totalitaire. Le fait que les Etats-Unis (mais aussi d’autres pays de l’Ouest, France incluse) n’ont jamais reconnu que la Lettonie et ses deux voisins Baltes faisaient de jure partie de l’Union soviétique. Cela donnait en Lettonie généralement une image très positive des Etats-Unis. Cette image était renforcée aussi par l’engagement des Etats-Unis, notamment avec l’aide de la CSCE [Conférence sur la Sécurité et la Coopération en Europe], dans le contexte du retrait des troupes soviétiques du territoire letton, qui eut lieu en même temps que la fermeture de la station d'alerte rapide de Skrunda. L’engagement des Etats-Unis dans les négociations sur le retrait des troupes – qui d’autres que les Américains auraient pu s’attaquer à cette question ? – a beaucoup contribué à la construction d’une image positive des Etats-Unis en Lettonie.
Vous êtes vous-même un Letton rentré d’exil. Quel était le rôle des élites, rentrant au pays, dans le choix d’adhérer à l’OTAN ?

Probablement pas plus important que celui des élites qui ne rentraient pas. Cependant, il est vrai que grâce à l’attitude pragmatique de la principale organisation d’exilés, la Fédération Mondiale des Lettons Libres, quelques-uns des membres de l’élite lettonne revenant d’exil des Etats-Unis sont devenus très proches des nouveaux gouvernements. Ainsi, Gunars Meierovics ; Olgerts et Valdis Pavlovskis, ce dernier étant devenu ministre de la Défense et l’est resté assez longtemps ; Janis Trapans (devenu lui aussi ministre de la Défense) ; Janis Ritenis (Australie/Europe), qui est devenu ministre des Affaires sociales ; Egils Levits (Lettonie/Allemagne/Lettonie), a été ministre de la Justice, et est actuellement le juge letton à la Cour de Justice de l’Union européenne à Luxembourg. J’imagine que cela a eu un certain impact  sur les décisions politiques concernant les aspirations de la Lettonie à devenir membre de l’OTAN. Parallèlement, l’ambassadeur de la Lettonie à Washington, Ojars Kalnins, lui aussi un exilé letton, y a probablement contribué de manière considérable.

 
Comment votre candidature a-t-elle été perçue à Washington ? Est-ce que les élites lettono-américaines ont joué un rôle ? Se sont-elles engagées dans une campagne de lobbying auprès du Capitole et de la Maison Blanche ?
 
En effet, la décision d’inviter la Lettonie et les deux autres pays Baltes était attendue de Washington, avant même que d’autres membres de l’OTAN entrent en jeu. La période critique a commencé après les élections présidentielles des Etats-Unis de 2000. Les résultats ont été attendus avec beaucoup d’impatience à Riga. L’ambassadeur de Lettonie à Washington pensait que nos chances de recevoir une invitation seraient plus importantes avec une administration démocrate. Toutefois, les indications de l’administration Bush sont rapidement devenues assez positives, particulièrement lors du discours de Bush à Varsovie au printemps 2001, lorsqu’il définit l’OTAN comme allant « de la Mer Noire à la Mer Baltique » dans un contexte d’une « Europe réunifiée et libre ». Les organisations lettono-américaines étaient particulièrement engagées dans des actions de lobbying, à la fois au Capitole et à la Maison Blanche. Les infrastructures qui leur permettaient de s’engager sont restées les mêmes depuis les années 1990. Il était tout aussi clair qu’il y avait « des leçons retenues » des campagnes de lobbying polonais aux Etats-Unis ; même avec l’Estonie et la Lituanie, le lobbying de la Baltique n’était pas numériquement aussi important. L’ONG américaine  de Ron Asmus et de Bruce Jackson « Comité pour l’Elargissement de l’OTAN » a beaucoup aidé à coordonner et à encourager le «  Groupe des 10 de  Vilnius », qui comprenait ces 10 pays choisis pour le Plan d’Action d’Adhésion à l’OTAN lors du sommet de Washington en 1999. Ce groupe, plutôt que de travailler en compétition, a commencé à mener une coopération étroite et à plaider pour le ‘Big Bang’ de l’élargissement, en insistant sur l’adhésion d’un plus grand nombre de pays possibles.
 
Comment le premier refus d’accession à l’OTAN à Madrid était-il motivé ?

Du côté de l’OTAN, ils ont invoqué le fait que nous n’étions pas encore prêts, ce que d’un point de vue militaire et de défense aurait pu être correct. Pourtant, tout en sachant que la décision relevait plutôt d’un caractère politique, on n’avait aucun doute à Riga quant à la nature du refus, lié aux préoccupations liées à la Russie. Pour « compenser » la non-invitation à Madrid, les Etats-Unis ont proposé aux pays Baltes une Charte américano-balte, impliquant une coopération dans plusieurs domaines – économie et sécurité, mais aussi des références concernant une assistance en cas d’attaque militaire. Cela a aidé à renforcer notre confiance en les Etats-Unis. Être nommé comme candidat de facto dans le processus du Plan d’Action d’Adhésion créé en 1999, nous a aussi aidé à nous concentrer et à traiter les importants défis politiques et de défense, nécessaires pour être prêt à la future adhésion.

 
À cette époque, la PESD [Politique Européenne de Sécurité et de Défense] était en train d’émerger. Pourquoi n’avez-vous pas cherché l’adhésion complète à l’UEO [Union de l’Europe Occidentale, embryon de défense européenne] pour pouvoir compter sur eux ?

L’UEO offre aussi des garanties automatiques de défense. Bien que le Traité de Bruxelles fasse  référence aux garanties de sécurité, il y avait de réels doutes quant à son application si un Etat membre était devenu la cible d’une attaque extérieure. L’adhésion complète à l’UEO n’était possible qu’avec notre intégration dans l’Union européenne.

 
Finalement, pourquoi les Etats-Unis ont-ils décidé de vous accepter ?

Ce n’était pas la décision des Etats-Unis de nous inviter, mais celle des 19 pays membres de l’OTAN. Mais il est vrai, cependant, que la situation politique était telle, que l’invitation n’aurait pas eu lieu si les Etats-Unis n’avaient pas accepté, et que d’autres membres ont surtout attendu pour voir ce que les Américains allaient décider avant de donner leur propre avis. L’invitation pour la Pologne, la Hongrie et la République tchèque reposait plutôt sur des émotions, mais aussi sur le fait que l’Allemagne se positionnait sérieusement en faveur d’une garantie de zone-tampon définitive sur leur frontière orientale. La décision suivante, concernant la Lettonie et d’autres pays, a évoqué la « barrière de qualification », liée au Plan d’Action d’Adhésion.

 
En développant une excellente coopération dans les domaines de la défense et de la sécurité entre les trois pays Baltes – le Bataillon Baltique, des projets maritimes communs, le Collège de défense Baltique, le réseau de surveillance aérienne commun etc., nous étions capables de prouver que nous étions prêts. Nous avons prouvé notre capacité à mettre en place les forces de défense à partir  de zéro et de façon moderne et flexible, mais bien sûr avec l’aide et l’assistance inestimables à la fois des membres et des non-membres de l’OTAN, dans la région et en dehors. L’Alliance atlantique était d’accord sur l’importance stratégique de notre adhésion. En offrant des troupes pour les opérations de l’OTAN, ils ont vu que nous étions capables de contribuer aux missions collectives et aux objectifs de l’Alliance.
 
Nous les avons convaincus que nous étions des fournisseurs de la sécurité et pas seulement des « passagers ». Nous proposions à la Russie plus de stabilité sur sa frontière ouest et nous avons convaincu les sceptiques que notre adhésion à l’Alliance n’était pas dirigée contre un tiers.
 
En tant qu’ancien ambassadeur de la Lettonie à l’OTAN, pourriez-vous affirmer que les Etats-Unis sont l’ultime garant de la sécurité en Lettonie ?

Je dirais que la Lettonie n’a jamais été si protégée dans son histoire en général qu’après son intégration à l’OTAN. Sans les Etats-Unis dans l’OTAN je ne suis pas convaincu que la garantie de sécurité aurait eu le même sens, étant donnée la puissance militaire des Etats-Unis en comparaison de celle des autres Etats membres de l’Alliance. En même temps, je suis sûr que la France, le Royaume-Uni et d’autres alliés de l’OTAN respecteraient leurs engagements du Traité de Washington en cas d’attaque sur la Lettonie ou un autre Etat membre. Heureusement, on n’envisage pas une occasion où l’on devrait tester « l’ultime garant de sécurité » dans un futur immédiat, même si rien n’est moins sûr dans le monde de l’après « 11 septembre ».

 
D’un autre côté, en tant qu’allié des Etats-Unis, quel type de soutien leur offrez-vous ? En 2003, la décision de les soutenir dans la guerre en Irak faisait-elle partie de cette alliance lettono-américaine ?

Nous continuons de proposer un soutien à la fois pratique et politique à nos alliés américains, ce qui, malgré notre taille, semble être honnêtement apprécié de leur côté. Le plus gros contingent de troupes lettonnes à l’extérieur de nos frontières (environ 140 soldats) est en mission en Irak, mais nous pensons à en retirer la majorité en juin de cette année pour renforcer notre contribution aux efforts de l’OTAN en Afghanistan. Notre soutien politique à l’époque de l’invasion de l’Irak était vu comme une partie importante de la « coalition des dociles » et ce soutien reposait sur le récent traumatisme de la Lettonie d’avoir vécu sous un régime totalitaire. Par conséquent, on a pu comprendre la nécessité, exprimée à l’époque, de la libération de la population irakienne des horreurs du règne de Saddam Hussein. La décision n’était pas liée à la charte américano–balte (nous n’avons pas d’alliance en tant que telle), mais elle était plutôt intimement liée à la sécurisation de notre entrée au sein de l’OTAN. 

 
Aujourd’hui, en tant qu’ambassadeur de Lettonie auprès de la PESD, diriez-vous que la vision lettonne en matière de défense est moins centrée sur l’OTAN ? Pourquoi ?

Je dirais que notre vision sur la défense s’étend à la PESD via l’OTAN parce que l’OTAN peut garantir une défense aux Etats membres en cas d’attaque, alors que cette garantie n’est pas donnée par l’UE. Tout compte fait, à la différence de l’UE, l’OTAN a été créée comme une alliance militaire, mais la PESD, en tant que concept, est encore très jeune – à peine dix ans se sont écoulés depuis la déclaration de Saint-Malo. Notre histoire récente, l’occupation de notre pays s’est de facto terminée il y a une dizaine d’années, détermine et guide nos perspectives en matière de défense. D’où la priorité continue donnée à l’OTAN sur les questions de défense, renforcée par le fait d’avoir accueilli le sommet de l’OTAN en novembre dernier.

 
En même temps, nous avons toujours mis l’accent sur l’indivisibilité de notre sécurité et nous ne voulons pas tomber dans le piège de devoir choisir entre l’OTAN et l’UE concernant les questions de sécurité et de défense. Nous reconnaissons pleinement la valeur de la dynamique de progrès accomplit par la PESD et la contribution croissante que l’UE est prête à fournir dans la sécurité régionale, particulièrement dans les Balkans, la Moldavie et la Géorgie par exemple. En se concentrant sur le traitement des crises, qu’elles impliquent un engagement militaire, comme en Bosnie actuellement, ou des opérations civiles, le rôle joué par la PESD ne peut que prendre de l’ampleur et gagner en importance.
Traduit par Liza Belozerova.