"Il faut penser la culture comme un levier de croissance" - Entretien avec Enrico della Rosa, ancien Attaché audiovisuel à l'Ambassade de France à Rome

Par Anaïs Delbarre | 10 juin 2013

Pour citer cet article : Anaïs Delbarre, “"Il faut penser la culture comme un levier de croissance" - Entretien avec Enrico della Rosa, ancien Attaché audiovisuel à l'Ambassade de France à Rome”, Nouvelle Europe [en ligne], Lundi 10 juin 2013, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1706, consulté le 25 août 2019

Nouvelle Europe a rencontré en mai dernier Enrico della Rosa, franco-italien passionné de Culture, qui travaille actuellement à Radio France. Enrico della Rosa a été pendant 10 ans le Délégué général des Victoires de la Musique. Précédemment au Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA), il avait participé très activement à la mise en place des quotas de chansons francophones à la radio. Il est à l’origine de Radio Néo, consacrée aux jeunes talents de la chanson française, qu’il a conçue et créée vers la fin des années 1990. En 2007, il s’est envolé pour Rome et a occupé le poste d’Attaché audiovisuel à l’Ambassade de France en Italie. C’est sur cette dernière période que Nouvelle Europe revient dans cet article.

Nouvelle Europe : Quel est la mission d’un attaché audiovisuel en Ambassade ?

Enrico della Rosa: La première mission d’un Attaché audiovisuel est de faire de la veille et de l’analyse juridique et économique afin d’informer les institutions françaises sur les évènements politiques et législatifs, sur l’audiovisuel, sur la situation du marché du cinéma, notamment la situation du cinéma français. C’est pourquoi nous sommes des observateurs privilégiés du paysage audiovisuel. Il faut noter que le cinéma et la télévision occupent une place importante dans le système institutionnel italien. Ils sont au centre de tous les débats culturels et  leur sphère d’influence est très largement supérieure à leur poids économique.

Ensuite, notre rôle est d’agir pour promouvoir les productions et les artistes français. C’est dans ce cadre que nous apportons une attention particulière aux productions télévisuelles et aux créations cinématographiques hexagonales en essayant de mettre en place des actions qui  accroissent leur part de marché. Grâce au soutien efficace de TVFI pour tout ce qui concerne les productions audiovisuelles et d’Unifrance pour le cinéma, nous œuvrons pour accroître leur distribution en Italie. Concernant le cinéma, nous assurons surtout la promotion des films qui seront distribués en Italie. A cette fin, nous organisions des événements au Palais Farnèse, siège de l’Ambassade et résidence de l’Ambassadeur, où nous disposons d’une très belle salle de cinéma, un petit joyau que  l’Ambassadeur Jean-Marc de La Sablière a  baptisé, à la grande joie des professionnels italiens, « Sala Anna Magnani ». Dans ce lieu très prisé nous faisons venir des acteurs et réalisateurs pour présenter les films, le distributeur se chargeant de faire venir la presse italienne.

J’ai occupé ce poste pendant un peu moins de 3 ans. Nous avons aidé à la promotion de nombreux films, parmi lesquels Le Renard & l’enfant de Luc Jacquet, Stella le très beau film de Sylvie Verheyde, Angel de François Ozon, Entre les murs de Laurent Cantet ou encore Il y a longtemps que je t’aime, de Philippe Claudel et bien d’autres encore … Nous présentions en moyenne un film par mois. Autre moyen pour promouvoir notre industrie cinématographique : les festivals de films français en Italie qui s’appuient généralement sur un Institut Culturel, celui de Florence en l’occurrence, qui comme de nombreux instituts, est un élément essentiel du réseau culturel à l’étranger. Là, l’action de l’Attaché audiovisuel est différente : nous recherchons avec l’équipe du festival des financements notamment des mécènes, et nous les aidons à réaliser le sous-titrage des films grâce à nos contacts privilégiés dans le monde universitaire, notamment les laboratoires de langue. C’est ainsi que France Odéon, le Festival de cinéma français de Florence, est devenu un outil très efficace d’exposition de notre cinéma. J’ai toujours pensé que ce genre d’évènements gagne en pertinence et en efficacité quand il est géré par des « autochtones » et  il faut noter que l’équipe qui le gère, est entièrement constituée de personnalités ou de professionnels italiens francophiles. 

Il existe d’autres dispositifs pour exposer les films, notamment ceux qui n’ont pas trouvé de distributeurs. C’est l’objectif d’un festival à Rome qui se situe plutôt au printemps, d’où son nom, le Printemps du cinéma français, dans lequel le service culturel de l’ambassade est totalement impliqué. Par exemple j’avais réussi à faire venir Dany Boon pour présenter Bienvenue chez les Ch’tis. C’est une longue histoire que l’on ne peut pas raconter brièvement mais cela fut une belle opération pour le cinéma français en Italie. Les droits de distribution du film ont été acquis par Medusa. Et malgrè un doublage très délicat, il a rencontré un réel succès. Les Italiens ont aussi acheté les droits pour un remake Benvenuti al sud qui a fait un « carton » – plusieurs millions d’euros de recette. Ensuite, car c’était un bon filon, ils ont fait un remake du remake, Benvenuti al Nord … Je ne sais pas si l’histoire se poursuit …

Nouvelle Europe : Lors de votre travail à l’Ambassade, étiez-vous confrontés à des problématiques européennes ?

Enrico della Rosa : En Italie, j’ai principalement travaillé sur les relations bilatérales France-Italie, ce qui correspond déjà à une coopération européenne en soi. Comme j’étais chargé des questions audiovisuelles, il arrivait que l’on m’interroge sur des dossiers qui avaient trait à d’autres pays. Nous pouvions travailler aussi sur l’application de textes européens en Italie par exemple. On m’avait interrogé un jour sur la publicité à la télévision, car une directive était en cours d’application dans certains Etats membres. C’était, je crois, la révision de la directive de la Commission européenne « Télévision sans frontière ». La question qui se posait à nous était la suivante : quels textes les Italiens appliquaient-ils pour mettre en œuvre cette directive dans leur propre droit ? Et les italiens n’ont pas fait de formalisme : ils l’ont interprétée et appliquée de manière très extensive. Cette directive accroit sensiblement les possibilités de diffuser de la publicité dans les programmes. Elle est très libérale, d’inspiration anglo-saxonne. Les Italiens l’ont appliquée de la manière la plus libérale possible ce qui a eu pour effet d’avoir une télévision (privée et publique) structurée par la publicité … autour de laquelle s’insère des programmes. Sinon, il y avait peu de dossiers qui concernaient l’audiovisuel européen et les échanges multilatéraux, en tout cas dans mon domaine.

Nouvelle Europe : Pensez-vous qu’il existe une spécificité du cinéma européen par rapport au cinéma américain?

Enrico della Rosa : Oui bien sûr, le schéma économique est totalement différent dans les deux cas. Les processus de production ne sont pas du tout les mêmes. Les Américains ont un avantage: leur marché intérieur ! Quand un film sort à Hollywood,  il sort pour un marché aux dimensions d’un continent qui est le plus riche de la planète. Il est donc rapidement amorti sur son propre marché malgré un coût moyen de plusieurs dizaines de millions d’euros. De plus, les Américains ont réussi à créer un cinéma qui est s’exporté dans le monde entier, avec des codes faciles d’accès par tous. Hollywood produit environ 500 films chaque année, dont 50 films se retrouvent sur le marché mondial, soit un film par semaine avec des filiales de distribution dans les pays étrangers. Et c’est l’exportation de ces films qui leur permet de réaliser de confortables bénéfices.

La France elle, produit 300 films par an, (dont 150 seulement sont diffusés dans des conditions normales). Elle ne peut prétendre exporter au grand maximum qu’une petite trentaine de films et doit s’appuyer sur la distribution locale. Les Français sont contraints de travailler territoire par territoire, film par film. Si les films hollywoodiens bénéficient directement des entrées réalisées dans chaque pays, les films français sont pour beaucoup vendus au forfait. Néanmoins, il faut savoir que les ventes à l’étranger peuvent couvrir plus du tiers du budget de certains films français. Quelques films ont même réussi à être entièrement financés par l’export.

La seconde différence que l’on observe concerne les budgets. En France, qui est pourtant l’Etat européen qui possède l’industrie cinématographique la plus développée grâce à son système d’autofinancement, la moyenne du coût de production se situe autour de 15 millions d’euros alors qu’en Italie, on est plus près des 3 à 5 millions d’euros, à l’instar des films allemands. En France, nous avons un cinéma cher par rapport aux autres cinémas européens, mais nous avons un avantage c’est la part de financement des chaines de télévision : les chaines achètent des droits pour diffuser les films, c’est un système très intelligent car la télévision a de l’argent et a besoin de contenus et le cinéma n’a pas d’argent, mais sait produire des contenus. Et puis nous avons le CNC qui est un outil remarquable que les Italiens nous envient et dont ils rêvent de copier le mécanisme.

Il existe aussi une spécificité du cinéma européen. C’est la coopération entre réalisateurs et producteurs des pays européens. Et entre la France et l’Italie nous avons une longue tradition dans ce domaine : il ne faut pas oublier que les cinémas français et italiens des années 60 à 75 formaient un couple idéal, des amoureux parfaits. Les films de Fellini, Visconti, Melville, Becker parmi les plus importants étaient des coproductions artistiques. Il y a eu, entre les années 1955 et 1975, 1000 films produits environ en France et en Italie, et sur ces 1000 films 800 étaient des coproductions franco-italiennes. Quand on voyait ces films, on ne savait pas quelle était la part italienne et française, il s’opérait une sorte de fusion. C’était un âge d’or, et c’est incroyable qu’aujourd’hui il n’y ait plus ce type de coopération. Il faut relancer des projets où des auteurs français et italiens, voire européens, travaillent ensemble sur l’écriture des films au lieu de privilégier systématiquement  les coproductions financières. C’est le sens du projet « l’Atelier Farnèse » que nous avons lancé quand j’étais Attaché audiovisuel : refaire travailler ensemble des auteurs français et italiens.

Nouvelle Europe : Est-ce qu’il y a des quotas au niveau des chaines de télévision pour diffuser des films européens ?

Enrico della Rosa : Oui bien sûr il y a des quotas en France qui ont été fixés dans les années 80 et qui, pour préserver l’audiovisuel national et la diversité culturelle à la télévision, obligent les chaînes de télévision françaises à diffuser 40% d’œuvres de fiction d’origine française (ou à participation française majoritaire) par an ainsi que 60% d’œuvres de fiction d’origine européenne. Je pense que le système des quotas est utile pour préserver notre création européenne.

Je l’avais vécu précédemment dans une autre situation avec un résultat certain : au CSA j’avais contribué activement à la mise en place de quotas pour la diffusion des chansons francophones à la radio. Ces quotas, furent essentiels pour réussir à préserver notre production musicale mais le résultat aujourd’hui est que nous sommes le seul pays européen à avoir encore une création musicale florissante et diversifiée. Si je compare avec l’Italie, qui est devenu un pays sinistré en matière de création musicale, je dois dire que je suis très fier d’avoir contribué activement à la mise en place des quotas qui sont importants pour préserver notre offre culturelle française.

Nouvelle Europe : Pourriez-vous nous parler de Radio Néo ?

Enrico della Rosa : J’ai effectivement créé Radio Néo, une radio consacrée aux jeunes talents français. Le projet est né en 1998 et elle a émis au début des années 2000. Cela nous parait aujourd’hui évident mais à cette époque ça ne l’était pas. Je voulais faire une radio pour aider les jeunes créateurs qui étaient interdits de radios nationales en raison du fait qu’ils n’étaient pas connus ou « formatés ».

Nouvelle Europe : Que pensez-vous du projet franco-allemand ARTE, qui défend une offre audiovisuelle franco-allemande ? Ne devrions-nous pas étendre le projet à l’Europe en général ?

Enrico della Rosa : Quand j’étais à Rome, j’ai essayé d’aider Jérôme Clément, à l’époque Président d’Arte, à renouer les discussions avec les Italiens car le lancement de la TNT permettait d’accueillir de nouvelles chaînes de TV. A l’origine ARTE était un projet européen. Mais la France et l’Allemagne ont été les seuls à pouvoir en assurer le financement. L’Italie, l’Espagne et d’autres auraient dû en faire partie. ARTE a eu un effet bénéfique sur les coproductions cinématographiques et télévisuelles franco-allemandes. Un fonds, alimenté par les deux Etats, a été créé et a permis de soutenir de nombreux films de qualité. Les Italiens étaient d’accord pour ré ouvrir les négociations, car ils ont bien compris que c’était un facteur de diversification de leur paysage audiovisuel et de soutien de leur industrie cinématographique et audiovisuelle. On avait même réussi à convaincre le groupe privé Mediaset de Silvio Berlusconi, d’être partie prenante aux côtés de la RAI. Mais la crise bancaire est passée par là et a annihilé toutes les bonnes volontés. Néanmoins cette initiative a permis une prise de conscience et a donné naissance à Rai 5, une chaîne culturelle sur la TNT. Ils avaient compris qu’ils pouvaient exploiter et mettre à disposition du public un patrimoine audiovisuel culturel national de qualité.

Nouvelle Europe : Vous travaillez actuellement à Radio France, où il y a déjà beaucoup d’émissions sur l’Europe, notamment avec Carrefour de l’Europe sur RFI. Est-ce qu’il y a beaucoup d’échanges européens dans le domaine de la radio en général ?

Enrico della Rosa : RFI n’est pas au sein de Radio France mais c’est une cousine très proche de nous. Il y a l’UER, l’Union des radios européennes, à Genève. Tous les Etats européens ne sont pas membres de l’UER, et ça ne suit pas les frontières de l’UE, par exemple la Suisse en est membre, ou encore Israël ou l’Azerbaïdjan. Au travers de l’UER, beaucoup d’échanges entre radios sont mis en place, surtout par la musique, la musique classique en particulier. La musique permet de communiquer et d’échanger sans problème de compréhension. Nous échangeons beaucoup de programmes de musique classique avec des radios de l’Europe via l’UER. Il y a certainement beaucoup d’autres initiatives dans le domaine institutionnel.

Nouvelle Europe : D’autres Etats européens, à l’image de la France, ont-ils créé des postes d’attachés audiovisuels dans des Ambassades européennes ?

Enrico della Rosa : La France a une vraie politique d’exportation de ses productions culturelles. Et c’est le seul Etat qui, à ma connaissance, possède des attachés audiovisuels. Nous avons aussi à notre disposition Unifrance, exemple typique d’économie mixte à la française, l’association qui aide le cinéma à s’exporter. Les Italiens ont essayé de faire la même chose mais sans succès. Les Allemands eux-mêmes n’ont pas de représentants pour promouvoir le cinéma allemand, Ils le font au travers des « Goethe Institut ». En règle générale, dans les autres pays, ce sont les attachés culturels qui s’en occupent. Mais le poste d’attaché audiovisuel est spécifique à la France. Et ceci explique en partie, les bons résultats du cinéma français à l’export. Ce serait un exemple à suivre par d’autres pays européens.

Nouvelle Europe : Que retenez-vous de ces diverses expériences ?

Enrico della Rosa: Ces diverses expériences m’ont aujourd’hui amené à penser que les industries culturelles, si on prend garde à respecter les créateurs, peuvent être des outils de développement économique et un levier de croissance, créateur d’emplois, notamment d’emplois qualifiés. Aujourd’hui il y a profusion de tuyaux et de canaux. Par exemple l’image a pris une place croissante, voire prépondérante. Et tous ces canaux ont besoin de contenus et donc de créateurs. L’audiovisuel en général et le cinéma en particulier ont encore de beaux jours devant eux. Il faut certainement une phase d’adaptation aux nouveaux modèles économiques créés par le numérique et Internet.

Je suis donc persuadé que l’argent intelligemment investi dans la culture peut créer de la richesse et des emplois et générer de nouvelles ressources. Je ne comprends pas la frilosité de certains alors que les musées et les expositions ne désemplissent pas, que la musique nous entoure quotidiennement, que l’image est partout, que les gens rêvent d’aller dans des lieux de notre patrimoine et recherchent les vieilles pierres, que le livre trouve de nouvelles formes de développement… Regardez l’impact des Festivals sur la fréquentation touristique. Les dépenses culturelles des ménages se sont élevées en 2010 en France à environ 50 milliards d’euros. Il y a une demande culturelle en  Europe. Cela ne signifie pas, cependant, qu’il faille appliquer à la culture un modèle et un raisonnement financier comme on le voit dans la peinture contemporaine. Il faudrait pourtant cesser de clamer que la culture coûte cher et qu’elle ne rapporte pas. Et dans ce domaine nous avons besoin de coopération.

Comme sur l’épineux dossier d’Internet qui nécessite davantage de coopération ! J’avais essayé d’établir en Italie un dialogue sur ce sujet. Mais l’Italie était assez en retard par rapport à nous sur ce sujet. Concernant spécifiquement Internet, il est assez incroyable de constater que l’accès est payant et l’acquisition de matériel est très onéreuse, alors que tout ce qu’on trouve sur Internet (ou tout ce que ces tablettes contiennent- la musique par exemple) est gratuit ou presque. Il y a eu un renversement de la valeur qui a profité à certains au détriment de nos créateurs. Notre seul espoir est d’avoir une administration publique forte et un Etat actif et réactif sur ces dossiers ! La France doit impérativement être proactive sur tous ces dossiers et faire ce qu’elle a su faire avec le cinéma : ne pas laisser le marché faire tout et n’importe quoi mais en faisant preuve de bon sens et d’adaptation aux évolutions, qui ne manqueront pas d’arriver.

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Sources photos : ®Enrico della Rosa en 2008, lors de son mandat à l'Ambassade de France à Rome, Façade arrière du Palais Farnèse, wikimedia commons

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